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Les Grenades réveillent les rues de Paris

Reportage dans les rues de la capitale avec un groupe de militantes féministes, "Les Grenades", qui collent des slogans percutants et futés sur les murs pour éveiller les consciences, mettre fin à l’oppression patriarcale et obtenir une réelle égalité des droits entre hommes et femmes.

C’est la nuit. Noa, Adèle, Cassiopé et Héloïse se sont données rendez-vous place des Invalides. Avec d’autres, qui n’ont pas pu venir, elles forment le collectif Les Grenades et vont passer plusieurs heures à déambuler dans les rues du très riche VIIe arrondissement pour coller sur les murs en pierre de taille des slogans féministes afin de « réveiller les consciences ». Étudiantes en relations internationales, en mathématique, en littérature ou en philosophie, elles ont apporté de lourds sacs chargés de pinceaux pour papiers peints, de pots de colle et, surtout, de piles de feuilles de format A4 sur lesquelles elles ont préparé, à l’encre noires, des phrases percutantes, qui appellent les femmes à prendre confiance en elles : « Sois fière et parle fort », « la révolution sera féministe ou ne sera pas », « liberté, égalité, sororité ». Le terme « sororité » a été forgé par les féministes comme le pendant de la « fraternité », mais entre femmes, car l’un des aspects de la domination masculine est de les mettre en concurrence, soumises au regard et à l’approbation des hommes.

D’autres slogans dénoncent directement les violences que subissent spécifiquement les femmes : « Quand je sors je veux être libre pas courageuse. » « Des réformes avant qu’on soit mortes. » Ces mots qui claquent font référence à des situations vécues dans la rue, au travail, mais surtout avec des proches. « Nous sommes en particulier révoltées par les chiffres des violences conjugales, qui vont jusqu’au féminicide », souligne Cassiopé. Pour Adèle, le sujet est particulièrement douloureux : « Ma tante, qui vivait aux Antilles, a été égorgée par mon oncle. » Ces violences constituent l’étincelle qui a mis le feu aux poudres pour cette génération. Elles se sont dotées d’un nouveau mode d’action : se réunir et occuper l’espace public avec leurs slogans. « Vous ne voulez pas nous voir, vous ne voulez pas nous entendre ? Avec nos collages, vous êtes obligés », défie Héloïse.

Nous sommes en particulier révoltées par les chiffres des violences conjugales, qui vont jusqu’au féminicide, souligne Cassiopé.

Au début de l’été, la nomination de Gérald Damanin au ministère de l’Intérieur a fait l’effet d’un coup de tonnerre puisque que l’ancien ministre du Budget ne nie pas avoir eu des relations sexuelles avec deux femmes venues lui demander qu’il intervienne en leur faveur (pour un logement et dans un dossier judiciaire). Les Grenades sont nées de cette indignation, ainsi que de celle provoquée au même moment par le soutien des élus parisiens, à de très rares exceptions dont l’élue écologiste Alice Coffin, à l’adjoint au maire de la capitale Christophe Girard, malgré ses liens avec l’écrivain Gabriel Matzneff, accusé de pédocriminalité.

Dénoncer les violences faites aux femmes

La plupart des membres du collectif ont été confrontés à l’inceste, le viol ou les violences conjugales et elles en dénoncent le caractère systémique, lorsque le gouvernement proclame les violences conjugales « grande cause du quinquennat » et qu’il n’apporte aucun moyen financier permettant de changer la situation ; où lorsque de nombreux témoignages et enquêtes indiquent que la lutte contre les viols n’est toujours pas une priorité de la police et la gendarmerie, alors qu’un viol est commis toutes les sept minutes.

« 99 % des violeurs sont en liberté, 100 % des victimes sont condamnées. » Au détour de la rue Saint-Dominique, les lettres des colleuses se détachent sur un beau mur blanc situé en face de l’ancien domicile de l’avocate Gisèle Halimi, qui avait obtenu la criminalisation du viol en 1983 à l’issue du procès d’Aix-en-Provence. Contrairement au stéréotype, les violeurs sont dans 80 % des cas des proches des victimes et n’ont statistiquement jamais affaire à la justice. Alors, toujours plus de femmes collent. Une jeune caissière, qui faisait une pause hors du Monoprix, photographie militantes et les encourage : « Ça fait du bien de voir ça ici, y’en a besoin dans le quartier. »

« Gisèle Halimi, c’est mon icône. Elle est très inspirante, dit Adèle, en ouvrant grand ses yeux. Je l’ai découverte à partir de mes lectures de Simone de Beauvoir. » Le Deuxième sexe reste un manifeste incontournable pour cette génération, qui explore aussi bien les autrices étasuniennes que les intellectuelles comme Christine Delphy. « Les combats de Gisèle – contre la colonisation, la torture, le patriarcat, la pénalisation de l’IVG, contre le viol, pour l’égalité sociale et économique, etc. – ne sont pas assez connus », ajoute Adèle, très au fait.

