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L’ouragan Katrina : un tournant dans l’histoire politique des Etats-Unis, par John Peterson.



2 septembre 2005


Il y a près d’un siècle, Lénine expliquait que, sous le capitalisme, la vie de la vaste majorité de la population est une « horreur sans fin ». La misère, le manque de nourriture, d’électricité, d’eau propre, de logements - sans parler d’emplois, de protection sociale et d’éducation - constituent le quotidien de milliards d’individus sur la planète. Jusqu’à récemment, pour la plupart des Américains, cette dure réalité n’existait que dans des endroits « très éloignés, et dont on ne connaît pas grand-chose » - ainsi que dans les quartier pauvres des villes américaines, où les caméras des médias ne vont jamais.

En l’espace d’une nuit, tout cela a changé. Aujourd’hui, nos écrans télévisés sont saturés d’images de dévastation et d’angoisse qui ne proviennent ni du Bangladesh, ni du Sri Lanka, mais de la Nouvelle Orléans.

A ce stade, il est difficile d’évaluer les conséquences de la dévastation provoquée par l’ouragan Katrina. Les élections truquées de 2000, les attaques du 11 septembre, l’affaire Enron, les guerres en Irak et en Afghanistan, tous ces évènements ont frappé la conscience de la classe ouvrière américaine. Elle a été violemment arrachée à des décennies de relative indifférence à l’égard de la politique nationale et internationale. Des millions d’Américains ont commencé à s’intéresser aux grands mécanismes qui régissent la vie des hommes, aux Etats-Unis et sur le reste de la planète.

Katrina, un événement qui en lui-même n’est pas d’ordre économique, politique, social ou militaire, aura d’énormes conséquences économiques, sociales, politiques et militaires. Les ouragans sont sans doute « naturels », mais l’absence de plans de prévention, d’évacuation et de secours est un désastre d’ordre strictement humain, dont l’entière responsabilité retombe sur le gouvernement de Georges. W. Bush et la classe qu’il représente.


Le cynisme de la classe dirigeante

Confortablement installé à bord dans l’avion présidentiel Air Force One, G.W. Bush a survolé la zone sinistrée et parlé d’un évènement « historique ». Il ne croyait pas si bien dire. On se souviendra de Katrina comme d’un tournant décisif dans l’histoire de la classe ouvrière américaine. Des millions d’Américains font le rapprochement entre la guerre en Irak, la farce de la « Sécurité Intérieure », les coupes sombres dans les budgets sociaux, les allégements fiscaux pour les riches - et l’absence quasi-complète de préparation à un évènement météorologique dont les autorités savaient depuis des décennies qu’il adviendrait tôt ou tard.

Des centaines de gens sont morts lors du passage de l’ouragan, mais le décompte final s’élèvera à plusieurs milliers. Mardi, dans le Mississipi, l’Alabama, en Floride et en Louisiane, 2,3 millions de personnes étaient privées d’électricité. Une grossière négligence et des dépenses massivement orientées vers la guerre en Irak ont ruiné l’existence de centaines de milliers de survivants, qui ont perdu leur logement, parfois un être aimé - et leurs espoirs. Ceux qui ont été évacués n’ont que peu d’options. Même l’Astrodome de Houston, dans le Texas, est plein à craquer. La colère contre l’inefficacité et la lenteur des autorités est générale.

Quelle est la réaction de la classe dirigeante ? Le président Bush promet de faire un don à la Croix Rouge, et propose que Bush père et Bill Clinton dirigent une collecte de fonds destinée à soulager les victimes. Une collecte de fonds ? Ces gens trouvent en un jour des milliards de dollars pour l’occupation et le pillage de l’Irak, mais ils en appellent à la charité lorsqu’il s’agit de secourir des milliers d’Américains pauvres. Telle est la sinistre réalité du système capitaliste.


