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L’"islamophobie" : un concept à déconstruire

Les « Assises internationales sur l’islamisation de nos pays » se tiennent aujourd’hui, ce samedi 18 décembre à Paris. La Préfecture a autorisé leurs tenues alors que le maire (PS) de la capitale, Bertrand Delanoë, avait plaidé en faveur de leur interdiction.
Dans l’esprit des récents « Apéros Saucisson Pinard » et autres « Soupes au cochon », une partie du gotha de l’extrême droite européenne s’est donnée rendez-vous pour quelques heures Espace Charenton, et ce afin de débattre -joyeusetés gauloises obligent-, des dangers d’une Europe en voie de « s’hallaliser ».

L’occasion de revenir en ces lignes et de récuser le concept désormais très en vogue d’« islamophobie », corollaire direct de la notion tout aussi répandue d’« islamisation ».
Car l’usage du concept d’islamophobie accuse en effet deux écueils fatals, à savoir : d’une part, l’amalgame entre racisme anti-musulman et légitime critique de l’Islam, entendue au sens strict comme questionnement d’une religion ; d’autre part, la lente et pernicieuse stigmatisation, sous couvert de liberté d’expression, d’une communauté de croyants.

L’islamophobie comme « diffamation des religions », réintroduction du délit de blasphème

En France, exemple-type d’un pays qui, de par le passé, s’est embrasé à intervalles réguliers autour de guerres de religion, la lutte du temps des Lumières contre l’obscurantisme religieux, poursuivi aux siècles suivants par le combat laïc et républicain de sécularisation ont mené à la conquête d’un droit, garanti comme tel par la loi, de la liberté d’expression religieuse.

En parallèle et par équilibre s’est dressé un arsenal législatif conséquent visant à prévenir la critique ou stigmatisation d’une communauté de croyants présente au sein du corps national.

Si, de nos jours, l’expression de convictions religieuses est une liberté dont jouit tout fidèle, chaque individu est libre de questionner un dogme religieux, d’interroger et de critiquer une religion, démarches intellectuelles et philosophiques qui relèvent du pur et simple usage de la liberté d’expression. Ainsi en est-il de la critique de la religion musulmane, à la stricte et égale mesure de toute autre religion.

Or, l’islamophobie, et c’est là son premier écueil, terme « éponge » qui embrasse et décrit à la fois une situation de fait, les discriminations et traitements inégaux subis par les musulmans ; et son corollaire, à savoir la peur irrationnelle de l’univers mahométan, prête aujourd’hui à un pernicieux amalgame entre critique de l’Islam et racisme anti-musulman.

En entretenant une confusion entre la critique du message, le Coran, et celle de ses messagers, le monde musulman, le concept d’islamophobie, orienté sous couvert de l’anti-racisme, concourt à une mise sous verre de l’Islam. Car, une fois la critique de la religion associée invariablement à celle de ses croyants, l’anathème est jeté sur toute velléité de questionnement tant du dogme que de la pratique coranique.

La notion d’islamophobie, ainsi appréhendée, participe clairement à amalgamer critique de l’Islam et racisme anti-musulman afin de proscrire du champ des débats intellectuels toute objection formulée à l’encontre de la religion mahométane ; réintroduisant de ce biais un « délit de blasphème », ou concept de « diffamation des religions » tel que défendu en mars 2010 par la très peu modérée Organisation de la conférence islamique onusienne.

A cette occasion, l’Union européenne, qui a échoué à s’opposer à l’adoption d’une telle résolution par l’ONU, a tenu à rappeler que le respect d’une communauté de croyants ne saurait pour autant prohiber l’usage de la liberté de s’exprimer au sujet d’une religion.
Et de conclure qu’appréhender la lutte -légitime- contre le racisme anti-musulman à travers le prisme conceptuel d’interdiction « de diffamation des religions » concourait à faire le jeu de l’intégrisme islamiste, qui ne sait souffrir de quelconques critiques et n’a pour autre désir que de voir statufiée la religion musulmane.

Poursuivant une lignée traditionnellement voltairienne et héritière d’anciens débats -anti- cléricaux, la France, quant à elle, garantie à ses citoyens tant la liberté d’opinion religieuse que la libre critique des religions. Or, cette libre expression tend à dissimuler de nos jours dans certains milieux politiques un racisme à mots feutrés. Car l’occasion de la critique de l’Islam peut également être celle d’une lente dégénérescence de la liberté d’expression, amenant au rejet tant ethnique (le résident ou français originaire de terres musulmanes) que xénophobe (le musulman, autre et étranger) d’une communauté de croyants.

L’islamophobie comme usage de la liberté d’expression, premier pas vers un « racisme respectable » anti-musulman

Le concept d’islamophobie accuse ici d’un second écueil. A savoir, le danger qui réside dans le fait de verser, sous couvert du libre usage d’une critique de la religion, vers l’adoption d’un point de vue ethnicisant déviant subrepticement en un racisme anti-musulman.

