Etre pacifiste comme Robespierre

L’impérialisme en lutte contre son déclin porte partout la guerre, le chaos comme le seul moyen de maintenir sa domination. Partout il crée des poudrières auxquelles il peut au gré des urgences - vraies ou supposées - mettre le feu, diviser intérieurement les pays qu’il veut dominer, empêcher que se reconstitue des forces externes unifiées comme cela se voit actuellement au Moyen Orient, au Tibet, en Colombie. Partout où il trouve un pays qui par ses dissensions internes est devenu invivable pour sa population, il les exaspère et crée les antagonismes là où ils n’existent pas.

La seule réponse possible est la paix, la paix avec les valets et les vendus, pour porter tous les coups sur l’imperialisme. Mais la définition de cet ennemi principal et le refus de la guerre a d’autres dimensions que dans ce texte de présentation des plus beaux discours de Robespierre, Slavoj Zizek explicite, texte dont je partage entièrement les propositions pour une "gauche radicale" .

Nous sommes loin de la mollesse de la gauche anti-libérale, loin de la tiédeur d’une gauche anti-capitaliste qui n’ose même pas proposer les nationalisations… Si la Révolution française a pu être considérée comme la révolution qui met au pouvoir la bourgeoisie, ceux qui disent qu’elle a été inutile et que des réformes auraient suffit ne se trompent pas : la Révolution française, en particulier Robespierre et Saint Just, sont allés infiniment plus loin. Ils sont inassimilables par la bourgeoisie et il y a dans cette révolution une charge utopique, c’est-à -dire une promesse du passé qui exige encore et toujours sa réalisation.

La terreur et la vertu

"Si le ressort du gouvernement populaire est dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur ; la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n’est autre chose que la justice prompt, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu : elle est moins un principe particulier qu’une conséquence du principe général de la démocratie appliqué aux plus pressants besoins de la patrie" (1)

Slavoj Zizek propose de tirer de Robespierre deux leçons (2) :

La première leçon doit nous conduire à accepter notre passé, nous gauche radicale, de terroriste, même si - ou précisement parce que - il fait l’objet d’un rejet si profond. Face aux critiques des libéraux ou de la droite, la seule alternative à la tiédeur d’une position défensive, minée par un sentiment de culpabilité, est celle-ci : nous devons mieux que nos adversaires, procéder à un solide travail critique. Mais ce n’est pas tout : il nous faut les empêcher de déterminer le champ et l’objet du combat. Cela signifie qu’une autocritique impitoyable doit aller de pair avec l’acceptation courageuse de ce qu’on est tenté d’appeler, paraphrasant la critique portée par Marx contre la dialectique hégélienne, le noyau rationnel de la terreur jacobine.

La dialectique matérialiste assumera sans joie particulière que jusqu’à présent aucun sujet politique ne soit parvenu à l’éternité de la vérité qu’il déploie sans des moments de terreur. Car comme le demande Saint Just : "que veulent ceux qui ne veulent ni vertu, ni terreur ?" Sa réponse est connue : "ils veulent la corruption - autre nom de la défaite du sujet (3)"

Saint Just le dit de façon plus concise encore : "Ce qui produit le bien général est toujours terrible (4)" Ces mots ne doivent pas être compris comme un avertissement contre la tentation d’imposer violemment le bien public à une société, mais au contraire, comme une amère vérité qu’il convient pleinement d’assumer.

Ce constat de Zizek nous pose problème parce qu’il n’existe pas de forces capables d’imposer à la fois terreur et vertu, les seuls moyens d’accoucher cette société capitaliste d’un autre rejeton qui ne soit pas mort né.

Et la violence ? Nous sommes dans une de ces périodes de violence, comme le dit Marlowe, "une société accouche comme une truie dans le sang". Pour survivre, pour empêcher sa fin, le capitalisme à son stade sénile massacre, détruit, divise. Cela implique des conséquences : plus dure sera la naissance et cela nous n’osons même pas nous l’avouer. C’est pour cela que vous ne voulez pas voir le monde tel qu’il est, par exemple ce milliard d’individus qui vit dans des bidonvilles, boit de l’eau croupie, ne reçoit ni soins, ni éducation… Cette humanité qui s’est remise en marche à la recherche de sa propre survie, rien, aucune barrière, aucune police ne peut arrêter ce déplacement… Si vous osez regarder la réalité, vous saurez que ni les uns n’abandonneront leur domination, ni les autres ne pourront survivre s’ils ne s’en débarrassent pas - y compris par la violence…

D’où la nécessité d’assumer ce noyau rationnel de la vertu et de la terreur, d’en finir avec la culpabilité pour libérer les forces qui demandent à naître. Il faudra imposer le bien public. Croyez-vous que tous ces vautours de la finance, tous ces êtres gorgés de la peine et du sang des êtres humains se laisseront exproprier au son d’un menuet démocratique ?