« Restaurer l’ordre »

Des dizaines de milliers, si ce n’est des centaines de milliers de gens sont sans abris, sans nourriture et sans eau potable, piégés au milieu d’eaux putrides où flottent les corps éteints d’hommes et d’animaux. L’inefficacité et la lenteur des secours ont eu des conséquences encore plus désastreuses que l’ouragan lui-même, et le nombre de morts pourrait rapidement augmenter, dans les jours à venir.

Plutôt que rechercher les survivants ou de leur fournir de l’eau et de la nourriture, la priorité des « forces de l’ordre » a été de protéger des pilleurs les magasins comme GAP. A Biloxi, dans le Mississipi, les autorités ont proclamé la loi martiale, de façon à protéger les casinos des survivants. Certes, il y certaines personnes qui profitent du chaos pour se servir en écrans plasma dont ils ne pourront jamais se servir. Mais ce que « volent » la vaste majorité des « pilleurs », ce sont des choses comme des paquets de chips et des bouteilles de jus d’orange, dont ils ont besoin pour simplement survivre. Mais sous le capitalisme, le respect de la propriété privée est chose sacrée !

Les médias ont tenté de détourner l’attention de la criminelle irresponsabilité des autorités en mettant l’accent sur les « gangs de pilleurs violents ». Leurs reportages étaient imprégnés d’une écoeurante tonalité raciste, de façon à cacher la question de classe. Car comme toujours, ce sont les pauvres de toutes les races qui payent pour l’avidité et l’indifférence des riches.

A un certain point, l’Agence Fédérale des Gestions de Crises (FEMA) a suspendu ses opérations en expliquant que c’était « trop dangereux ». Or, malgré quelques incidents violents, la plupart des gens s’entraident pour survivre. Par contre, ils n’ont pas d’hélicoptères pour quitter les îlots de ville sur lesquels ils sont piégés. Les bus et les ambulances ne peuvent y accéder. Et cependant, les médias continuent d’expliquer que les secours, beaucoup trop lents et inadéquats, sont entravés par la « violence ».

Les plus pauvres habitants de la Nouvelle Orléans - ceux qui n’ont pas pu fuir la ville avant l’arrivée de Katrina - ont été parqués comme des bêtes dans le Superdrome, sans qu’on y ait prévu suffisamment de nourriture, d’eau, de lits ou de personnel médical. Quelques 30 000 personnes s’y sont entassées. Le fait que tout l’édifice ne se soit pas écroulé lors du passage de l’ouragan relève de la pure chance. A présent, les médias reprochent à ces gens de ne pas quitter les lieux. Mais comment, au juste, ces gens pourraient-ils quitter la ville, puisqu’ils n’avaient et n’ont toujours ni les moyens de transport, ni l’argent nécessaires ?

Bien que les pauvres ainsi abandonnés soient de toutes les origines ethniques, à la Nouvelle Orléans, ce sont les Afro-américains qui en composent la très grande majorité. D’après un recensement réalisé en 2000, le revenu annuel des blancs dans le comté d’Orléans était de 31 971 dollars par personne, contre 11 332 dollars pour les noirs. Encore une fois, ce sont les couches sociales les plus pauvres qui souffrent le plus des crimes du capitalisme.


Portés disparus en Irak

A l’origine, la Garde Nationale a été formée pour intervenir lors de troubles sociaux, et cela reste sa fonction première. Mais de temps à autre, lorsqu’une catastrophe intervient, on fait appel à elle pour aider aux secours. Où était-elle, cette fois-ci ? Des milliers de ses membres, dans cette région des Etats-Unis, sont actuellement stationnés en Irak. Ils ne peuvent pas aider leurs familles et leurs amis qui se battent pour survivre, aux Etats-Unis, cependant qu’eux luttent pour rester en vie dans les villes et sur les autoroutes irakiennes. S’ils étaient chez eux - et non à des milliers de kilomètres, en train de mourir et de tuer dans une guerre désormais largement impopulaire - ils pourraient aider les survivants. Peut-être auraient-ils pu évacuer tout le monde avant qu’il ne soit trop tard. Tous ceux qui ont été tués par l’ouragan ou par ses conséquences doivent être considérés comme des victimes directes de la guerre en Irak.

