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"Guerre froide" et russophobie : deux tendances immuables

"Les Russes sont des Asiatiques, des Huns, des démons, mais nous [les Européens] ne le sommes pas du tout. Les Ukrainiens sont sympathiques, tandis que les Russes sont mauvais. Au 19e siècle, les Polonais étaient gentils et les Russes, méchants. Il s'agit là d'une thèse simpliste, qui ne mène nulle part et ne profite à personne", estime l'historien britannique Orlando Figes dans une interview au quotidien allemand Tageszeitung.

L’essence profonde de l’idéologie anglo-saxonne est différente du joli emballage dans lequel elle est servie au monde. L’emballage vante des valeurs très attrayantes — la démocratie, la primauté de la loi, la poursuite du bonheur, etc. Tandis que la partie intérieure, non-affichée, de l’idéologie, est presque darwinienne. Ayant réservé leur place au sommet de la hiérarchie humaine, les Anglo-Saxons rangent le reste de l’humanité en fonction de leurs propres intérêts, fantaisies et préférences. Les conséquences de ce classement : des hiérarchies raciales, religieuses et autres. Les Russes et les orthodoxes ne figurent pas parmi les "lauréats" de ces "compétitions".

Le caractère russe et la culture russe à travers les yeux d’un russophobe

Les idées racistes et russophobes sont répandues en Occident depuis très longtemps et sont partagées par d’autres que les idéologues du monde anglo-saxon. Depuis 175 ans, le marquis de Custine compte parmi les idéologues les plus connus de la russophobie. Il s’est rendu dans l’Empire russe durant l’été et l’automne 1839. Après avoir sillonné nos vastes espaces pendant moins de quatre mois, le voyageur français a écrit un livre, La Russie en 1839, après la publication duquel il est passé pour un des plus grands experts de la Russie, à l’Ouest parmi les intellectuels russes pro-occidentaux.

En ce qui concerne le dénigrement de la Russie et des Russes, de Custine avait des prédécesseurs. Le marquis était familier des Notes sur les affaires moscovites de Sigmund von Herberstein, publiées en 1549. Cependant, La Russie en 1839 a défini l’orientation stratégique de la propagande occidentale pour deux siècles — la russophobie.

Il est significatif que les "amis" et "partenaires" occidentaux de la Russie se souviennent de ce livre aux moments les plus cruciaux de l’histoire. Il a été réédité à la veille de la guerre de Crimée. Il est apparu dans un nombre de pays occidentaux et aux États-Unis peu après la fin de la Seconde guerre mondiale — au tout début de la "guerre froide". Sont également significatifs les tirages énormes des "révélations" du marquis pendant la "catastroïka" de Gorbatchev.

La raison d’une telle popularité des notes de voyages de Custine a été révélée par le vieil "ami" de la Russie et des Russes, Zbigniew Brzezinski : "Aucun soviétologue n’a pour l’instant rien ajouté aux révélations de Custine en ce qui concerne le caractère russe et la nature byzantine du système politique du pays."

L’aristocrate français, dont l’opinion a été partagée de bonne grâce par le politologue américain d’origine polonaise, déclarait que "la forme du gouvernement russe combinait tous les défauts de la démocratie et du despotisme sans avoir aucun des avantages de ces régimes." Et dans le caractère des Russes, il a découvert "plus de finesse que de délicatesse, plus de bonhomie que de bonté, plus d’indulgence que de tendresse, plus de prévoyance que d’ingéniosité, plus d’esprit que d’imagination, plus de sens de l’observation que d’intelligence, mais au-dessus de tout, ils (les Russes — O.N.) sont mercantiles. Ils ne travaillent pas pour obtenir des résultats utiles mais seulement pour une récompense. La flamme créatrice leur est inconnue, ils ne connaissent pas l’enthousiasme qui crée tout le grand. Les hauteurs du génie leur sont inaccessibles".

Ainsi, il ne considérait comme des génies ni Alexandre Pouchkine qui, au moment de la visite de Custine, avait déjà créé ses chefs-d’œuvre et était déjà mort de la balle d’un Français, Georges d’Anthès, ni Mikhaïl Lermontov et Nikolas Gogol qui s’étaient déjà fait connaître de manière éclatante (Les Soirées du hameau étaient largement connues, et Le Revizor était mis en scène).

"La russophobie, la peur de la Russie qui imprègne le livre du Français, ne se définit pas seulement par les qualités négatives du pays qu’il décrit, mais également, voire plus, par les qualités qu’il admire", constate Vadim Kozhinov, journaliste et critique littéraire.