La terreur est le contraire de la guerre

L’autre point, reprend Zizek, essentiel à ne pas oublier, c’est que la terreur révolutionnaire, pour Robespierre, était exactement le contraire de la guerre.

Robespierre était un pacifiste, non par hypocrisie ou par sensiblerie humanitaire, mais parce qu’il était conscient que la guerre entre les nations était en général un moyen d’occulter la lutte révolutionnaire au sein de chacune d’entre elles. Le discours de Robespierre intitulé "sur la guerre" se révèle aujourd’hui d’une importance particulière : il révèle en lui le pacifiste véritable, qui dénonce avec force l’appel patriotique à la guerre, même si celle-ci est invoquée comme la protectrice de la révolution, parce qu’il voit en elle une tentative de tous ceux qui, pour éviter la radicalisation du processus révolutionnaire, appellent de leurs voeux une "révolution sans révolution" . Il défend donc une position exactement contraire à celle que prennent ceux qui ont besoin de la guerre pour militariser la vie sociale et exercer sur elle un contrôle dictatorial. C’est la raison pour laquelle Robespierre dénonce également la tentation d’exporter la révolution dans d’autres pays, pour les "libérer" de force :

"les français ne sont pas atteints de la manie de rendre aucune nation heureuse et libre malgré elle. Tous les rois auraient pu végéter ou mourir sur leurs trônes ensanglantés s’ils avaient su respecter l’indépendance du peuple français" (5)

Tout ce que je souhaite c’est qu’effectivement les Français se pénètrent de cette conception robespierriste qui dit que l’on exporte pas la révolution et que nul n’aime les missionnaires casqués et bottés.

Le "devoir d’ingérence" , le droit de l’hommisme cher à Bernard Kouchner et aux autres socialistes, c’est bien l’art de porter la guerre à l’extérieur parce que l’on veut "la révolution sans la révolution" , des mots et des proclamations, des outres gonflés de vent, qui ne veulent changer à l’ordre d’un monde qui leur convient si bien, donc qui ne cessent d’exporter la guerre.

Si les français à défaut d’être marxistes se souvenaient des leçons de Robespierre, ils penseraient autrement le monde et leur propre rôle…


(1) Robespierre "Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l’administration intérieure de la République". 5 février 1794/17 pluviose an II

(2) Robespierre entre terreur et vertu. Slavoj Zizek présente les plus beaux discours de Robespierre chez Stock 2007

(3) Alain Badiou, Logiques du monde, Paris, seuil, 2006, p.98

(4) Saint just, Oeuvres Choisies, Paris Gallimard, 1968, p.330

(5) "Réponse de la Convention nationale au manifeste des rois ligués contre la République, proposée par Robespîerre au nom du Comité de Salut public", 5 décembre 1793/15 frimaire an II

COMMENTAIRES  

08/04/2008 12:56 par karljooris

la évolution bicentenaire est dévoyée,mise à mal par les biens pensants aux ordre ,puisque meme les franciscains s’en melent..+meme parallele en UKRAINE ou Soljenitsine est monté au créneau pour fustiger cette pseudo contre révolution historique.
dans l’immédiat commentaire apprécié qui ne sera pas sans satisfaire l’association des amis de robespierre à Arras

06/10/2009 19:00 par Victor

Le lègue de Robespierre aux révolutionnaires :

Faire le bonheur du peuple avec lui, malgré lui ou sans lui.

07/10/2009 17:07 par Tannie

Le rapprochement entre Robespierre et la pacifisme est assez hallucinant mais sans masquer mon inculture sur le sujet juste quelques remarques sur cette vision romantisée de la terreur.

Robespierre est presque partout vu comme un despote. Ceci bien entendu peut être du au manque de discernement des poupulations mais ce point est à noter. Je distingue par ailleurs dans cette vision, l’Union Soviétique et ses satellites (Rpobespierre est héros de la défunte l’URSS) et les sociétés sociales-démocrate pour lesquels il n’est qu’un despote parmi d’autres.

J’ai un réel problème de fonds avec l’organisation politique non explicitement décrite mais implicitement évoquée : bien entendu les condamnés n’étaient pas partisants de Robespierre, mais que ce passe-t-il si le peuple n’est pas d’accord avec ses dirigeants ? Et bien dans notre système ils sont irrémédialement jetés : Giscard n’est plus président et Chirac a bien fait de ne pas se représenter ! Avec l’organisation politique sous Robespierre c’était plus délicat : foin de complot social, c’est précisèment cet aspect qui pose problème chez Robespierre. Historiquement il a fallu un coup d’état pour se débarrasser de lui et je crois que la période est évoquée sous le titre de "la terreur". Peu de gens la savent mais nos voisins organisaient des voyages pédagogiques sur le fonctionnement de la société française et notamment sur le rôle éminment politique de la guillotine.

