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2022

Le ciel, bas et gris, se reflétait dans une Manche agitée et sombre. Des dizaines d’embarcations de pêcheurs tachetaient l’horizon de points noirs qui dansaient avec le mouvement ondulatoire de l’eau couleur émeraude. Une pluie fine et froide, dans une succession de gouttes très rapprochées les unes des autres, mourait à la verticale sur les personnes accoudées sur les rambardes du pont supérieur du paquebot. Leurs têtes capuchonnées se penchaient en avant comme pour dénoter la lourde tristesse et le profond soulagement que ressentaient ces gens à l’idée de la traversée qu’ils allaient connaître.

N’ayant pas encore quitté le port de Ouistreham, Karim frémissait d’impatience dans l’attente du départ du navire de la Brittany Ferries. Respirant à pleins poumons en pensant à toutes les affaires qu’il n’avait eu d’autre choix que de laisser dans ce qui était désormais son ancien studio, il se dit que sa vie, sauvée du venin raciste instillé dans le pays, demeurait son seul trésor. Cette pensée le soulagea. L’appareillage se faisant attendre pour une raison obscure, et la rumeur parmi la foule devenant de plus en plus sourde, Karim, pris de panique soudaine de peur d’être empêché de partir, se força à diriger son esprit, afin de le calmer, vers une réflexion rationnelle. Il se mit alors à rejouer le film qui l’amena à vouloir quitter, avec tant d’autres de ses coreligionnaires, le pays qui l’avait vu naître. Le cerveau humain étant construit de telle sorte que la mémoire, imparfaite, multiplie les confusions et oublie des pans entiers du passé, les épisodes peuplant les souvenirs de Karim ne pouvaient relayer de manière exhaustive tout ce qui était advenu, notamment les actions de ceux qui avaient protesté contre l’islamophobie de l’Etat, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières du pays.

Moins de dix-huit mois auparavant, Marine Le Pen, du Rassemblement National, avait enfin réussi à enjamber la dernière marche du pouvoir. Elle était devenue, le 15 mai 2022, la neuvième présidente de la Vème République, en l’emportant de justesse au second tour face à Benoît Hamon. A 71 ans, elle connaissait enfin la consécration de sa stratégie de dédiabolisation et de normalisation du Front National adoptée en 2011 lors de son avènement à la tête de son Parti.

Un paquet d’événements avaient alors petit à petit assombri l’avenir de millions de personnes. Tout de suite après 20h00, heure de la proclamation de sa victoire sur les écrans géants dans les salons des foyers français, des groupes d’hommes (et de quelques femmes), criant à tue-tête « on est chez nous », avaient envahi les centre-villes du pays. Des premières ratonnades avaient été rapportées par la presse, ainsi que la casse de kebabs. Bien que le discours de victoire de Marine Le Pen s’était voulu « rassembleur et rassurant », des municipalités RN avaient entrepris dès le lendemain, avec le soutien de foules en liesse et sans la moindre réaction de forces de l’ordre apeurées, de détruire au bulldozer des mosquées dont ils n’avaient pas réussi, les mois précédents, à empêcher devant les tribunaux la construction légale. Pendant les jours qui avaient précédé la passation de pouvoir, de nombreux appels à l’interdiction du voile dans la rue avaient été lancés dans les Réseaux sociaux. De fait, des femmes voilées ou des hommes barbus étaient interdits d’entrée dans un certain nombre de commerces. Dans les transports en commun, les gens, qui à l’accoutumée regardait le bout de leurs chaussures pour éviter de croiser des regards, se toisaient les uns les autres dans une atmosphère électrique. Plusieurs banlieues françaises se consumaient dans des émeutes matées avec la plus féroce des fermetés par la police. A l’évidence, une ambiance délétère s’était imposée dans le pays.

