Quantcast
RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher

Bienvenue en Chinoiserie

Quand les officiels chinois passent à la casserole

A mon retour du Xinjiang, j’ai fait une escale de 36 heures à Pékin pour y rencontrer des médias et mon excellent ami Zheng Ruolin dont j’ai souvent parlé ici, conquis par son talent et sa rigueur intellectuelle.
Il m’a accompagné au siège de « La Chine au présent », mensuel chinois qui est publié en 6 langues. A l’occasion d’une table ronde, j’y ai rencontre un jeune Français, Sébastien Roussillat (photo ci-contre), conseiller linguistique et journaliste à l’édition francophone du magazine.
Il nous a envoyé cet article que LGS publie volontiers.
Maxime Vivas

D’ordinaire habitués aux longs discours-tiroirs aussi captivants qu’une prêche de m’sieur l’curé le dimanche, les officiels chinois se retrouvent aujourd’hui en direct à la télévision face à leurs « ouailles » pour des face à face sans fard et sans filet avec ce « peuple » qu’ils sont censés servir.

La Chine, et son histoire plurimillénaire, a inventé quelque chose de très particulier qui se résume sous le terme « bureaucratie ». Cette magnifique invention léguée à la postérité est tellement enracinée dans la culture chinoise qu’elle en est devenue un symbole : le mandarin (pas le canard...).

En Chine, les fonctionnaires, bureaucrates, et autres « mandarins » sont donc une classe à part, de plus en plus déconnectée de la réalité du « petit peuple » et qui vit sa vie vautrée dans ses privilèges : maison aux frais de l’Etat, voiture de fonction avec chauffeur etc… et fait parfois son « travail » de façon très nonchalante.

JPEG - 75 ko
Un parking rempli de voitures de fonction à vendre après le début de la campagne anti-corruption

La fainéantise du fonctionnaire

Alors oui, à cause de cela, de l’arrivisme de certains et de tous les avantages qu’il y a à être fonctionnaire en Chine, certains en ont oublié LE grand précepte de Mao Tse Toung : on est fonctionnaire « pour servir le peuple ». Malgré cela, et peut-être parce que tous les slogans ne sont là que pour rappeler ce que l’on n’arrive pas à faire, l’hédonisme, la luxure et la corruption se sont installées parmi les « mandarins ». Et même le président Xi Jinping s’en inquiète dans plusieurs textes de son livre La Gouvernance de la Chine ce qui peut paraître assez incroyable mais est véridique.

La corruption est une affaire, la fainéantise du fonctionnaire en est une autre. Certains fonctionnaires seraient donc fainéants, d’autres se rejetteraient la balle d’un département à l’autre selon ce que les Chinois appellent « le jeu du ping-pong ». D’autres n’endosseraient jamais leurs responsabilités. Et le peuple en a assez !

La télévision comme outil de contrôle

Pourtant, la commission de discipline du parti veille au grain car les problèmes engendrés par ces fonctionnaires peu ardus au travail ou qui ne répondent pas aux demandes des gens posent plusieurs problèmes : la baisse de confiance de la population dans le système, la non-transparence des affaires gouvernementales mais surtout, l’efficacité et la responsabilité des fonctionnaires qui est finalement ce dont les gens se préoccupent le plus. On ne paye pas un fonctionnaire et surtout un fonctionnaire communiste qui plus est à ne rien faire !

Une des nombreuses solutions qui ont été trouvées pour remédier à ce casse-tête, en dehors des formations à la « morale socialiste » et aux « valeurs du socialisme à la chinoise » des fonctionnaires dans les écoles du parti et les rapports circonstanciés des « résultats flamboyants » du gouvernement au journal télévisé, sont donc les émissions de questions au gouvernement.

JPEG - 141.6 ko
Le plateau télé d’une émission chinoise de face à face.

