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L’inéluctable destin du néolibéralisme

Les laudateurs du néolibéralisme ne tarissent pas d’éloges à l’encontre de ce mode particulier de gestion de l’économie capitaliste et des sociétés qui le portent. Par l’extension toujours plus large de son périmètre et de la liberté de ses acteurs le Marché est paré de toutes les vertus.

Il serait le plus à même de générer la Richesse, de répondre au mieux aux besoins des individus et de l’Humanité, de contenir raisonnablement les inégalités socio-économiques. Le quidam moyen qui n’a pas eu le courage de lire les cogitations profondes des théoriciens patentés du néolibéralisme – tels Hayek ou Friedman – mais garde les yeux ouverts sur l’actualité du monde qui l’entoure, peine à croire à ces promesses énoncées voilà soixante ans au moins et savamment entretenues depuis. On lui répond qu’il est trop impatient, que les efforts nécessaires pour parvenir à tous ces bienfaits n’ont pas encore été suffisants, que cela ne serait qu’une question de temps. L’observateur critique reprend alors la parole pour poser une question faussement naïve : pourquoi le temps du néolibéralisme rime-t-il avec toujours plus d’autoritarisme ? Il est peut-être temps de prendre vraiment conscience que le néolibéralisme n’est pas qu’une simple rénovation du libéralisme économique forgé au XIXe siècle. Le vertige alors pourrait nous saisir.

Un apparent oxymore doucement s’impose dans les commentaires relatifs à la marche des affaires du monde économique : libéralisme autoritaire. Comment un système de pensée et d’action promettant aux Hommes d’aller vers toujours plus de libertés peut-il être en même temps facteur d’un surcroît d’autoritarisme ? Loin des livres des doctes savants néolibéraux la réalité du fonctionnement de nos sociétés contemporaines prouve magistralement qu’il n’est ici aucune contradiction. La libéralisation des marchés a besoin, pour être partout acceptée, d’un durcissement des lois envers les individus ne s’adaptant pas assez vite – quand ils ne les refusent pas – aux nouvelles règles du jeu économique et social. Nous faisons mine de croire que ceci est nouveau. C’est que nous avons la mémoire courte.

Dès octobre 1987, le magistrat Jean-Paul Jean publiait dans Le Monde Diplomatique un long article, déjà intitulé « Le libéralisme autoritaire », où il pointait minutieusement les transformations du Droit imputables à l’adaptation forcée au nouvel ordre économique. Il y écrivait en substance : "C’est uniquement en développant la répression que la société libérale peut se maintenir, en jouant sur les peurs et insécurités qu’elle-même produit. L’idéologie sécuritaire permet à la société libérale-autoritaire de trouver une cohérence et une identité par l’enfermement et l’exclusion de populations-cibles. Dans cette logique s’inscrivent ceux qui augmentent délibérément le nombre de détenus dans les prisons, qui veulent enfermer les toxicomanes, placer les adolescents difficiles dans des centres fermés, expulser un maximum d’immigrés. Poussée un peu plus loin, cette logique folle rejoint celle de M. Jean-Marie Le Pen et de ses « sidatoriums pour sidaïques ». Sa constante : éliminer des individus socialement repérés et éviter d’aborder les problèmes de fond auxquels nul ne peut apporter une réponse immédiate." Depuis lors, nous n’avons plus jamais quitté ce contexte mortifère. Seule change la manière de le concrétiser au fil des inventions économiques ou technologiques dont le modèle dominant n’est jamais avare et au gré de la réponse répressive plus ou moins forte apportée aux « retardataires ».

Cependant, la nécessité de l’adaptation ne concerne pas seulement des groupes d’individus épars. Désormais, nous sommes envahis par un sentiment tenace et oppressant, d’un retard généralisé, sentiment renforcé par l’injonction permanente à s’adapter au rythme des mutations d’un monde complexe difficile à saisir dans toutes ses dimensions. Nous assistons à une véritable colonisation du champ économique, social et politique par le lexique biologique de l’évolution. Retracer la généalogie de cet impératif nous ramène aux Etats-Unis Des années 1930 aux sources d’une pensée politique, puissante et structurée, qui a proposé un discours très charpenté sur le retard de l’espèce humaine au regard de son environnement et de son avenir. Cette pensée a reçu dès lors le nom de « néolibéralisme » : néo car, contrairement à l’ancien qui misait sur la libre régulation du marché pour stabiliser l’ordre des choses, le nouveau en appelle aux prérogatives de l’État (droit, éducation, protection sociale) afin de transformer l’espèce humaine et construire ainsi artificiellement le marché : une biopolitique aurait dit Michel Foucauld. Pour Walter Lippmann, théoricien étasunien de ce nouveau libéralisme, il ne faisait aucun doute que les « masses » sont accrochées à la stabilité de l’état social (la stase, en termes biologiques), face aux flux incessants de l’économie qui les déstabilisent. Seul un gouvernement d’experts serait en mesure de déterminer la voie de l’évolution des sociétés engluées dans le conservatisme des statuts. Cela ne vous rappelle rien ? C’est beau comme la Macronie !

Face au destin funeste du néolibéralisme, peut-on néanmoins garder une dose d’optimisme ? Hier, Lippmann s’était heurté à John Dewey, grand penseur du pragmatisme aux États-Unis, qui, à partir d’un même constat, appelait à mobiliser l’intelligence collective du peuple, à multiplier les initiatives démocratiques, à inventer par le bas l’avenir collectif. Il existe donc une autre interprétation possible du sens de la vie et de ses évolutions. Il est grand temps de la faire vivre !

Yann Fiévet

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