On se rend compte que nous ne sommes pas seules (...). Et on décide de se lancer, de se rencontrer et de changer les choses, souligne Héloïse

Les colleuses ont investis les réseaux sociaux – les messageries électroniques comme Twitter, Whatsapp ou Instagram – qui leur permettent de constituer des groupes par affinités. « On se rend compte que nous ne sommes pas seules, que nous vivons les mêmes choses alors que personne n’en parle dans la sphère publique, ça fait beaucoup de bien. Et on décide de se lancer, de se rencontrer et de changer les choses », souligne Héloïse. A la fois héritage des féministes antérieures et produit de leur sensibilité, de leurs réflexions, elles se revendiquent « intersectionnelles » : Les Grenades sont contre toutes les formes de discriminations et d’oppressions, car les mêmes individus souffrent sur plusieurs plans (par exemple, les femmes noires ou arabes souffrent aussi du racisme) et sont confrontés à un même système d’exploitation, qui tentent de diviser toujours plus ses victimes. C’est pourquoi, ces jeunes femmes sont nombreuses à soutenir en plus la lutte contre les violences policières, notamment en manifestant à l’appel du comité Vérité et justice pour Adama (Traoré), ou à se mobiliser pour la défense de l’environnement.

Portées par l’espoir de changer la société

Elles sont membres de différents groupes de colleuses, brassant ainsi un grand nombre de contacts. Certaines ont aussi également des liens avec d’autres associations féministes comme Nous Toutes. Toute cette kyrielle d’organisations communique, débat, s’allie sur certains point et s’oppose sur d’autre. « Nous avons voulu nous réunir dans Les Grenades pour agir encore différemment, avec des actions coups de poings et un aspect pédagogique », raconte Annaig, la veille du collage lors de l’hommage rendu à l’Arc de triomphe au Mouvement de libération des femmes (MLF). Celui-ci avait, le 26 août 1970, déposé de manière transgressive une gerbe à « la femme du soldat inconnu, qui est encore plus inconnue ». Par ce geste fondateur du féminisme moderne, le MLF dénonçait l’effacement des femmes et des préoccupations du pays... dirigé par des hommes.

Comme beaucoup de militantes, les membres des Grenades pensent que leur combat doit être « inclusif », c’est-à-dire qu’il doit défendre la condition féminine dans son ensemble, aussi bien les droits sociaux, que la protection contre les violences, la répartition des tâches ménagère, les travailleuses du sexe (prostituées), les lesbiennes, les transgenres, le droit des femmes à porter le voile – conformément à la Constitution – si elles le désirent, le droit à l’avortement et à la contraception, etc.

Entre nous, on fait des provisions de bienveillance, résume Adèle

Le collage avait commencé avec des mines grises. « On est là parce que l’heure est grave », s’en expliquait Héloïse. Mais, après deux heures premières heures de collage, les rires sont apparus. Elles sont contentes de voir leurs slogans sur les murs, espèrent que les élèves du collège Romain Rolland vont les voir. Elles se sentent aussi plus légères parce qu’elles s’entendent bien. Parce que les policiers ne les ont pas embarquées. Et aussi, parce que plusieurs passants les ont encouragé ; un gardien s’assurant même que personne ne les tourmentait.

Le militantisme, ça prend du temps. « A la pause du midi, on rédige un communiqué. Le soir on peint les feuilles A4, même si on adore ça, parfois c’est épuisant », relate Cassiopé, qui reste très motivée. Ça coûte aussi de l’argent, pour le matériel. Mais, les relations nouées et le plaisir d’agir ensemble est le plus fort. « Entre nous, on fait des provisions de bienveillance », résume Adèle. L’espoir les porte que cette « aventure collective », comme Gisèle Halimi définissait le féminisme, débouche sur des vies qui ne soient plus assignées, limitées ni en danger.

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