Plusieurs programmes de ce type existent en Chine, et ce, depuis 2005. Le plus connu mais aussi celui qui existe depuis le plus longtemps est celui de la Hubei TV qui dure depuis 2012 et en est donc à sa troisième année. Les taux d’audience battent des records, avec par exemple 1.65 de part d’audience pour l’émission de « grand examen annuel » de la Hubei TV. Les télévisions de Jinan, du Guangxi, de Beijing, de Wenzhou ou encore de Nanning ont également lancées des émissions de ce type.>

Dans l’arène, une présentatrice à l’air sévère (avec des lunettes c’est mieux) qui fait l’arbitre entre une estrade où sont assis les fonctionnaires qui doivent répondre aux questions et le public qui a deux petites pancartes : une rouge et une verte pour noter les fonctionnaires ou bien un smiley « content » et « pas content » (c’est mignon !). Un jury de spécialistes formés d’experts sur la question et de professeurs ou directeurs d’école du parti (objectivité oblige !) sont présents pour évaluer les réponses des fonctionnaires et donner des précisions.

Véritables forums à la chinoise, ces émissions, qui mettent face à face les fonctionnaires et les habitants d’une ville, permettent une « certaine forme de démocratie directe » et possèdent une fonction de surveillance du travail des fonctionnaires directement par la population.

On compte près de 5 millions de fonctionnaires en Chine selon certaines données, soit 1 fonctionnaire pour 256 personnes. La Chine étant le grand pays que l’on connaît, il est déjà difficile de l’administrer, contrôler ceux qui l’administrent est une autre paire de manches. Il ne suffit souvent pas que « la tête » dise pour que « les pieds » exécutent comme il est l’habitude de dire ici.

Alors ces émissions, diffusées hebdomadairement pour la plupart, permettent aussi aux responsables de ces fonctionnaires récalcitrants d’avoir des retours sur le travail de leurs subalternes, de voir s’ils sont réellement efficaces ou non et si le peuple est satisfait ou non de leur travail.

De grandes sessions de « contrôle » appelées « examen de mi année » et « examen de fin d’année » sont organisés tous les 6 mois par la chaîne du Hubei pour voir si les fonctionnaires qui sont passés dans l’émission au cours de l’année ont avancé sur les projets, répondu aux doléances du peuple ou résolu les problèmes traités auparavant. Façon de faire le bilan et parfois, de mettre les fonctionnaires « le nez dans leur caca ». La note attribuée par le public aux fonctionnaires compte même dans leur évaluation générale pour 20 % et peut par conséquent avoir une incidence sur leur carrière.

Le but premier de ces émissions : faire avancer les choses, obtenir des résultats de la part des autorités et parfois dénoncer les fonctionnaires qui font traîner les dossiers ou font des promesses en l’air. Comme l’explique Chen Baosheng, secrétaire du parti de la ville de Lanzhou dans le Gansu, instigateur de la première émission de ce genre en 2005 : « Le but était de trouver des solutions, la solution qui résout le problème est la meilleure solution, si c’est pour faire de beaux discours et qu’il ne se passe rien derrière, alors ça ne sert à rien. »

Un show politicien ?

Diffusées à des heures de grande audience, ces émissions font beaucoup parler d’elles et sont même sujets à polémique. Le sujet intéresse évidemment les Chinois et hormis les personnes présentes sur le plateau, qui posent les questions, passent les fonctionnaires sur le grill et réagissent aux réponses données, les téléspectateurs participent sur Weibo ou par téléphone et SMS. Les réactions sont même parfois assez musclées et ce n’est pas toujours la tête haute que les fonctionnaires ressortent de ces émissions. Certains qui y ont participé disent même y avoir eu des sueurs froides et se rendre compte de la dureté de la tâche. Être face au public, à la population et devoir s’expliquer de ses actions ou inactions est effectivement plus difficile que « rester dans son bureau à lire Le Quotidien du Peuple un verre de thé à la main ».

JPEG - 51.1 ko
Un fonctionnaire ressort en sueur d’une émission. Chaleur des projecteurs ou stress ?

On peut par exemple citer cette émission de Wenzhou où le directeur du département des finances de la ville se met à suer à grosses gouttes lorsqu’il doit présenter son bilan en direct devant le secrétaire du comité de la ville et les téléspectateurs ou encore ce fonctionnaire du département du chauffage central de Jinan qui doit reconnaître que les promesses qu’il avait faites aux habitants d’une résidence du centre-ville n’ont pas été tenues car ceux-ci n’ont toujours pas le chauffage.

