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Le Marocain, cet éternel ennemi

L’Espagne et le Maroc commencent à peine d’entamer une réflexion sur les liens qui les unissent. Cette réflexion sera sans aucun doutre fructueuse. Elle a démarré il y a quelques années quand on a commencé à évoquer l’héritage arabo-andalou (des auteurs aussi fameux que Juan Goytisolo [1] y contribuent sans cesse) et elle continue maintenant à l’orée des petites guerres diplomatiques dans lesquels s’engagent les deux voisins. Aziz Daki, journaliste marocain, analyse pour un lectorat marocain, une récente publication faite par un historien catalan de renom.

Avez-vous déjà vu votre image telle que des « artistes » espagnols l’ont façonnée ? Un livre intitulé « La Imagen del magrebi en Espana » [2] vous la livre. Vous y êtes représentés en créatures sanguinaires, ridicules, lubriques et sans intelligence.

On savait que les Espagnols ont une image nourrie de préjugés à l’égard des Marocains. On savait que le Maure est inscrit en lettres couleur de sang dans l’inconscient collectif de nos voisins du Nord. On savait que le poids de l’Histoire a été très mal digéré par ce peuple. On savait que cette Histoire conditionne jusqu’à aujourd’hui la représentation du Marocain chez nombre d’Espagnols. On savait que ces derniers posaient un regard à la fois hautain et dégradant sur nous. On savait qu’ils nous regardaient du haut de leur Nord, avec toutes les idées reçues de certains Occidentaux, mais exacerbées à l’extrême, parce que, pour une région située au Sud de l’Europe, il faut se démarquer avec plus de virulence d’un peuple à la proximité géographique jugée avilissante. On savait tout cela.

Mais voir dans un seul livre la représentation graphique, de 1492 à 2002, des Marocains par les Espagnols, cela donne le vertige et dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer. L’auteur du livre, Eloy Martin Corrales, a fourni un travail de recherche considérable pour collecter des centaines de peintures, de gravures, de dessins et d’affiches qui ont en commun une représentation hostile et défavorable du Maure.

L’ingéniosité des auteurs de ces images commence avec l’expulsion des Musulmans de l’Andalousie. Les Arabes sont représentés à cette période comme des esclavagistes, empanachés dans des costumes richement brodés. Ils sont généralement assis ou étendus sur de riches tapis, l’air insoucieux et jouissant d’une oisiveté contraire aux valeurs du travail.

Plusieurs batailles jalonnent cette époque où les valeureux chevaliers espagnols ont le beau rôle - évidemment. Nos ancêtres barbares et impitoyables s’attaquaient particulièrement aux femmes sans défense qu’ils avaient la manie de brûler vives. L’un des "créateurs" espagnols nous a même rendus responsables du supplice de Saint Sébastien [3] , un saint très cher aux Chrétiens et aux peintres occidentaux. Ce dernier, mort criblé de flèches avant l’avènement de l’islam, est assassiné une seconde fois par la faute de deux Arabes enturbannés, un croissant ornant comme une crête leur tête. Tout est bon pour enraciner dans l’imagerie espagnole le féroce maure à qui l’on impute les maux qui accablent la Chrétienté. Cette image se radicalise à partir de 1850 avec l’appétit colonialiste de nos voisins. Le cliché du Marocain qui se plaît à répandre le sang de l’innocence se confirme. Ainsi cette gravure de 1856 intitulée « Los Moros del Riff » où des Rifains, armés de longs couteaux et de sabres, s’attaquent à des femmes et à des enfants de race blanche, habillés à l’occidentale. L’oeil de celui qui s’apprête à poignarder l’enfant est hagard, assoiffé de sang, sans pitié. C’est un barbare, moins qu’un homme, une bête. L’une des femmes détourne le regard du massacre des innocents et invoque l’assistance de son dieu, les mains jointes, dans une position pleine de recueillement. La cruauté du Maure est un archétype qui sera largement utilisé par les Espagnols. Peu importe la période et quel que soit le côté où ils se positionnent, les faiseurs d’images la lui collent comme une deuxième peau. Franco enrôle des Marocains dans son armée pour mater les Républicains. Et c’est au tour de ces derniers de réactiver les préjugés. Le soldat maure est montré dans une affiche de 1936 en conquérant menaçant une femme et une jeune fille sans défense. Et puis, on nous caricature, on nous ridiculise. L’Espagne, au début du siècle, à la traîne des pays européens, se rassure quant à sa modernité en s’assignant une mission civilisatrice des barbares. Elle leur apprend l’usage de la bicyclette, du phonographe, du téléphone et comble de l’ignorance : elle leur fait découvrir leur image dans un miroir. Inutile de dire que cet objet servait souvent d’outil de travail aux ethnographes dans les tribus dites primitives. Les caricatures des Espagnols n’épargnent pas la longueur des sexes de nos grands pères qui s’en servaient très mal. Le Marocain est un homme lubrique sans savoir-faire. D’ailleurs la liste de nos tares est longue : des crétins, des traîtres, affiliés souvent à la race des singes. La verve des faiseurs d’images s’excite avec la reconquête du Sahara. Leur sympathie est acquise au Polisario. Peu de temps après, ils murent les frontières de leur pays pour se protéger de l’assaut des pateras.