Au début de l’intervention des secours, il n’y avait que 7 hélicoptères de disponibles. Les autres étaient stationnés ailleurs - surtout en Irak. Ironie de l’histoire : l’Etat qui a perdu le plus de soldats en Irak est justement le Mississipi, l’un des Etats qui a le plus souffert de la catastrophe.

G.W. Bush et compagnie font tout ce qu’ils peuvent pour éviter que le rapprochement soit fait entre la guerre en Irak et la réaction désastreuse au passage de Katrina. Mais des millions d’Américains, y compris de nombreux soldats, ont déjà fait ce rapprochement, et demanderont rapidement des comptes.


« Est-ce que cela devait arriver ? »

C’est la question que se posent des millions de personnes, aux Etats-Unis et dans le monde entier. La réponse est clairement : « non ». Certes, le réchauffement de la planète - dont le système capitaliste est largement responsable - donne lieu à des phénomènes météorologiques toujours plus violents. Par ailleurs, les hommes ne savent toujours pas dévier les ouragans ou empêcher leur formation. Cependant, il est clair qu’il n’était pas inévitable qu’il y ait autant de morts et de dommages matériels.

Si le projet d’évacuation de la ville avait prévu que tous les habitants quittent la ville avant que l’ouragan ne passe, les pertes en vies humaines aurait été minimes. Un gouvernement qui est capable de transporter rapidement des centaines de milliers de soldats et des millions de tonnes d’équipements de l’autre côté de la planète, pour y mener une guerre, aurait certainement pu évacuer de la ville tous ceux qui ne pouvaient en sortir par leurs propres moyens - s’il l’avait voulu.

Par ailleurs, bien avant le passage de Katrina, beaucoup aurait pu être fait pour prévenir une débâcle de cette ampleur. Pour commencer, les digues qui entourent la Nouvelle Orléans auraient du être fortifiées. Du fait de sa situation géographique, cette ville se trouve en dessous du niveau de la mer. N’oublions pas que si cela ne tenait qu’à « Mère Nature », les Pays Bas n’existeraient pas. Mais les Pays Bas ont largement investi dans leur système de digues.

Les autorités de Louisiane savaient depuis des décennies qu’un ouragan de ce type passerait inévitablement sur leurs côtes. Comme le prouvent les documents officiels et divers témoignages, elles savaient que le système de digue était insuffisant. Pourquoi, dans ce cas, des fonds n’ont-ils pas été provisionnés pour réaliser les travaux nécessaires ? En fait, de tels fonds ont bel et bien été provisionnés, et les travaux engagés - jusqu’à ce que cet argent soit détourné pour financer la « Sécurité Intérieure » et la guerre en Irak. Comme le rapporte le Times-Picayune, les travaux sur la digue de la 17e avenue - qui a lâché lundi matin - ont été interrompus, il y a quelques mois de cela, parce qu’il manquait 2 millions de dollars. A de nombreuses occasions, les autorités locales et le Corps d’Ingénieurs de l’armée américaine ont réclamé des fonds pour renforcer les digues. Or, non seulement ces requêtes ont été rejetées, mais l’administration Bush a réduit le budget annuel du Corps des Ingénieurs de la Nouvelle Orléans de 71,2 millions de dollars - soit une baisse de 44,2% depuis 2001.

On en voit aujourd’hui les conséquences désastreuses. Alors que des milliards de dollars ont été dépensés dans la « Sécurité Intérieure », la vérité éclate au grand jour : la classe capitaliste et ses représentants, au gouvernement, ne sont pas capables de nous garantir un niveau de sécurité élémentaire.