Ces émissions sont-elles une soupape pour la population ? Certainement. Elles ont l’avantage de faire ressortir les frustrations du peuple sur les fonctionnaires en les voyant se liquéfier lors de la diffusion des reportages en caméra cachée ou bien en observant leur réaction lorsqu’ils découvrent un problème qui est de leur ressort et qui n’a pas été traité ou oublié ou encore quand ils font semblant de découvrir un problème et se sentent piégés.

Mais certains se posent la question du « est-ce que tout n’est pas préparé à l’avance ? », car c’est assez courant dans les émissions de télévision. Quelle est la part d’authenticité ? Peut-être est-il utile de rappeler qu’aucune émission, qu’elle soit d’une chaine de télévision occidentale ou chinoise, n’est réellement authentique et surtout pas les débats politiques.

Pourtant, la chaine de télévision du Hubei décrit la préparation de l’émission comme aussi secrète que la préparation des examens du baccalauréat. « Avant la diffusion de l’émission, ni le secrétaire du parti, ni le directeur de la chaine n’ont le droit de voir l’émission ». Qui croire ?

Un examen de passage

La Chine est une culture de l’examen, l’examen impérial en est un exemple, l’examen des fonctionnaires actuel en est un autre. Les émissions de questions au gouvernement sont un exercice. Un exercice de démocratie directe et un exercice de communication. Car la communication est loin d’être le fort des fonctionnaires chinois.

Habitués aux discours longs comme un jour sans pain et à « la langue de bambou », ceux-ci n’ont jamais vraiment été confrontés à la question. D’habitude, on les écoute et personne n’ose remettre en doute ce qu’ils disent. D’où : impossibilité de se rendre compte de ses erreurs, et surdité aïgue à la critique. La communication officielle chinoise se résume plus à du formalisme qu’à de la vraie communication. Les journalistes n’osent d’ailleurs pas trop déranger ni pousser dans leurs retranchements ses fonctionnaires « sensibles » et « pitoyables » qui ne supportent pas la critique, vexés comme des vieilles filles. Les occasions que le peuple a pour dialoguer directement avec les autorités ou faire connaître ses doléances ne sont pas nombreuses : avez-vous déjà entendu parler d’un conseil municipal ouvert au public en Chine ? Avez-vous entendu parler d’élections d’un conseil municipal ? Non.

Une évolution de la vie démocratique en Chine

Les gens se rendent compte qu’en dehors du côté cathartique de l’émission : voir les fonctionnaires pleurer, suer, trembler, il y a un côté très sérieux qui est « l’attitude des fonctionnaires envers leur travail et le peuple » et l’impact que celle-ci a sur la société et les projets de la communauté. C’est d’ailleurs un des contenus importants de la XVIIIe session plénière du PCC : l’efficacité du gouvernement et la « gestion gouvernementale par la loi » (un concept très innovant…). C’est aussi un leitmotiv de la ligne politique chinoise actuelle : « être près du peuple » et « s’en tenir aux intérêts du peuple ». Sans vouloir être méchant, c’est un peu le but de tout gouvernement. Enfin, dans l’idéal…

Dans ces émissions, on est passé du « jeter les fonctionnaires dans la fosse aux lions » à la discussion « posée et réfléchie ». Aujourd’hui, les gens regardent plus cette émission pour voir les problèmes qui existent et comment ceux-ci sont vont être résolus ou ont été résolus. Car c’est bien marrant de se moquer des fonctionnaires, mais eux non plus ne sont pas omnipotents et ce n’est pas (j’ai du mal à écrire cette phrase) toujours leur faute. (argh…)

Ces émissions apprennent aussi aux fonctionnaires à répondre aux questions sans éluder, de façon claire et concrète ou tout simplement à accepter de dire « je ne sais pas » quand ils préféraient se retrancher dans le mutisme par peur de perdre la face.

Elles apprennent aussi aux gens à formuler leurs demandes et à pointer du doigt les problèmes de façon plus « froide » car si les Chinois savent manifester (oui, ils manifestent), ce n’est pas toujours très « pro » et organisé, et on a du mal à comprendre leur revendication car les demandes ne sont pas claires. Ce qui se reflète souvent dans les émissions c’est qu’il y a un ressenti de la part du public, assez compliqué à exprimer et que la présentatrice est souvent obligée de « raccourcir les questions » et simplifier les problèmes pour les rendre plus compréhensibles.

