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Obama, Mc Cain : Pour comprendre ce qui différencie dans le fond nos deux candidats, regardons du côté de leurs pères.

Le barrage que représentait Hillary a finalement cédé, déclenchant des flots de commentaires journalistiques sur la confrontation longtemps différée entre Républicains et Démocrates. Mais tandis qu’on ergote sur la race et l’âge des candidats, on passe à côté du meilleur outil qu’on ait pour scruter les coeurs de John Mc Cain et Barak Obama. En effet, ils ont chacun publié un livre étonnant et très détaillé sur leurs pères. C’est dans leurs pages que nous pouvons trouver les plus clairs indices de la façon dont ils gouverneraient, s’ils étaient élus. Au premier abord, ces biographies volumineuses, comportent des similitudes frappantes.

Toutes deux racontent l’histoire d’un jeune homme peu sûr de lui, en quête de son identité et poursuivant le fantôme de son père absent jusque dans des pays lointains et troublés. Alors qu’Obama nous livre le récit complexe d’un peuple colonisé, le livre de Mc Cain, lui, est une célébration pure et simple du colonisateur. Obama sénior était un berger. Son pays natal, le Kénya, était sous la domination blanche des Britanniques. Lui-même vit son père changer sans cesse d’emploi (chef cuisinier, maître d’hôtel, domestique) : tantôt il partait parce qu’il n’admettait pas d’être battu à la moindre erreur, tantôt il était renvoyé pour son « insolence ». Il l’a vu disparaître durant six mois dans un « Guantanamo » britannique, accusé (à tort) de faire partie de la résistance. Pendant ce temps, les Britanniques, pour écraser la rébellion, massacraient cinquante milles Kenyans. Une pratique courante consistait à crever les tympans des captifs. Des travailleurs volontaires américains remarquèrent l’intelligence d’Obama sénior et lui offrirent une porte de sortie en l’aidant à poursuivre des études aux Etats-Unis. Là , il rencontra Anne Durheim, une jeune fille pauvre du Kansas. Ils se marièrent hâtivement, et eurent un enfant à une époque où les mariages mixtes étaient encore illégaux dans la moitié des Etats-Unis.

Quand Barak Obama eut deux ans, son père l’abandonna avec sa mère à Hawaï, et il ne le revit qu’une seule fois, brièvement. Plus tard, Obama écrira : « J’étais plongé dans un débat intérieur. J’essayais de trouver ma place d’homme noir en Amérique, et personne autour de moi ne semblait vraiment comprendre ce que cela signifiait ». Il s’efforça de coller à « une caricature d’adolescent noir américain ». Puis il devint un temps animateur communautaire à Chicago, et quand son père mourut dans un accident de voiture, il poursuivit sa quête d’identité en Afrique, pour y retrouver des traces de son histoire. Mais il découvrit un père qui avait échoué. Obama sénior avait semé des enfants un peu partout. Il figurait sur la liste noire du gouvernement kenyan pour avoir dénoncé la corruption et il finit par sombrer dans l’alcool et la solitude.

Paradoxalement, c’est dans les bidonvilles du Kenya que Barak, son fils, réalisa à quel point il se sentait américain, inexorablement lié aux libertés et aux carences de son pays. Plus Il pensait à ses grand-mères, l’une regardant sa maison brûlée par les colons, l’autre s’affairant à six heures trente du matin et courant après le bus qui la conduisait à la banque où elle était employée, plus il comprenait qu’elles attendaient toutes deux la même chose de lui.