A l’inverse, voyez Cuba. Son économie nationalisée et planifiée permet à ce pays pauvre de faire ce que n’a pas su faire la première puissance mondiale : mettre les hommes avant le profit, et évacuer rapidement tous ceux qui se trouvent sur le chemin des nombreux ouragans qui, chaque année, passent sur l’île. Et voyez le Venezuela, un pays menacé par l’impérialisme américain, qui a immédiatement proposé une aide d’1 million de dollars - que le gouvernement américain a cyniquement rejetée comme « non sollicitée », et par conséquent « contre-productive ».


En finir avec le capitalisme

Les images que diffusent les télévisions ont choqué le pays : des enfants et des personnes âgées mourant de déshydratation, des foules affamées qui scandent : « On veut de l’aide, on veut de l’aide ! », des voix brisées qui demandent : « Va-t-on nous laisser mourir ici ? ». Alors que la plupart des gens s’entraident, d’autres en viennent littéralement à se battre pour survivre. On rapporte que des bagarres ont éclaté au sujet de provisions de nourriture. Une femme raconte avoir vu des gens se battre comme des chiens enragés pour le contrôle d’un camion - dans le but de quitter à son bord l’enfer qu’est devenue cette ville autrefois magnifique. Ces efforts désespérés pour survivre font penser aux films post-apocalyptiques comme Mad Max ou Water World. Ces films nous offrent l’image de ce que pourrait devenir le monde si l’on en finit pas avec un système capitaliste pourrissant.

Au lendemain du 11 septembre 2001, Bush a été en mesure de manipuler les gens en focalisant leur attention sur l’« ennemi extérieur ». Mais cette fois-ci, l’indignation sera directement dirigée contre le gouvernement et le système qu’il défend. Comme les digues insuffisamment fortifiées qui entouraient la Nouvelle Orléans, les mensonges superficiels de la classe dirigeante américaine ne pourront pas contenir les eaux de la colère. Encore une fois, la responsabilité de cette catastrophe retombe intégralement sur la classe dirigeante américaine. C’est sa politique de coupes budgétaires et son indifférence à l’égard de ses conséquences à long terme qui ont tué des milliers de gens et ruiné la vie de centaines de milliers d’autres. A présent, elle va devoir en payer le prix.

Hegel expliquait que, dans l’histoire, la nécessité se manifeste souvent sous la forme d’un accident. La violence destructrice de Katrina est justement l’un de ces accidents. Cet ouragan a libéré des forces qui continueront d’agir pendant des années, bien après que ses vents se soient apaisés. Les conditions objectives déterminent la conscience, et dans des conditions comme celles-ci, la conscience peut évoluer très rapidement. Et ce n’est que le début. Katrina pourrait bien marquer le début d’une profonde crise de confiance à l’égard du gouvernement américain et du système capitaliste dans son ensemble.

Ce terrible évènement constitue un réveil brutal pour des millions d’Américains : voilà à quoi ressemble le système capitaliste au XXIe siècle. Jamais le mépris que la masse des gens inspire à la classe dirigeante n’a été aussi flagrant. Seul le renversement de ce système fondé sur le profit posera les bases d’un épanouissement de la société humaine.

John Peterson, rédacteur de notre journal américain Socialist Appeal.


- Transmis par la Riposte www.lariposte.com


- Lire aussi :


Témoignage : Piégés à la Nouvelle Orléans, d’abord par les flots puis par la loi martiale, par L. Bradshaw et L. Beth Slonsky.

La Nouvelle-Orléans devient une zone de guerre : une répétition générale pour la loi martiale ? par Bill Van Auken.

Bagdad-sur-le-Mississipi, 5 septembre 2005.


Le cyclone du mépris : «  Si Al-Qaïda avait revendiqué l’ouragan, George Bush aurait certainement interrompu ses vacances plus rapidement » par Richard Labévière, RFI, 5 septembre 2005.



- Illustration : C.F.K


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