Eloy Martin Corrales, l’auteur du livre, prévient dans son introduction que les images sont subjectives et non conformes à la réalité. En les consultant, on ne peut s’empêcher de penser qu’une vieille araignée a tissé depuis des années une représentation tenace et très négative des Marocains dans l’imaginaire des Espagnols. Un travail de gommage long et laborieux reste à faire par les intéressés. C’est le moindre gage de leur évolution !

[1Lire aussi à ce sujet de Juan Gotisolo, Moros en le costa, une toute aussi bonne analyse des relations marroco-espagnoles à la lumière de l’histoire commune et du voisinage des deux pays

[2Martà­n Corrales, Eloy
La imagen del magrebà­ en España. Una perspectiva histórica siglos XVI-XX
Barcelona, Bellaterra, 2002
75.00 €

[3Nous avons emprunté ces lignes à la liste de diffusion de orculture : 1578 : Ksar el-Kébir. Dans l’Afrique du Nord, à la mort de Sa’dien Abd Allah al-Ghalib, la situation est des plus confuses. Son héritier Muhammad (qu’on appellera al-Maslukh, « le déchu ») monte sur le trône de Fès. Mais il y a les deux frères d’Abd-Allah qui, exilés, servent dans l’armée ottomane. Le bey d’Alger, vassal d’Istanbul, décide de les aider à prendre le pouvoir. Il monte une expédition qui arrive aisément devant Fès où, dès les premières escarmouches, l’armée de Muhammad se rend. Abd al-Malik est intronisé sultan (1576) ; mais la soumission de celui-ci ne résistant pas à l’épreuve du temps, Alger pense à conquérir le Maroc. De son côté, Muhammad, après avoir tenté en vain de gagner à sa cause Philippe II d’Espagne, arrive à convaincre Sébastien du Portugal. Dans un premier temps, prudent, Abd al-Malik fait des concessions. Mais Sébastien formé à l’école de l’extrémisme religieux, ne rêve que de croisade contre les infidèles : ce conflit lui offre l’occasion d’intervenir. En juin 1576, il prend la mer avec une flotte de huit cent voiles. Le débarquement a lieu près de Larache. Le corps expéditionnaire se lance contre les troupes d’Abd al-Malik. L’affrontement entre les trois rois se produit à Ksar el-Kébir, où les 40 000 cavaliers d’Abd al-Malik anéantissent les Portugais le 4 août 1578. Le corps de Sébastien, tué dans la bataille, ne sera jamais retrouvé et, faute d’héritier, Philippe II prendra possession du Portugal et s’en fera proclamer roi. Abd al-Malik est aussi tué dans la bataille, mais est aussitôt remplacé sur le trône par son frère Ahmad al-Mansûr. Grâce à ce succès, le Maroc échappe définitivement aux ambitions ibériques, mais également à celles des Ottomans d’Alger.


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