Alexandre Zinoviev parlait lui aussi de la peur devant ceux qui n’avaient pas accès aux "hauteurs du génie" :

"En Occident, c’était toujours la peur devant les Russes de souche, et pas la concurrence militaire ou économique. L’unique peur était que les Russes auraient porté en eux et porteraient toujours des éléments anti-occidentaux. Et puis, un énorme potentiel créatif. On avait surtout peur de la percée de la culture russe en Occident...

Je peux en juger d’après mon propre exemple. Si je n’étais pas Russe, les portes de toutes les universités me seraient ouvertes. Toutes les maisons d’éditions m’inviteraient. Au début, j’ai pu "me glisser" et suis devenu célèbre par erreur. Premièrement, on m’avait pris pour un non-Russe, deuxièmement, pour un dissident. Et moi, je me suis avéré à la fois Russe et non dissident ! Et tout d’un coup — la peur ! Heureusement, à ce moment-là, j’avais déjà un certain poids dans le monde de la science occidentale et dans la littérature. Mais depuis, on n’arrête pas de me réprimer. Que tout le monde qui veut partir en Occident, sache : ici, il n’y a aucune chance de réussir en restant Russe et indépendant."

Comment les "barbares" ont sauvé "la crème de la crème" de l’humanité

En jugeant les Russes barbares, Custine ajoute avec une certaine condescendance : "Je ne blâme pas les Russes pour ce qu’ils sont, mais je condamne leur prétention à vouloir sembler les mêmes que nous. Ils sont encore totalement incultes. Cela ne leur ôterait pas l’espoir de devenir plus cultivés, s’ils n’étaient pas absorbés par le désir d’imiter les autres nations, comme des singes, en se moquant en même temps de ceux qu’ils imitent. On ne peut pas s’empêcher de penser que ces gens sont perdus pour un état primitif et inaptes à la civilisation."

Il faut reconnaître que, depuis le Faux Dmitri Ier, il y avait parmi les intellectuels et politiciens russes des gens qui priaient pour l’Occident et en parlaient avec une extrême vénération. Parfois, ce sont eux qui se trouvaient à la tête du pays. Les résultats sont bien connus : il suffit d’observer le triste bilan de la dernière décennie du siècle dernier.

Dans son interview accordée à Vladimir Bolchakov en 1994, Zinoviev déplore le fait que "nos compatriotes eux-mêmes permettent de telles moqueries à leur égard, n’y réagissent pas d’une manière digne, s’humilient à plat ventre devant l’Occident. On juge le pays et le peuple sur ceux qui les représentent. Et notre pays et notre peuple sont représentés par de tels dégénérés qu’il serait absurde de s’attendre à une autre attitude de l’Occident même pas envers le communisme, mais surtout envers la Russie et les Russes."

Mais si Zinoviev parlait de quelques "dégénérés", de Custine assurait ses lecteurs que la quasi-totalité des Russes étaient "inaptes à la civilisation".

Il est également caractéristique que 75 ans plus tard, des vues similaires aient été développées par le compatriote du touriste français, l’ambassadeur français en Russie Maurice Paléologue. Il a vécu en Russie pendant plusieurs années, fréquentait les représentants de l’élite russe et en connaissait beaucoup plus sur le pays que de Custine. C’était lui qui demandait de l’aide à Nicolas II pendant les premières semaines, tragiques pour la France, de la Première guerre mondiale. Aujourd’hui, quand la Russie et la France célèbrent le centenaire du déclenchement de la guerre, il convient de rappeler que l’aide de la Russie est venue juste à temps. "Si la France n’a pas été anéantie en 1914, elle le doit avant tout à la Russie", témoignait le maréchal français Ferdinand Foch.

Paléologue n’a pas réussi a trouver de mots de gratitude pour nos ancêtres. En outre, peu de temps après qu’ils ont sauvé la France de la défaite, l’ambassadeur a déclaré : "D’après leur développement culturel, les Français et les Russes ne sont pas au même niveau. La Russie est l’un des pays les plus arriérés du monde. Comparez cette masse ignorante et inconsciente avec notre armée : tous nos soldats sont éduqués. En première ligne se battent les jeunes forces qui se sont illustrées dans les arts, les sciences. Les gens talentueux et raffinés, la crème de la crème...".

La "barbarie" russe et le "Code noir" français

"Ce qui m’indigne le plus c’est qu’en Russie, l’élégance la plus raffinée côtoie la barbarie la plus dégoûtante. S’il y avait moins de luxe et de béatitude dans la vie de la société mondaine, la condition des gens ordinaires me ferait moins pitié. Les riches ne sont pas ici concitoyens des pauvres", écrivait Custine.