Les lunettes à travers lesquelles Mc Cain regarde le monde sont radicalement différentes. Issu de l’aristocratie militaire, il écrit : « Les hommes de ma famille, pendant deux siècles, ont été élevés dans le but de faire la guerre, comme officiers dans les troupes armées américaines ». Il se dit fier d’être un descendant de l’éminent conquérant qu’était Charlemagne. Le père de Mc Cain, presque toujours absent, naviguait au loin. Mc Cain écrit : « en tant qu’enfant de la marine on m’a appris à considérer cette absence non comme une privation mais comme un honneur ». Mais pour compenser cette absence, il se mit à rechercher des histoires sur son père et son grand-père. Tous deux étaient de gros buveurs coléreux, souvent sanctionnés pour avoir provoqué des bagarres. Son grand-père fut même surpris en train de boire l’alcool qui servait à alimenter les torpilles de son sous-marin. Guerroyer, voilà tout ce qu’ils connaissaient. Quand la seconde guerre mondiale prit fin, son grand-père se lamenta : « Je me sens perdu, je ne sais plus quoi faire ». Il arrivait que leur stricte allégeance à l’autorité militaire serve de grandes causes, comme débarrasser le monde du nazisme, mais elle servait tout aussi souvent à écraser la démocratie. En 1965, le père de Mc Cain conduisit l’invasion de la République Dominicaine, et détruisit les forces restées loyales au dirigeant élu pour y installer une canaille fasciste. Dans son livre, Mc Cain qualifie cette opération de « succès ». Pendant que le père et le grand-père d’Obama étaient humiliés et détenus arbitrairement, on enseignait à Mc Cain le respect de leurs oppresseurs. Celui-ci écrit : « Mon père était un grand admirateur de l’Empire Britannique, lui attribuant « le maintien d’une paix relative » pendant près de deux cents ans ». C’est toujours son point de vue aujourd’hui, comme on peut le constater à travers le choix de son conseiller en politique étrangère, Niall Ferguson, qui exhorte les Etats-Unis à jouer le rôle tenu autrefois par les Britanniques. Il décrit son enfance comme une « époque féerique où presque rien n’avait changé depuis l’atmosphère décrite dans le film « Sur la route de Nairobi » » , époque où le Kénya du père d’Obama se désintégrait. Cependant, Mc Cain craignait de ne jamais atteindre le niveau de son père, bien que lui aussi soit devenu un sale gosse de la marine, dernier de la classe, bagarreur, buveur, et toujours sur le point d’être fichu dehors. Au cours de l’un de ses premiers raids aériens sur le Vietnam, les Viêt-Cong descendirent son avion et le firent prisonnier. Après l’avoir torturé, on lui proposa de le relâcher, mais comme tout bon soldat américain il insista pour être libéré selon son ordre de capture. Sa détention se prolongea donc durant cinq ans, et les tortures avec. « C’est à Hanoï, écrit-il, que je suis tombé amoureux de mon pays ». Les séances de tortures l’amenèrent à penser qu’il méritait enfin « La Confiance de mes Pères » (traduction du titre de son livre : « Faith of my fathers »). A son retour, son père déclara que le seul problème avec cette guerre, c’est qu’elle n’avait pas été assez radicale : « Nixon et Kissinger auraient dû avoir moins de scrupules et bombarder plus de civils » (il y a eu trois millions de morts). Son fils est là encore de son avis : il s’emporte contre « les restrictions aberrantes apportées à l’utilisation de la puissance américaine ». En parlant de ses ascendants, Mc Cain dit : « J’aspire à vivre de sorte qu’ils eussent approuvé mes choix ». Et c’est ce qu’il fait. La réaction de son père à la défaite au Vietnam fut de réclamer avec impatience le bombardement du Cambodge, sa réaction à lui face à l’échec en Irak, c’est de chanter « Bomb bomb bomb, bomb bomb Iran ».

Je ne tiens pas à exagérer la portée des différences entre Obama et Mc Cain. Le pouvoir du système politique américain est limité par de puissantes corporations et par des impératifs géopolitiques. Quel que soit le Président en place, il ne peut faire bouger le système, dans la bonne ou la mauvaise direction que par petites touches. Mais lorsqu’un géant se déplace de quelques centimètres, les conséquences sont vastes.

De son père, Obama a appris à ne pas user de « l’aplomb propre à ceux qui sont nés dans les cultures impérialistes », ces gens qui veulent régir le monde à leur manière, et utiliser la force de façon constante et irréfléchie. Il peut comprendre ce que vit le jeune garçon de Bassora dont le père a disparu dans une prison des forces occupantes parce que c’est arrivé à son propre père et à son grand-père. Mc Cain, lui, de son père a tiré l’enseignement inverse : les indigènes n’apprennent à « bien se conduire » que sous la menace d’un gros bâton.

A présent, nous devons nous poser la question : Le fantôme de quel père l’Amérique choisira-t-elle de suivre ?

Johann Hari

The Independent du 6 Juin 2008

Traduction Manuel Gérard pour le Grand Soir

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