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Lettre à mon indifférence

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » - Albert Einstein

Ma chérie,

Je sais que cette lettre te surprendra. D’abord parce qu’elle est la première que je t’adresse, et que lorsqu’on écrit à quelqu’un qu’on côtoie tous les jours, c’est qu’il y a des poches de frustration et de non-dits à crever. Pour t’écrire j’ai dû m’arracher à tes bras et faire un pas en arrière. En !n je vais pouvoir te regarder.

D’abord, je voudrais te remercier de tout ce que tu as fait pour moi. Je me souviens quand, toute petite, alors qu’on marchait dans la rue, je m’arrêtais pour demander pourquoi la dame et sa fille étaient assises par terre sur le trottoir. On m’expliquait qu’elles demandaient de l’argent parce qu’elles étaient pauvres, que c’était triste. Et puis la main adulte tirait un peu plus fort sur la mienne pour que j’avance.

Tu n’as pas tardé à venir. Grâce à toi, j’ai appris à accélérer toute seule, en creusant avec mes yeux des trous plus grands sur le bitume. Il m’est arrivé souvent qu’une phrase dans un livre, un visage, une attitude perturbe les frontières de mon petitmonde, chatouille mes certitudes et change l’ordre des priorités. C’était un tremblement de terre, et pourtant il ne me faisait pas peur, comme si cette perturbation allait forcément m’amener vers quelque chose de meilleur, et d’absolument nécessaire. Heureusement les petites obligations du quotidien – et toi – veniez vite me rechercher.

Vous me disiez de ne pas m’inquiéter, qu’on repenserait à tout ça plus tard. Je sais que tu aides ceux qui ont fréquenté la mort. Les soldats dans les tranchées et les internés des camps. Les survivants d’attentats et les enfants de la guerre. Dans l’urgence de la survie, tu leur donnes la force de ne plus penser au voisin. Tu aides ceux qui subissent pendant des années les continuelles moqueries, les humiliations et les regards méfants. Parce qu’ils ont des boutons, parce qu’ils sont trop gros, parce qu’ils sont différents. Tu leur relèves la tête en leur chuchotant :

« Ignore- les ! »

Parfois il faut bien s’anesthésier pour survivre. Grâce à toi j’ai pu passer à travers ce satané monde. Plus je vieillis, plus j’ai besoin de toi. Avant le monde se réduisait à ma cour d’immeuble. Tout était plus petit. Ce que je voyais je pouvais le toucher, l’entendre, m’y arrêter.

Bien sûr il y avait la télé, mais les images que j’y voyais étaient encore lointaines et je pouvais les éteindre. Aujourd’hui des images, j’en ai en permanence, partout. Sur mon bureau, dans ma poche,sur le quai du métro. Je sais. Je sais tout ce qui se passe. Je sais tellement que ça me paralyse. Les Lumières sont en train d’avorter de leur idéal. Le savoir accessible et universel est en train de se vomir dessus. Alors je t’appelle, tu me prends dans tes bras et je emmitoufle dans ta graisse.

Chaque fois que j’achète un produit au supermarché, chaque fois que je vais sur google, je contribue à ce que je condamne. Je n’arrive pas à tout changer d’un coup. Je ne sais même pas si j’en ai les moyens. Chaque fois, tu es là pour tirer un voile sur la misère à laquelle je participe. Aujourd’hui j’ai besoin de reprendre, autant qu’il est possible, le contrôle de ma vie.

Il y a quelques mois, dans un petit café près d’une gare, j’avais une heure avant mon train. Nous étions une dizaine de clients, chacun replié sur son cosmos. Il y a des expressions qu’on aurait bien voulu avoir inventées, tant elles disent tout ce qu’on a vécu, et rien d’autre. Merci, Fabio Viscogliosi. Soudain, un groupe de cinq jeunes entra. Des petits caïds en carton-pâte dont chaque phrase était jetée au lance pierre. Un mouvement minuscule, à peine perceptible, saisit chaque client, qui plongea un peu plus loin dans son journal, son téléphone ou son livre. Les jeunes commandèrent et allèrent s’asseoir. Puis le ton monta : « Vas- y bâtard ! J’vais te trouer si tu payes pas ta part ! T’as pris des frites, tu les payes ! » Les chaises se renversèrent. Ce qu’ils se sont dit, je ne m’en souviens plus. Je me rappelle seulement la violence de chacun de leurs gestes et de chacune de leurs paroles. Pour un cornet de frites. Il y avait aussi une autre violence, celle du silence des clients... et du mien. Un silence qui ne respire plus. La dernière fois que j’avais entendu ça, c’était dans une forêt couverte par plusieurs mètres de neige. Les arbres sans feuilles, le tapis blanc absorbant le moindre son du vent créaient un silence qui faisait presque mal aux oreilles.

Dans le café, tout le monde guettait, tendu, que quelque chose éclate. Mais les gars sont partis régler leurs comptes dehors, laissant le cornet de frites à moitié plein. Alors le silence habituel avec ses froissements et ses respirations a repris. Quelques clients se sont regardés en se rassurant d’un petit sourire, d’autres ont levé les sourcils comme pour mieux accompagner le claquement de la porte. Et toi tu circulais entre les tables pour t’assurer que nous allions tous bien. La normalité que tu nous imposais était effrayante.

Aujourd’hui le cornet de frites a dû se changer en paquet de shit ou en arme. Mais ça ne nous regarde pas. C’est ça que tu as voulu me faire croire depuis mon enfance. Tu croyais que je n’allais jamais découvrir que cette violence silencieuse que tu m’as apprise participait à toutes les autres formes de violence ? La société est comme la peau d’un tambour : chacun de nos gestes – ceux qu’on fait et même ceux qu’on ne fait pas – résonne partout.

Aujourd’hui, ma chère Indifférence, je vais te quitter. Ne t’inquiète pas, on pourra toujours aller boire un verre de temps en temps. Mais ces moments ne seront plus que des parenthèses dans mon quotidien. Je dois apprendre à vivre sans toi. Tu auras toujours assez d’amants pour que je ne te manque pas trop. Je sais que tu resteras majoritaire. Je vais cultiver l’attention permanente et tranquille. Oh, je ne dis pas que je vais devenir une Mère Teresa ni sauver la planète. Mais laisse-moi te raconter cette petite scène. Un jour, je me promenais avec une amie. Je ne sais plus de quoi on parlait. Soudain elle s’est arrêtée : « Bouge pas, je reviens. » Elle a fait demi-tour, jusqu’à deux hommes que je n’avais pas remarqués, en train de s’engueuler très violemment. Elle s’est excusée de les déranger et leur a offert à chacun un des chocolats qu’elle venait d’acheter, en leur souhaitant une bonne journée. Ils en sont restés bouche bée, se sont regardés, et ont ri.

Sarah Roubato

extraite du livre Lettres à ma génération, publiée chez Michel Lafon : http://www.michel-lafon.fr/livre/1687-Lettres_a_ma_generation.html

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