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Harvey Weinstein & Co, les arts et lettres et le théâtre des pouvoirs

Tout ou presque a été dit ces dernières semaines sur l'ampleur du phénomène de harcèlement sexuel, et l'on a vu enfin révélées l'omerta, si ce n'est la complicité, qui ont permis son éclosion au sein de diverses sphères de pouvoir et ont longtemps protégé les coupables de ces actes. A ce titre d'ailleurs, harcèlement sexuel, harcèlement au travail et mépris de classe, s'ils n'ont pas toujours la même gravité dévastatrice, relèvent de catégories proches. Qui parfois se rejoignent comme ce fut longtemps le cas (1) dans les grandes maisons dont le maître pouvait aisément disposer selon son bon plaisir de ses domestiques hommes ou femmes, et s'en défaire à sa volonté. Comme à chaque événement révoltant, on a alors assisté à une « soudaine prise de conscience » de tous les personnages en vue, des médias aux responsables politiques, tous clamant leur surprise et jurant que cela ne se produirait plus.

Mais bien peu a été dit sur les ressorts exacts de la proximité affichée entre les divers détenteurs de pouvoir, qui conduit magnats de la presse, milliardaires, politiques à s’afficher ensemble ostensiblement aux yeux du peuple (2). Qui exige de bien des hommes publics, de beaucoup de grands industriels, qu’ils démontrent leur intérêt pour les arts et les lettres... Peu a été dit sur ce spectacle par lequel se renforcent les différents acteurs de cette scène, et la manière dont ils construisent le théâtre de grandeur qui a pour but de nous soumettre depuis des temps immémoriaux. Et sur le peu de discernement qu’ils démontrent quant aux errements moraux de leurs pairs.

Alors, ça y est. Après Weinstein, puis un présentateur de JT, puis des stars, puis des militaires et un « islamologue » médiatique, voici venu le tour de Roman Polanski.
Voici que les accusations portées contre le grand cinéaste ressurgissent lors de la rétrospective proposée par la Cinémathèque de Paris. Et voici encore que les arguments les plus éculés et le plus spécieux sont une fois de plus échangés.

A cette occasion, chaque commentateur, chaque invité prétend faire assaut de moralité, de probité, de lucidité, alors que ce qui est réellement en jeu, comme toujours, a trait aux ressorts de pouvoir, de domination, voire à des intérêts économiques ou financiers ce qui revient au même.

Et voici donc les défenseurs de Polanski tentant de justifier l’hommage rendu au cinéaste avec des arguties du genre « Mais alors, faudrait-il brûler son œuvre ? », dissimulant à peine des accusations de censure et d’obscurantisme. Comme si ce dilemme était nouveau et comme s’ils venaient juste de le percevoir. Et l’on découvre un Costa-Gavras en personne feignant d’oublier le contexte et de ne pas voir que c’est bien l’hommage rendu à Roman Polanski qui est en cause et non pas la qualité de son œuvre ni sa projection.

Non la question n’est pas neuve et l’on sait, bien entendu, que la « créativité », le « génie » même que l’on reconnaît à certains êtres ne garantit en rien leur probité, leur droiture, leur humanisme même. La personnalité exceptionnelle de certains, confortée par le succès, la gloire et la richesse, et dopée parfois de psychotropes divers peut même les conduire à des extrémités que peu de gens « ordinaires » se permettent ; ce devrait être un quasi lieu commun. La liste en est fort longue. Peu dérangeante lorsque les faits se perdent dans le temps, elle devient explosive lorsqu’ils sont récents.

Il est bien clair pourtant que l’œuvre et son créateur sont deux entités distinctes, et que l’on peut juger l’une et l’autre séparément, même si bien entendu les ressorts profonds de l’un marquent parfois une part de l’autre. La question posée aujourd’hui par les « révélations » en cascade ou leurs effets rétroactifs est donc bien de savoir ce que l’on admire de l’œuvre et ce que l’on rejette de son auteur, et de ne plus accepter que la grandeur de l’une serve de sauf-conduit à l’autre en toutes circonstances.

Et la spectaculaire « chute » de Harvey Weinstein suscitée par ses comportements prédateurs n’implique pas que soient brûlés l’ensemble des films qu’il a produits, pas davantage que ceux réalisés par Roman Polanski. Même si la trace de leurs comportement peut éventuellement s’y dissimuler (3).

En revanche, rien n’oblige à encenser en chair et os ni Harvey Weinstein lui-même, ni Polanski, ni aucun des hommes ou des femmes talentueux mais pervers ; rien n’oblige en tous cas à « oublier » opportunément leurs travers au prétexte de leur œuvre, et au motif caché de l’intérêt que l’on a à les inviter encore en grande pompe (4). On pourrait encore projeter les films produits par Harvey Weinstein sans se croire obligés de l’honorer de distinctions nationales.