Après la journée de passation de pouvoir et la nomination au poste de Premier ministre de Florian Philippot, rabiboché avec la patronne du RN en janvier 2019, plusieurs hommes et femmes politiques de tout bord, voulant déjouer les prédictions de raz-de-marée aux Législatives à venir, avaient lancé l’idée d’un Front républicain afin d’empêcher la nouvelle présidente de disposer d’une majorité à l’Assemblée. Mais Marine Le Pen, prenant exemple sur Nicolas Sarkozy en 2007, avait su déjouer leurs manœuvres en misant sur l’« ouverture ». Son premier gouvernement de seize membres avait laissé trois ministères clés à des personnalités issues de la « société civile » : le vieil Alain Finkielkraut, toujours énergique malgré ses plus de soixante-dix ans, avait accepté de prendre en charge l’Education, afin d’impulser « le retour à l’exigence dans l’acquisition des savoirs à l’école ». L’académicien s’était défendu devant les cris d’orfraie de ceux qu’il appelait « les défenseurs du politiquement correct et de la bien-pensance » en légitimant le principe de sa participation à ce gouvernement par le fait qu’il l’empêcherait de s’arrimer aux faces les plus sombres du populisme. Gilles-William Goldnadel était devenu le nouveau Garde des Sceaux et avait promis une politique de « tolérance zéro » face à la moindre critique d’Israël, voulant l’assimiler à l’antisionisme devenu une part de l’antisémitisme depuis la réforme de Macron d’avril 2019. Quant à Philippe Val, il avait hérité de la Culture. L’ancien directeur de Charlie Hebdo avait promis de défendre la culture française « contre toutes les attaques des islamistes visant nos modes de vie et de penser ». En plus de ces trois-là, le Ministère de l’Intérieur, qui avait également en charge les Cultes, était tenu par Stéphane Ravier, membre historique de RN. Robert Ménard prenait en charge celui de l’Immigration et de l’Identité nationale, remis au goût du jour depuis sa suppression en novembre 2010. Nicolas Dupont-Aignan héritait des Affaires Etrangères, accédant enfin au niveau de respectabilité dont il avait toujours rêvé.

Quelques semaines plus tard, le Rassemblement National avait emporté haut la main les Elections Législatives, permettant à Marine Le Pen de dérouler sa politique identitaire. Dès l’été 2022, la République française interdisait par le vote d’une Ordonnance le port de tout vêtement islamique sur la place publique, en arguant du fait qu’une telle liberté d’accoutrement causait des troubles à l’ordre public. Le hijab avait ainsi totalement disparu de l’espace public (sauf dans les banlieues dans lesquelles les femmes voilées, avec l’appui des autorités religieuses, s’étaient généralement imposées de ne quitter sous aucun prétexte, sauf en cas d’urgence). Le Ministre de l’Intérieur avait en outre lancé en septembre un audit sur toutes les mosquées de France, afin de vérifier la teneur des prêches de leurs imams qui devaient respecter « les principes républicains », la légalité de leur comptabilité, ainsi que leur respect des normes de sécurité dans les lieux accueillant du public. A l’issue de cette enquête qui avait duré six mois, plus d’un tiers d’entre elles avait dû mettre la clé sous la porte pour non-application d’au moins l’une de ses trois obligations.

Cette fermeture forcée était arrivée à la Mosquée d’Hérouville-Saint-Clair, ville de la banlieue caennaise. La raison invoquée par la Préfecture tenait en ce qu’il n’existait aucune indication de sortie de secours en cas d’incendie. Elle était celle que fréquentait Karim. Si l’on voulait ressentir autour de soi, le temps d’une prière, l’ardeur vivifiante d’une communauté, il fallait emprunter le tramway et se rendre de l’autre côté de l’agglomération, dans la commune d’Ifs. Au moins, se réconfortait Karim, pouvait-il longuement apprécier la meilleure qualité de ces nouvelles rames récemment rénovées par rapport aux anciennes qui, fonctionnant avec des pneus, étaient devenues dans la cité la risée de tous, et ce sans exception aucune liée à la religion.

Quelques semaines plus tard, Karim avait reçu un courrier de la Préfecture lui accordant un délai d’un mois pour ne garder qu’une seule de ses deux nationalités, la française ou la tunisienne. Cette injonction avait émané d’une nouvelle disposition du Code de la Nationalité adoptée en octobre à la suite des appels incessants lancés par Eric Zemmour dans sa nouvelle émission diffusée sur Canal Plus, « Sans Tabou », qui dominait le PAF dans la case stratégique de l’access prime-time. Après quelques jours, Karim avait choisi à contrecœur d’abandonner la nationalité de ses parents, de peur d’être expulsé au cas où les autorités l’avaient décidé par une nouvelle réforme attentatoire aux libertés.