De manière générale, je peux être un véritable con : je fume, il m’arrive de m’affaler bêtement devant ma télé ... mais mon problème central est de conserver ma liberté de choix. Si j’évoque ce point ce n’est pas parce que j’ai des problèmes à visualiser le complexe industrialo-... ou bien que je sois obnubilé par l’achat de la prochanie PSx mais parce que c’est le problème central et crucial concernant Robespierre (avec les nombreuses têtes décollées mais qui n’en sont que le corollaire). Historiquement la majorité de la population descend d’une population agraire avec peu de choix. Moi même je suis d’origine étrangère et le problème central pour la plupart de mes ancetres a été justement d’avoir un pouvoir de décision (même le pouvoir de se marier librement ne leur appartenaient pas). Je n’ai aucun problème à me placer dans un système où je délégue ce pouvoir à des représentants (sans même se poser la question de savoir s’ils sont élus ou non) mais j’ai beaucoup de problème devant des représentants qui prennent le pouvoir et décident éternellement sans mon consentement et sans que je puisse influer sur leurs décisions qui sont prises pour mon bien. C’est pourtant le système dans lequel je suis, mais la différence importante concerne, non seulement le renouvellement de ces représentants, mais également la nature des décisions qu’ils pourraient prendre.

Une dictature n’a aucun compte à rendre, elle dirige bien entendu pour le bien de tous (je ne fais ici aucune suppositon sur la nature de cette dictature). Dans ce cadre des décisions extrêmes, voire non acceptés par les populations, peuvent parfaitement être prises : quel est alors la légitimité d’une telle conduite ? Je comprends plus ou moins la légitimité "revolutionnaire" mais la légitimité politique ? Un extrêmisme de gauche est-il plus acceptable qu’un extrêmisme de droite ? Peut être certains sont plus confortable avec l’extrêmisme de gauche (au moins il est sympa) mais passé la nouvauté et l’élan revolutionnaire (que l’on peut prolonger, très, très longtemps : je suis sûr qu’en Corée du Nord la révolution est très présente dans les discours) que reste-t-il objectivement ?

L’aggression, la guerre, la volonté de puissance ne sont évidemment pas le résultat historiquement daté dans le temps d’une force unique mais plutôt l’expression la plus simple du droit du plus fort !

Le problème principal que doit résoudre l’extrême gauche pour avoir une petite chance d’être audible n’est pas d’ordre économique mais bel et bien politique : comment proposer aux gens des alternatives qui ne passent pas par des dictatures et qui n’abrogent pas le droit de choisir des individus au profit exclusif des dirigeants éclairés (on croirait lire du Platon dans le texte avec les philosophes-Roi ...) !

Je peu plus ou moins comprendre les raisonnements du style "Oui mais le pauvre peuple n’est pas éclairé ! Il a les yeux bouchés par ..." mais n’est justement pas les mêmes arguments qui sont reprochés à la droite ? Que doit donc faire le pekin moyen pour éviter d’être simplement un outil balloté par les désirs des uns et des autres : à mon humble avis et même en considèrant qu’il est illusionné par tel ou tel élément, et bien le moyen d’exercer ses droit est justement de pouvoir effectuer des choix (et bien entendu en premier exercer sa faculté de pensée) !

Robespierre pacifiste ! J’avais jusqu’ici une certaine tendresse pour l’extrême gauche mais le titre de l’article me fait réellement penser au livre de Georges Orwell 1984 ... Cela me fait penser plus trivialement à une petite phrase prononcée par le grand méchant de Star Wars à la fin de l’épisode trois, il fait massacrer tout ses opposants (et quelques passants, on ne fait pas d’omelette sans casser d’oeufs) et déclare : "Enfin ! Nous allons maintenant avoir la paix dans la galaxie !". Oui, d’un point de vue purement factuel il a sans doute raison mais ...

Malheureusement et objectivement la purge révolutionnaire mais indispensable pour arriver à ses fins se limite à cela et ne débouche jamais sur la société idéalisée et pacifiée dont rêvent leur initiateurs (une fois Robespierre ou Staline laché dans la nature il devient extrêment torteux de penser qu’ils vont intelligemment et spontanement donner naissance à une société radieuse ...)

Juste un dernier détail, je vous garanti à 100% que la résolution du problème de liberté de choix est suffisant pour permettre à l’extrême gauche de gagner toutes les élections à venir ... bien entendu si d’élections il s’agit ...

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