Alors finalement, tout le monde y trouve son compte, malgré quelques doutes émis par certains sur ces émissions quant à leur objectivité ou leur efficacité, les gens n’attendent pas qu’elles deviennent un tribunal pour fonctionnaires ou une « réunion de plaignants », mais plutôt une sorte de conseil municipal télévisé où chacun peut s’exprimer sans dépasser les limites bien sûr…

Sébastien ROUSSILLAT

»» http://yingxiong2008.canalblog.com/archives/2016/01/27/33275692.html
URL de cet article 30516
   
Communication aux lecteurs
Libérez Assange avant qu’il ne soit trop tard

Julian Assange est un citoyen australien qui a été détenu "arbitrairement" pendant plus de 6,5 ans et qui plus récemment a subi à ce jour plus de 231 jours de torture sous la forme d’un isolement continu. Privé de soleil, de contact avec le monde extérieur et de soins de santé adéquats. Le 5 février 2016, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a déterminé que la "détention arbitraire" de Julian Assange devait cesser et que M. Assange devait avoir droit à une indemnisation".

Lire la suite : https://www.legrandsoir.info/liberez-assange-avant-qu-il-ne-soit-trop-...


Vous avez une minute ?

RÉVOLUTIONNAIRES, RÉFUGIÉS & RÉSISTANTS - Témoignages des républicains espagnols en France (1939-1945)
Federica Montseny
Il y a près de 80 ans, ce sont des centaines de milliers d’Espagnols qui durent fuir à l’hiver 1939 l’avancée des troupes franquistes à travers les Pyrénées pour se réfugier en France. Cet événement, connu sous le nom de La Retirada, marquera la fin de la révolution sociale qui agita l’Espagne durant trois ans. Dans ce livre, on lit avec émotion et colère la brutalité et l’inhumanité avec lesquelles ils ont été accueillis et l’histoire de leur survie dans les camps d’internement. Issu d’un travail de (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

L’avenir appartient à ceux qui ont des ouvriers qui se lèvent tôt.


Le DECODEX Alternatif (méfiez-vous des imitations)
(mise à jour le 19/02/2017) Le Grand Soir, toujours à l’écoute de ses lecteurs (réguliers, occasionnels ou accidentels) vous offre le DECODEX ALTERNATIF, un vrai DECODEX rédigé par de vrais gens dotés d’une véritable expérience. Ces analyses ne sont basées ni sur une vague impression après un survol rapide, ni sur un coup de fil à « Conspiracywatch », mais sur l’expérience de militants/bénévoles chevronnés de « l’information alternative ». Contrairement à d’autres DECODEX de bas de gamme qui circulent sur le (...)
97 
Revolucionarios : "On ne nait pas révolutionnaire... on le devient."
Chères lectrices, cher lecteurs du Grand Soir Nous vous proposons à la diffusion un documentaire intitulé « Revolucionarios ». Durée 57 Min – Version VOSTFR. Ce film, le premier d’une série, c’est la révolution cubaine racontée par celles et ceux, souvent anonymes, qui y ont participé d’une manière ou d’une autre. Des témoignages qui permettront de comprendre la réalité de ce que vivait le peuple cubain avant l’insurrection, de découvrir les raisons de cet engagement dans la lutte et de voir comment chacun (...)
20 
Cette épuisante sensation de courir dans l’eau (plaidoyer pour rompre définitivement avec le PS)
Vous avez déjà essayé de courir dans l’eau ? Epuisant n’est-ce pas ? Au bout de quelques pas, je me dis que j’irai plus vite en marchant. Alors je marche. Comme je n’ai jamais pris la peine de me chronométrer, je ne sais ce qu’il en est réellement, mais la sensation d’aller plus vite et plus loin est bien là. Et quoi de plus subjectif que le temps ? Préambule défoulant : Socialistes, j’ai un aveu à vous faire : je ne vous supporte plus. Ni vos tronches, ni vos discours, ni vos écrits, ni vos (...)
58 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.