Un jour d’hiver, il avait retrouvé ses amis dans une chicha du centre-ville. Le patron de l’établissement était gonflé à bloc. Il venait de recevoir la visite d’un fonctionnaire lui indiquant que, selon une disposition supplémentaire complétant le décret du 15 novembre 2006 sur l’interdiction de fumer dans les lieux collectifs, fumer le narguilé allait dorénavant être prohibé dans les lieux clos. Pour continuer à servir des chichas, il devait, dans un délai de six mois, aménager un espace ouvert, à l’air libre, et ne pouvant être protégé de la pluie ou du soleil que par des supports amovibles. Le commerçant était paniqué. Il ne tenait plus en place, gigotait comme un enfant et tournait en rond entre les tables de son bar. Sa fureur était tellement aveuglante qu’il n’arrêtait pas de taper de ses genoux le bord de celles-ci, manquant de faire vaciller les narguilés. Il faisait penser, dans l’esprit de Karim, au Schtroumpf à lunettes qui, ne trouvant plus ses binocles, est incapable de se diriger sans foncer sur divers obstacles. Paniqué à l’idée d’être ruiné à cause de ces coûteux réaménagements forcés, il répétait sans cesse : « Comment je vais faire pour m’en sortir ? Comment je vais faire pour m’en sortir ? Comment je vais faire pour m’en sortir ? ... »

Walid, l’un des potes de Karim, avait rompu la tirade du patron en évoquant son propre cas. Son fils avait été puni à l’école après s’être battu et avoir « dégommé » un autre élève vers la fin de la récréation. La raison de cette bagarre ? Son camarade de classe avait insulté l’islam et avait annoncé la fin de cette religion en France, mots qu’il avait tirés de son propre père. Pendant qu’il racontait comment son fils ne comprenait pas pourquoi il avait été puni seul alors que son camarade avait été épargné, Karim voyait que le regard naturellement en cloche de son ami s’illuminait à tel point qu’y rayonnait une haine cruelle.

Lui-même, Karim, était dépourvu de cette haine. Ce n’était pas qu’il ne ressentait pas l’injustice faite à sa communauté par la suite des événements qui l’avait atteinte depuis l’élection de Le Pen. Mais la peur de l’avenir qui le tétanisait (et qu’il n’exprimait jamais) empêchait son cœur de se libérer de lui-même pour identifier dans la nauséabonde humeur du pays les acteurs de cette descente aux enfers. Cette crainte semblait même chez lui avoir une puissance accommodante, puisqu’il continuait, malgré les signes évidents que tout allait devenir plus grave pour les musulmans comme lui, de conduire sa vie quotidienne comme si de rien était. Bien que pratiquant, il se laissait toujours autant envahir par ses contradictions, entre le rappel qu’il s’obligeait à avoir sur l’existence et la bonté de Dieu, et ce qu’il savait être des pêchés, notamment dans ses fréquentations avec la gent féminine.

Le lendemain de cette journée à la chicha, il avait d’ailleurs presque glané une nouvelle conquête, du nom de Gwendoline, mais avait dû renoncer à cause des effets de la situation dans le pays.

Sur le trajet du domicile de la jeune femme juste après leur rencontre à la bibliothèque municipale, Karim et Gwendoline avait été interrompus dans leur discussion par l’effrayant dérapage d’une voiture de police, surgie de nulle-part et s’étant arrêtée nette à leur niveau. Deux de ses trois occupants, un homme grassouillet avec une grosse moustache et une femme au corps petit et sec, avaient bondi devant le couple. Le policier avait demandé ses papiers à Karim tandis que la policière tentait, par un rappel à l’ordre, de « vacciner » Gwendoline de toute attirance vis-à-vis des Maghrébins, et ce, menace à peine voilée, pour sa propre sécurité à l’avenir. Se rappelant qu’il avait laissé sa carte d’identité chez lui, et apeuré de ce fait, Karim avait, paniqué, fouillé ses poches en lambeaux pour en ressortir des clés et une boule de feuilles à rouler chiffonnées. A la vue de celles-ci, l’homme gras l’avait agrippé et plaqué contre un mur afin de procéder à une fouille. La femme maigre avait quant à elle éloigné Gwendoline qui voulait aider Karim. Les protestations de cette dernière n’avaient pu empêcher le gros policier de menotter puis d’embarquer le jeune homme afin, selon ses dires, de s’assurer de son identité et de la régularité de son séjour en France. Sa collègue maigrichonne avait abandonné Gwendoline tombée à terre de désespoir et avait suivi le policier. Karim s’était toujours souvenu depuis, alors qu’il était assis sur la banquette arrière du véhicule de police qui avait démarré en trombe, et qu’il s’était contorsionné malgré ses menottes pour la voir s’éloigner à travers le pare-brise arrière, du regard triste et impuissant de Gwendoline et, surtout, de la frustration qui l’avait envahi face à cette nouvelle injustice.