Alors, effacer l’œuvre, non bien entendu et qui le pourrait d’ailleurs ? Mais se servir encore de la gloire ou de la puissance de l’homme quand il vit encore, non, d’autant que ceux qui le font n’ont souvent pour but que de doper ainsi leur propre gloire et leur propre puissance...

La question au sens large, donc, ne vient pas de surgir brusquement avec la révolte des femmes abusées. Il apparaît que la manière dont des errements moraux (5) ont pu porter atteinte aux créations non seulement artistiques mais aussi scientifiques, voire aux exploits sportifs, a été tranchée de diverses manières selon les périodes de l’histoire, les intérêts en jeu et les événements contingents. Pour ne pas remonter trop loin, on peut constater que les écrits de Louis Ferdinand Céline, de Robert Brasillach ou de Roger Garaudy les ont fait totalement disparaître des écrans radars quant ils ne les ont pas conduits au peloton, tandis que la vie de Werner Von Braun et son engagement mortifère auprès du régime nazi n’ont aucunement nui à sa carrière non plus qu’aux honneurs qui lui ont été rendus, et moins encore à « l’ensemble de son œuvre » aisément recyclée. Pour rester dans le domaine des mœurs, il est évident aussi que la liste serait très longue des artistes pouvant être en butte aux critiques et cependant encore couverts d’honneurs : de Verlaine et Rimbaud (6) à Bertrand Cantat faisant la couverture des Inrocks, et jusqu’à Chaplin lui même (7)...

Mais ce qui est totalement stupéfiant et insupportable, si l’on se donne la peine de ne pas accepter pour argent comptant les arguments échangés récemment, c’est le théâtre de marionnettes pour enfants enfants en bas âge qui est mis en scène sous nos yeux, et qui ne vise qu’à dissimuler les vraies raisons de ces confusions.

Face à ceux qui se révoltent de voir porter au pinacle des personnages odieux, il y a ceux qui profitent ou ont profité de leur sacralisation. Les uns ont éventuellement été des victimes, auraient pu l’être, ou combattent pour des idées de justice. Les autres occupent des positions dominantes, entendent bien les garder, et se moquent comme d’une guigne des attendus moraux qu’ils mettent soudain en avant. Il est d’usage d’appeler ça « real politique » ou « pragmatisme » pour euphémiser ce que cela a de parfaitement cynique.

Pour y parvenir, selon les circonstances et l’effet des « battements d’ailes de papillon » qui font vaciller un instant les sphères de pouvoir, les acteurs principaux tentent de défendre le plus longtemps possible les harcèlements, les abus de pouvoir et les injustices de tous types commis par leurs pairs ou leurs faire-valoir (8), même si ils en ont parfaitement connaissance. Quitte, lorsque la position n’est plus tenable, à feindre soudain d’en être eux aussi révoltés, se joignant au concert lorsqu’il devient incontournable (9). Alors les voilà soudain sans vergogne déclarant que tel est indigne de porter la légion d’honneur, sans s’être jamais auparavant interrogés sur les modes d’attribution du glorieux « hochet » (10). Ainsi le tourbillon déclenché par le battement d’ailes qui a mis en cause M. Weinstein aurait soudainement dessillé toute la classe dominante (11), emportant avec le producteur un certain nombre d’autres victimes sacrificielles ; mais il ne l’a pas encore conduite à s’interroger sur les décorations de Bachar El Assad, du prince saoudien ou d’Ali Bongo, et les controverses concernant Pierre Bergé restent confidentielles (12).

Alors quel est donc le ressort réel de ce théâtre obscène ?

La cause profonde, vieille comme le pouvoir, se trouve bien entendu dans le profit réciproque que croient retirer les différents protagonistes de cette mystification. Tout homme de pouvoir, depuis toujours, pense se grandir, ennoblir son image en s’entourant d’artistes, de scientifiques lumineux, de sportifs en renom, en mettant en scène une grande sensibilité aux belles choses de l’esprit ou du corps – sensibilité qui si toutefois elle existe (13), se situe à mille lieues de leurs calculs politiques – en mettant en scène les individus d’exception dont l’exceptionnalité est démontrée par la reconnaissance même qu’ils leur accordent. Et à vrai dire, cette mise en scène du pouvoir, des élites, s’appuie depuis toujours sur une valorisation réciproque de notables, quel que soit leur domaine de « génie » (14). Symétrique est l’intérêt des artistes (15) et autres notabilités, dont peu résistent aux sirènes des grands dirigeants. D’autant plus que ces sirènes s’accompagnent des moyens trébuchants de poursuivre leurs carrières, de réaliser leurs rêves, et plus si affinités. Si le président Sarkozy est ami de Bigard et si Jean Renoir lui même se laisse un temps séduire par le régime mussolinien, alors leurs gloires se confortent les unes les autres. Ainsi en fut-il peut-être des tandems célèbres que furent Jacques Chaban-Delmas et André Malraux, François Mitterrand et Michel Piccoli... ou Yves Montand, Jacques Chirac et Denis Tillinac... ou David Douillet, François Hollande et Yannick Noah (16).

