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Primaires, la belle affaire

illustration : non, ce n’est pas un erreur (LGS)

La récente rentrée Mous a fait pénétrer dans un long tunnel, le tunnel des Primaires. Nous usons ici de la majuscule pour nommer un fait dont le contenu, osons le parier, s’avèrera insignifiant. Les « grandes formations » et les petites s’adonnent désormais à cet exercice venu d’ailleurs et gonflé comme la bouée de sauvetage d’une politique tellement dévoyée au fil des scrutins électoraux et de la lancinante succession des gouvernements monochromes. Chez Les Républicains, on ne compte pas moins de huit candidats officiels à la candidature dont une seule femme, sans doute pour bien respecter la phallocratie politique durable en notre pays. Au Parti Socialiste les positions ne sont pas encore arrêtées mais l’on piaffe d’impatience de les connaître enfin. Quant aux « écolos », ils ne pouvaient être en reste puisque depuis leur origine ils nous ont habitués à leur incessante zizanie interne. Semaine après semaine les médias de masse vont tenter de nous intéresser à tout ce qu’il faut savoir de cette chose inconsistante quand tant d’autres objets de la marche du monde valent cent fois plus que l’on s’y penche avec sérieux. Et nous allons faire un peu semblant d’être captivés car il paraît que nous tenons là… la modernité de la démocratie.

Disons-le sans rougir et pour paraphraser un ami africain, nous aurons vraiment dans les mois qui viennent d’autres papillons à chasser que de nous passionner pour des discours émanant le plus souvent d’hommes et de femmes tournant en rond dans une sphère en suspension au-dessus de la vie réelle. Ils sont hors-sol comme on le dit des poulaillers industriels. Ils vont piailler très fort pour se couvrir de la voix les uns les autres en espérant avoir le dernier mot qui leur permettra de l’emporter face aux comparses du même camp. Oui, ils sont du même camp et la petite différence décisive ne sera donc qu’une affaire de communication. Le tour de chauffe des Primaires, amusement organisé pour la galerie, ne fait en réalité que démontrer superbement l’impuissance de ses protagonistes à réinventer la politique, à faire vraiment de la politique, chose noble par essence. Comme certains observateurs – eux aussi sans imagination – rêvent d’un affrontement final entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, revanche du second tour de la Présidentielle de 2012, jouons un instant à ce jeu cocasse. Tous deux devrait être disqualifiés d’emblée : moralement pour le sortant, moralement et judiciairement pour le battu de 2012. François Hollande n’a fait que tourner le dos depuis plus de quatre ans à ce qu’il avait promis d’entreprendre pour le pays en tant que « Président normal ». Sa calamiteuse cote de popularité ne fait que refléter sa majuscule trahison des électeurs de gauche. Nicolas Sarkozy, quant à lui, ne doit qu’à la lenteur de la Justice de pouvoir encore espérer revenir aux « affaires ». Il doit aussi beaucoup à la crédulité et à la courte mémoire de nombre d’électeurs prêts à imaginer qu’il pourrait avoir changé, que sa vulgarité foncière l’a définitivement abandonné tout comme son mépris des règles de Droit.

L’offre politique, bien sûr, est plus large que ce duel hypothétique possiblement annoncé. Cependant, les citoyens qui n’aiment guère leur époque savent que ladite époque n’est pas au changement de cap. Le diable se logeant souvent dans les détails, regardons-y de plus près. Au plan social , citons deux mesures scélérates parmi tant d’autres. Après la suppression des APL pour quatre-vingt mille ménages modestes sous le prétexte qu’ils paieraient un loyer trop élevé, le Gouvernement s’apprête à publier un décret réduisant progressivement les APL des ménages disposant d’un patrimoine de plus de trente mille euros. Les petits épargnants sont les premiers touchés, ceux détenant notamment un livret A ou un LDD, ainsi que ceux détenant une maison généralement acquise par héritage, qu’ils ne peuvent habiter sauf à perdre leur emploi. Les familles migrantes qui préparent leur retraite dans leur pays d’origine sont également visées par ce coup bas. Le second exemple est peut-être plus répugnant encore. Le Gouvernement cherchait trente millions d’euros pour sécuriser les campus universitaires. Où croyez-vous qu’il les a trouvés ? Il va sans aucun scrupule ponctionner le Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique (Fiphfp). Comment ne pas comparer ces attaques contre les plus fragiles de nos concitoyens aux somptueux cadeaux accordés aux entreprises au cours des trois dernières années ? Au plan de l’écologie dont il faudrait enfin se préoccuper vraiment « la grande duperie » est à son comble. Quelques mois après la Conférence mondiale sur le climat, tenue à Paris en décembre dernier, près de dix milliards d’euros vont être investis dans des projets autoroutiers (Contournement Ouest de Strasbourg, Contournement Est de Rouen, A45 entre Lyon et Saint Etienne, A31bis entre Toul et le Luxembourg, Route Centre Europe Atlantique entre Mâcon et Montmarault, Nouvelle route du littoral à la Réunion , etc.). Ces projets climaticides vont engloutir des milliards au détriment de la promotion des « transports durables ». Qui peut honnêtement croire que les Primaires, au-delà des vagues promesses d’usage, inverseront en quoi que ce soit ces orientations sociales et écologiques profondes ? Le duel final, quel qu’en soit les heureux impétrants, ne changera rien lui non plus aux funestes trajectoires issues d’un passé révolu depuis longtemps et que nos politiques s’acharnent à entretenir sur fond de surenchère sécuritaire et de repli identitaire.

C’est en dehors de ce microcosme politico-médiatique déconnecté du réel que le changement se déroule. Partout des citoyens s’organisent pour développer des alternatives à la domination de la société par une économie de dévoration mue exclusivement par la logique marchande et l’impératif financier. Ainsi, des réseaux se créent pour consommer, produire, habiter, se déplacer ou même apprendre autrement.

La France qui comptait, au temps de l’Europe des 15, autant d’associations que ses 14 partenaires réunis, disposait là d’un levier puissant qui aurait pu être activé contre la prédation frappant le social et les écosystèmes. L’Etat l’a entendu autrement : il assèche le secteur de l’économie sociale et solidaire et entend mettre ce qu’il en restera sous l’égide de l’économie marchande. Les velléités de l’autonomie, à l’heure du diktat des nombreux partisans de l’omnisurveillance, lui font peur. C’est pourtant là que se prépare la société de demain, loin de l’agitation des états-majors politiques. A étouffer les aspirations au changement de la « société réelle », celle du partage et de la solidarité, sous le prétexte de menaces volontairement gonflées, on ne fait que pousser vers l’aventure que représente l’extrême-droite les citoyens les moins armés moralement pour résister au discours de haine incarné notamment par la recherche maladive du bouc-émissaire. Oui, la totale incompétence des cadres d’extrême-droite est pire encore que l’impuissance des partis politiques traditionnels.

Au lieu de marcher sur ses terres marécageuses, il faut donc proclamer partout que le Front national est un parti primaire.

Yann Fiévet

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