Placé en garde-à-vue à son arrivée au Poste de police, Karim avait vécu l’une des pires expériences de sa vie. Sujet à la claustrophobie, il avait insisté pour voir un médecin. Mais l’agent de garde avait fait la sourde oreille et avait fermé la porte vitrée de sa cellule, en lui disant que des « bicots comme lui ne méritaient pas que l’on accentue le trou de la Sécurité Sociale ». L’extrême petitesse de sa cellule et l’absence de fenêtre avaient fait naître une extrême tension l’irradiant le long du corps, de sa mâchoire qu’il ne pouvait s’empêcher de serrer comme si seul ce geste aurait favorisé un retour au calme, au trait formé par la limite de ses côtes au-dessus de son estomac, dont il avait l’illusion inouïe qu’il se déplaçait de haut en bas, mouvement pour lui d’une terreur sans nom.

Par un effet psychosomatique dont la science n’a pas encore délivré tous les secrets, son cœur était monté en rythme jusqu’à atteindre une cadence infernale, tandis que ses paupières, la force de la gravité en décuplant le poids, étaient devenus plus lourdes qu’à la suite d’une nuit blanche. Les ongles des doigts de ses mains, surtout des majeurs, avaient oublié leur permanente absence et demandaient à ressentir une force les empoignant afin de leur interdire toute manifestation physique. Sa vue s’était brouillé à intervalles irréguliers au départ, puis de plus en plus fréquemment, allant jusqu’à souffrir des rayonnements dégagés par l’ombre elle-même !

Suite à cet enfermement, Karim avait mis des jours à sortir de ce tourbillon de sensations désagréables. Pour ne pas accentuer son désordre intérieur, il avait fait l’impasse sur le shit. Il avait passé le plus clair de sa journée enfoncé dans son lit, isolé dans un silence à faire perdre les pédales. Il s’était senti comme au fond d’un puits asséché, par temps caniculaire, pendant une nuit noire sans étoiles. Silence total et noir absolu au fond d’un puits asséché : il n’y avait rien à quoi s’accrocher, ni à la fraîcheur salvatrice d’une eau claire lavant le corps de la crasse qu’il avait accumulée, ni même à la lumière du jour éclairant les champs de vision de chaque être et permettant, ainsi, la continuation de la vie.

Cet épisode s’était déroulé à la fin mars 2023. Depuis, chaque semaine ou presque voyait l’annonce par les actualités d’une action alarmante visant, à des degrés divers, des musulmans ou des prétendus comme tels. Quelques péripéties de cette longue attaque contre les principes républicains avaient marqué Karim.

Par exemple, Marine Le Pen avait tourné le dos à la politique étrangère traditionnelle de la France. Paris avait en effet décidé, le 21 avril 2023, date choisie comme un symbole le jour de la Fête du ramadan, le déplacement de son ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem, qu’elle reconnaissait depuis comme capitale réunifiée de l’Etat juif. La semaine d’après, la présidente avait décidé la rupture unilatérale des relations diplomatiques avec l’Autorité palestinienne tant que celle-ci, comme devait l’expliquer plus tard Nicolas Dupont-Aignan, n’acceptait pas de retourner à la table des négociations avec le gouvernement israélien sans imposer de préalables (l’exigence de la fin de la colonisation, de la fin du blocus à Gaza, et du retour des ambassades de la France, des Etats-Unis, de l’Australie, de l’Inde, de la Pologne, de l’Ukraine, de la Slovaquie, de la République tchèque, de la Hongrie, du Guatemala et du Brésil à Tel-Aviv).

Le 6 juin 2023, lors d’un discours prononcé à l’issue de la commémoration du Débarquement du 6 juin 1944, Marine Le Pen avait annoncé un moratoire sur le versement des pensions aux anciens combattants qui ne possédaient pas la nationalité française. Elle avait visé par cette mesure les vétérans des anciennes colonies qui avaient obtenu une réforme de leur situation injuste suite à la sortie du film Indigènes en 2006. Cette décision, avait-elle dit, était la conséquence de la Préférence nationale, inscrite quelques semaines plus tôt dans la Constitution de la Vème République.

De fait, Florian Philippot avait animé, en sa qualité de Chef du gouvernement, la mise en place dans toutes les actions publiques de cette notion de Préférence Nationale. Ce nouvel aiguillon de l’action gouvernementale avait, pêle-mêle, justifié la suppression de l’Aide médicale d’Etat, introduit de manière massive le rôle positif de la colonisation dans les programmes d’Histoire à l’école, imposé aux bibliothèques publiques un quota de 1% à ne pas dépasser pour les livres traitant de l’islam, rendu obligatoire la délivrance de prénoms francophones aux nouveau-nés, durci le droit d’asile en élargissant le nombre de pays d’origine sûrs et en imposant cette liste à l’OFPRA (des Etats comme la Syrie ou le Yémen, où les affres de la guerre continuaient de jeter sur les routes de l’exil des centaines de milliers de personnes, étaient considérés comme sans danger au regard de la procédure de demande d’asile).