Déjà , dès la fin des années 80, Jacques Julliard estimait que : « l’argument anti-islamique est de longue date un alibi commode qui habille de respectabilité la haine de l’Arabe et le refus de l’accueillir » (Le Nouvel Observateur, 23 novembre 1989).

Depuis lors, l’amalgame semble largement consommé. Le tollé provoqué en début de semaine par les déclarations de Marine Le Pen, comparant les prières de rue à l’Occupation allemande, suffit à lui seul à illustrer une situation de fait. Car ne sépare du rejet de l’Islam en France à celui, par extension, des populations d’origine maghrébine et arabe, qu’un pas, que la vice-présidente du FN se défend d’avoir franchi.

Plus généralement, instrumentaliser peurs et préjugés ne sont pas des éléments discursifs nouveaux puisqu’ils constituent le fonds de commerce même d’une majeure part d’organisations d’extrême droite. La droite nationale a depuis toujours agité, avec plus ou moins de succès, mais avec toujours autant de virulence, l’image fantasmée et quasi-obsessionnelle d’un bouc émissaire, posé en « ennemi de l’intérieur », responsable d’un large panel de maux dont serait accablée la France.

Car l’Islam, à n’en pas douter, nourrit dans l’Hexagone des desseins politiques, martèle Marine Le Pen ; les prières de rue ne sont d’ailleurs que l’arbre cachant la forêt.
L’Islam de France serait-il politique ? Vrai ou fausse affirmation, le concept est électoralement porteur, comme l’illustre un récent sondage publié par France Soir : pas moins de 54% de sympathisants UMP sondés approuvent le parallèle établi au sujet des prières de rue des musulmans et l’Occupation allemande.

L’on s’emploie donc à politiser l’Islam afin de dessiner des contours flottants à une menace rampante et souterraine. Qu’on se le dise ! A l’ombre de l’Islam se tapit un vaste projet politique, radicalement incompatible avec les principes et idéaux républicains, fruit d’une communauté de croyants inassimilables et subversifs, condamnés à demeurer, et ce qu’elle que soit la mention adossée à leurs papiers d’identité, au mieux, des français jamais tout à fait français, au pire, d’indésirables parias et parasites étrangers.

Comment ne pas dresser là une comparaison, -qui, certes, a ses limites-, entre le discours antisémite français des années 30 et le ressentiment anti-musulman de ces dernières années ? Hier, le « péril juif » ; aujourd’hui, le « péril musulman » ?

Et c’est ainsi que Marine Le Pen, qui semble ne pas craindre au long de ses propos la contradiction, quémande un retour à la souveraineté nationale dans l’Hexagone, menacée par les pratiques religieuses de fidèles qui, paradoxalement, sont eux aussi et de droit chez eux en France.

Et c’est de la même manière que la dirigeante frontiste, qui n’est pas à un néologisme -ni à une provocation- près, en vient à questionner la visibilité de l’Islam en France, quitte à grossir le tableau, sortant de son chapeau des « mosquées-cathédrales » et autres minarets, agitant l’islamisation du mode de vie des français au travers des hamburgers halal des restaurants Quick…

De fait, la vice-présidente du Front national poursuit une logique pernicieuse mais politiquement porteuse, à savoir, la dénonciation de la religion musulmane en lieu et place de la traditionnelle et abhorrée immigration. Toute à sa stratégie de dédiabolisation du parti frontiste, Marine Le Pen opère ici un virage stratégique : ne pas ouvertement vilipender la présence en France de français musulmans immigrés, mais plutôt croiser le fer au niveau de leur croyance, l’Islam. La cible demeure même alors que l’angle d’attaque varie.

Et, à l’extrême de l’échiquier politique, elle n’est pas la seule responsable politique à développer dans une même optique un discours violemment anti-Islam. De Riposte laïque au Bloc Identitaire, les préjugés nourris envers la religion musulmane sont drapés des plus belles toges républicaines, de la défense de l’égalité homme-femme en passant à celle de la laïcité ; pour autant, ces subterfuges ne sauraient dissimuler le fond des discours, à savoir une lente mais sûre dégénérescence de la critique de l’Islam vers une stigmatisation de ses pratiquants.

Ainsi, l’islamophobie apparaît être un concept suffisamment malléable à tout type d’extrémisme pour qu’il soit justifié de le récuser. Car si le respect d’une communauté de croyants -les musulmans- ne doit pas confisquer l’usage de la liberté d’expression à l’égard d’une religion ; la critique de l’Islam, sous couvert de cette même liberté d’expression, ne doit pas être le terreau au sein duquel se développe à mots feutrés une lente légitimation d’un racisme anti-musulman latent.

L’islamophobie, bien que prêtant aux amalgames, est un exemple intéressant de termes controversés qui rappelle à une réalité simple : les mots ont une signification et se doivent d’être employés avec rigueur dès lors que ceux-ci sont susceptibles d’embraser les haines répandues au sein d’un corps social fragilisé puisque régulièrement clivé.
Gageons que la recherche de sens engagée au travers de la bataille des mots ne demeurera vaine…

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