Il y avait, bien sûr, une part de vérité dans ses paroles. Cependant, l’intellectuel français "cherchait la petite bête" chez autrui tout en "oubliant" les exemples beaucoup plus graves dans son propre pays. Il dirigeait ses sorties contre les mœurs russes au moment où ses compatriotes étaient engagés dans le commerce des esclaves. La France avait instauré le "Code noir, concernant la police des Îles Françaises de l’Amérique", établissant que les "esclaves étaient des biens meubles". Si un esclave levait la main sur son maître ou toute autre personne libre, ou bien s’il volait des "chevaux, mulets, bœufs ou vaches", il pourrait être exécuté immédiatement. Le Code interdisait toute réunion d’esclaves "appartenant à des maîtres différents... sous prétexte d’un mariage ou autre, que ce soit chez l’un des maîtres ou ailleurs, surtout sur les grandes routes ou dans les endroits éloignés, sous peine de châtiment corporel, qui ne pourra pas être inférieur au fouet ou au marquage, et en cas de récidive ou d’autres circonstances aggravantes, les coupables pourront être soumis à la peine de mort". Pour une tentative de fuite, l’esclave se faisait marquer et couper les oreilles. Pour la deuxième tentative, les législateurs de la France civilisée prescrivaient de sectionner les tendons, et pour la troisième d’exécuter le fugitif.

Ksenia Mialo, dans son article "Le chemin chez les barbares, ou le voyage éternel du marquis de Custine" rappelle que "la France avait l’honneur exclusif de la paternité du document, appelé le Code noir, qui avait consacré la pratique pan-européenne de deux siècles. Le Code noir est un édit de 60 articles, édité par Louis XIV en mars 1685 qui n’a été définitivement aboli qu’en 1848 (il a été suspendu en 1794, [ abolition de l’esclavage par un décret du 16 pluviôse an II (4 février 1794) sous la Convention jacobine, avant Thermidor] mais est rentré en vigueur en 1802). En d’autres termes, c’était une exclusion juridiquement formalisée de toute une race de personnes — des noirs — au-delà de la notion même de droit, à l’époque où la philosophie des droits et des libertés de l’homme commençait à prendre forme...

En d’autres termes, au moment où, selon les avis de Custine et de Brzezinski, la Russie macérait dans la barbarie, la conscience européenne (plus largement — occidentale) se caractérisait par l’idée immanente de l’humanité désunie, inégale. L’inégalité juridique devait tout simplement légaliser l’inégalité anthropologique, voire métaphysique."

Il est significatif que ce "bouquet" d’inégalités ait été délibérément "ignoré" par tous les civilisateurs européens, qui ont noirci des tonnes de papier pour la défense de tous les droits et libertés imaginables. De la même façon, au début du XXIe siècle, beaucoup d’intellectuels occidentaux ne trouvent pas de preuves du génocide de la population russe dans le Donbass et dans la région de Lougansk. Ils examinent si ce n’étaient pas les habitants d’Odessa eux-mêmes qui se sont mis le feu le 2 mai dans la Maison des syndicats, et si ce n’étaient pas des dizaines de jeunes filles et de femmes elles-mêmes qui se sont violées, fusillées et enterrées dans le Donbass.

La "cécité nocturne" des intellectuels occidentaux s’explique non seulement par la pression de Washington, mais aussi par de longues traditions de russophobie européenne.

Les révélations de Custine, sur fond de faits historiques, confirment la conclusion des participants des Lectures de Zinoviev sur l’idéologie occidentale comme une idéologie à double fond. Sur l’emballage de ce "bonbon" il y a une chose, et à l’intérieur une autre. Et les changements ne sont pas à attendre.

La russophobie va également persister. Les paroles du grand penseur russe Alexandre Zinoviev sont aujourd’hui d’une actualité brûlante : "L’attitude de l’Occident envers la Russie est très particulière : celle-ci représente une menace à sa domination mondiale. L’orientation vers la "guerre froide" restera à jamais. Et pas à cause du communisme. L’Occident en a en abondance, de son propre communisme. Avant tout, il s’agit de détruire tout ce qui est russe, est cette directive est systématiquement mise en œuvre. Premièrement, ne pas laisser entrer les Russes dans la culture mondiale. Inférioriser les réalisations de la culture russe. Tout ce qui est russe est effacé. Deuxièmement, détruire le matériel humain russe lui-même. Le peuple n’est pas corrompu pas hasard. Tout un programme de corruption a été mis en place. On nous traite de la même manière que les Américains avaient traité les Indiens de l’Amérique du Nord".

d’après Oleg Nazarov, docteur en histoire, membre du Club Zinoviev de Rossiya Segodnya

Toutes les interventions dans la Vème Conférence internationale "Les Lectures de Zinoviev" sont intéressantes. On les obtient en cliquant sur les encadrés au sein du présent article.

»» http://fr.sputniknews.com/club_zinoviev/20150419/1015730046.html
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