Dans une sorte de dialectique terrifiante, s’était jouée en Karim pendant le printemps et l’été 2023 une relation dévastatrice entre les nouvelles du pays, de plus en plus effrayantes, et son état intérieur, de plus en plus problématique. S’arrimant à la religion et étant désormais libéré du cannabis, il avait passé de longues heures à la mosquée d’Ifs, tentant de trouver dans des recueil de hadiths des paroles du prophète devant l’aider à affronter sa douleur et son époque. Un jour de fin septembre 2023, alors qu’il était à la mosquée entre les prières du Maghreb et de l’’Icha, son mal intérieur avait soudainement muté.

Karim avait entendu d’un coup sa tête résonner. La fureur était rapidement montée en crescendo. Il s’était cru au petit matin, après une très courte nuit, dans un temple bouddhiste au moment où l’on invite en tapant sur une cloche géante les fidèles au premier service de la journée. Le bruit était infernal, irrésistible. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Karim était à bout. Il souhaitait la mort, clé d’un silence éternel devant le protéger de cet écho diabolique.

Le gong était puissant. Des mots, décousus, forçaient son esprit à rester éveillé, ce qui rajoutait une horrible souffrance à un état plus qu’assombri. « Suède » pensait-il. Il n’y était pourtant jamais allé. « Manger du chocolat », « se rincer la bouche », « fumer des cigarettes et les éteindre toutes dans un cendrier ». Il délirait. Il était devenu fou. Il brûlait d’un feu dévastateur. Il voulait s’éteindre lui-même dans un cendrier énorme.

Le gong était devenu surpuissant. Il avait eu l’impression que le son dans sa tête, à une vitesse folle, se déplaçait de gauche à droite, puis de bas en haut, enfin dans toutes les directions imaginables. Il avait physiquement ressenti ces ondes sonores construire des figures qu’il pouvait mentalement reproduire. Son cerveau s’était ainsi transformé en une nef d’une église orthodoxe, sombre sauf en quelques points grâce aux bougies allumées par les fidèles.

Puis le gong était monté jusqu’à un niveau de décibels assourdissants. Il avait fini par sortir Karim de sa torpeur. Des gouttes de sueur avait inondé son front. Il était faible. Il avait été aidé par un des frères de la mosquée qui l’avait relevé et soutenu jusqu’à une chaise posée à droite du minbar.

Ce jour-là, Karim avait décidé de quitter ce pays d’intolérance. Après la dernière prière de la journée, il avait accompli le rite de la consultation pour demander à Dieu de l’aider à choisir le pays de son exil. Le lendemain matin, suite à une nuit agitée par un cauchemar étrange dominé par le visage de Marine Le Pen dominant ses songes en grandeur nature, il s’était porté sur l’Angleterre. Ce pays, depuis le Brexit et l’installation des travaillistes au pouvoir, s’était contre toute attente ouvert au monde extra-européen en comprenant que sa logique impériale passée, si elle se transformait en une mission pacifique de partage avec les autres civilisations, pouvait jeter les bases d’un nouveau développement.

Grâce à sa nationalité française qu’il avait eu la justesse salvatrice de ne pas abandonner, et qui lui donnait le droit de séjourner au Royaume-Uni grâce à l’Accord de Bruxelles du 17 septembre 2019 liquidant les effets du Brexit, Karim avait pu embarquer dans un paquebot en partance pour Portsmouth.

On était le 16 octobre 2023. Le ciel, gris et bas, se reflétait dans une Manche sombre et agitée. Des dizaines d’embarcations de pêcheurs tachetaient l’horizon de points noirs qui dansaient avec le mouvement ondulatoire de l’eau couleur émeraude. Une pluie froide et fine, dans une succession de gouttes très rapprochées les unes des autres, mourait à la verticale sur les personnes accoudées sur les rambardes du paquebot. Leurs têtes encapuchées se levaient vers le ciel comme pour implorer Dieu de hâter le départ. Un nuage fut alors d’un coup percé par un rayon de soleil qui, au contact de la mer, dessinait une lueur rosâtre, marque de l’espoir en un avenir meilleur. Subitement, le puissant gong du navire explosa dans une lourde fureur, apeurant les mouettes qui papillonnaient au-dessus de la côte et qui s’éloignèrent, en s’égosillant encore plus fort de leur cri reconnaissable, vers la lointaine île britannique. C’était là le signal du départ définitif vers une terre de liberté…

Adel TAAMALLI

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