Ne manque plus alors à la pièce qu’un Stéphane Bern pour enluminer ces relations et faire aimer par le bon peuple ces classes dominantes si méritantes, si légitimement à leur place au dessus du vulgum pecus. Redoutant toutefois qu’un battement d’ailes malheureux fasse écrouler le bel édifice en révélant quelque face cachée des héros. Et tout en préparant en gens avisés la riposte horrifiée qu’ils afficheront si d’aventure une telle face cachée apparaissait au grand jour, et qui leur permettra de se blanchir encore en retirant la médaille imprudemment accrochée à la soudainement odieuse poitrine.

Et la question lancinante demeure : pourquoi nous sert-on toujours, et sans vergogne, cette bouillie pour chats ? Qui la relaye, sur quels calculs ou sur quelles injonctions ? Et davantage encore, comme le demande Frédéric Gros dans un ouvrage récent : pour quelles raisons l’acceptons nous, pourquoi nous résignons-nous à cette manipulation sans fin ?

Oui, pourquoi écoutons-nous, pourquoi acceptons nous passivement ces récits de grandeur dont nous sommes les dupes et qui ont pour but premier de nous démontrer l’existence d’hommes supérieurs dont il nous faut alors bien accepter la férule.

Croirions-nous vraiment qu’une miette de ces gloires sciemment mises en scène rejaillirait sur nous, de même que certains foyers britanniques se pensent enluminés par la présence sur le mur de leur salon d’une assiette décorée au fond de laquelle resplendit le couple royal ?

Gérard COLLET

1. Espérons que « ce fut ».

2. Et ce depuis longtemps. Eric Vuillard, dans L’ordre du jour qui vient d’obtenir le Goncourt, mentionne le fait que d’innombrables photos montrent les principaux dirigeants industriels recevant en grandes pompes sur l’escalier à vis de leur manoir, les dirigeants politiques, fussent-ils dictateurs...

3. Pour Harvey Weinstein par exemple, puisqu’il savait influer semble-t-il sur le « casting » des films qu’il produisait...

4. On peut d’ailleurs rappeler que De Gaulle écrivit dans ses mémoires (au sujet de la condamnation de Brasillach) : « Le talent est un titre de responsabilité », faisant de ce talent une circonstance aggravante, car il accroît l’influence de l’écrivain.

5. Le cas du harcèlement sexuel n’étant qu’un abus de pouvoir immoral parmi d’autres.

6. Tout était sulfureux dans leur relation tumultueuse : la violence armée ou pas, la trahison, la tentative d’assassinat, le détournement de mineurs, la drogue...

7. Les détails du divorce de Chaplin et sa seconde épouse Lita Grey ne sont pas eux non plus à l’avantage de l’artiste, et auraient pu conduire tout citoyen ordinaire en prison.

8. Voire par leurs proches ou par eux-même.

9. On se souviendra là aussi de l’exemple canonique de Michèle Alliot-Marie tentant de défendre le dirigeant tunisien le plus longtemps possible, « oubliant » ses « abus ».

10. Il semblerait -à suivre- , qu’Emmanuel Macron ait décidé, enfin, de mettre fin à cette pratique de « copinage » entre grands de ce monde.

11. On se souviendra de la saillie d’Albert Dupontel : « Ils n’avaient qu’à me demander : moi je le savais »...

12. Dans son livre Saint Laurent et moi : une histoire intime, Fabrice Thomas, qui fut l’amant d’Yves Saint-Laurent et de Pierre Bergé, les qualifie de « deux icônes, deux hommes d’exception, mais deux hommes malades sexuellement ». Il affirme avoir assisté à un acte de pédophilie, au Jardin Majorelle. (Wikipédia).

13. Et il est bien probable qu’elle peut parfois exister et qu’elle peut même être sincère...

14. Les "pouvoirs" peuvent en effet être politiques, mais aussi économiques (On sait l’intérêt de Bernard Arnaud pour l’art), médiatiques (Les Inrocks)... Et l’entourage s’étend souvent à bien d’autres notables, politiques ou têtes couronnées particulièrement décoratives, les habits d’apparat étant évidemment un élément très apprécié.

15. Lorsqu’ils en usent, bien entendu et se prêtent à la mise en scène.

16. Et là aussi, bien entendu, cela n’exclut pas nécessairement de vraies convictions, de vraies admirations... Mais on a peu vu de politiques s’afficher avec des artistes en devenir, ou d’artistes fréquentant des politiques en déshérence.


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