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Reality, de Matteo Garrone, ou Le Meilleur des Mondes.

D’après les medias, le Grand Prix du Jury de Reality serait usurpé, le thème de la télé-réalité serait déjà suffisamment traité (comme s’il y avait un quota : tant de films par sujet) et dépassé. Et si la télé-réalité n’était pas le thème principal ? La réflexion est en fait plus large : il s’agit de l’expérience du réel, ou de son impossibilité, dans notre société de l’entertainment (ce qui renvoie à la thématique de la Caverne, source d’interprétations toujours renouvelées depuis Platon).

Il convient d’abord d’opposer The Truman Show à Reality : celui-ci met l’accent sur le réel, le premier sur le spectacle, et le réel n’y est jamais questionné. L’univers de The Truman..., est un univers manichéen, à l’américaine : d’un côté l’artifice, la manipulation, de l’autre le réel authentique et la liberté. Dès lors, le seul problème est de passer du monde du faux au monde du vrai, et il y aura bien sûr un happy end : Truman s’évade héroïquement et passe dans le monde libre où la société civile s’apprête à lui faire un triomphe, et où l’attendent l’amour et le bonheur ! Il est facile de décrypter la propagande sous-jacente : Truman est un boat people cubain qui fuit l’univers totalitaire et choisit la démocratie...

Dans Reality, on est constamment dans le réel, on n’assistera même pas au casting du héros, Luciano, pour le Loft italien, l’émission Il Grande Fratello. C’est notre société tout entière qui apparaît comme un Loft géant, où la pub, les centres commerciaux, les parcs d’attraction ont phagocyté tout l’espace civique. Toutes les séquences du film nous plongent en effet dans des mondes artificiels, unifiés par les couleurs criardes, sursaturées, kitsch. Aussi peut-on s’étonner des citations de critiques qui ornent les affiches : "Matteo Garrone ressuscite la comédie italienne" (Libération), "Quel plaisir !" (Télérama) : en réalité, nous ne voyons jamais que le cadavre maquillé de la comédie italienne (symbolisé par les studios de Cinecittà , où ne travaillent plus, au lieu de Fellini, que des techniciens de la télévision), et l’atmosphère du film n’est pas plaisante, mais au contraire très pesante.

On arrive d’abord, dans un carrosse surchargé de dorures (les chevaux qui caracolent pour le plaisir d’exercer leurs muscles, ce sera la seule image de plaisir authentique du film), à La Sonrisa, un parc d’attractions destiné aux fêtes de mariage, où une ancienne vedette de Grande Fratello, Enzo, vient féliciter les mariés, en débitant toujours les mêmes formules : "C’est la plus belle mariée du monde !" ; puis ce sera le centre commercial où Enzo vient recruter des candidats pour le casting de l’émission (c’est là que Luciano entrera en contact avec ce qui va devenir son obsession) ; on se retrouvera plus tard dans un parc aquatique, réduit au toboggan qu’on descend en canot, pour plonger dans la piscine. Mais tous les autres lieux sont frappés de la même irréalité : les divers compartiments de La Sonrisa se reflètent dans les petites cases que constituent les chambres des nombreux membres de la tribu de Luciano, où ils se déshabillent après la fête : la caméra a beau se fixer sur le visage de Luciano que sa femme démaquille, on n’a pas l’impression de passer dans le réel. Le dispositif de l’appartement fait plutôt penser aux schémas de maisons dessinés sur le sol dans Dogville.

Selon un critique, Luciano aurait à choisir entre le monde frelaté de Grande Fratello et le monde authentique de la petite place napolitaine où il tient une poissonnerie. En réalité, Garrone n’oppose pas deux univers comme Tati, dans Mon Oncle, la maison
ultra-technologique et froide du beau-frère et la rue, espace convivial et spontané.
Dans Reality, la place elle-même ressemble à un décor et c’est debout sur une estrade que Luciano vend son poisson, jouant à être poissonnier, comme le garçon de café de Sartre jouait à être garçon de café. Enfin, lorsque Luciano, obsédé par sa candidature à Grande Fratello, réaménage son appartement, pour recevoir les journalistes qui voudraient l’interviewer, il transforme son foyer en un Loft où, mise en abyme, il passe son temps à regarder Grande Fratello à la télé.

Luciano s’enfonce donc dans la névrose, refusant de vivre sa vie. Mais a-t-il jamais vécu "sa" vie ? Avant même de participer au casting, sa vie n’avait aucune saveur : "Ma vie n’a pas de sens", dit-il à sa femme, "et tu veux m’empêcher de m’engager dans le seul projet qui peut lui donner un but ?". Sa vie se déroulait déjà dans l’aliénation, et l’engagement dans Grande Fratello ressemble presque à un suicide ; il est en effet étonnant de voir que, même quand il s’introduit dans les coulisses de La Sonrisa ou de l’émission, aucune démystification n’a lieu, rien ne peut lui apporter la moindre lucidité. Luciano est hypnotisé, aveugle à ce qui ne va pas dans le sens de son rêve. Garrone introduit ici un thème auquel les critiques n’ont guère prêté attention (sauf La Croix), celui de la religion, dans laquelle tant de positivistes attardés persistent à voir "l’opium du peuple". Le cousin de Luciano, Michele, constatant l’échec de la médecine (le traitement psychologique) va essayer un traitement religieux : il l’emmène à l’église, où le prêtre fait un sermon sur la nécessaire authenticité du chrétien (et, de fait, que devient le dialogue avec Dieu quand le fidèle se donne une personnalité artificielle ?) ; on réalise alors que l’Eglise est la seule instance dont le discours s’oppose encore au discours bling-bling de la
propagande libérale, mais bien vainement ! Quand Michele l’emmène à Rome assister à une cérémonie religieuse nocturne, Luciano en profite pour lui fausser compagnie et s’introduire dans le bâtiment où on filme le Loft : les cérémonies et rituels médiatiques sont aujourd’hui le véritable opium du peuple.

Dans cette séquence finale, Luciano quitte donc le réel - et bascule dans la folie : les occupants du loft ressemblent en effet aux pensionnaires d’un asile de fous, chacun répétant de façon compulsive les mêmes gestes : l’un se douche indéfiniment, une autre exécute les mêmes pas de danse, un troisième plonge sans cesse dans la piscine... Mais le Loft n’est plus alors que la métaphore de notre société : la caméra prend de plus en plus de hauteur, survolant le Loft, qui n’est plus qu’un petit carré au milieu de toutes les autres cases qui composent la ville.

L’industrie du divertissement tue donc tout désir authentique (voir l’article de B. Stiegler : Le désir asphyxié ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu, Monde Diplomatique de juin 2004) : elle impose ses structures, étend son modèle sur toute la société, comme un cancer, rend tout autre discours inaudible et nous rend semblables (sans même avoir besoin de manipulations génétiques) aux mannequins du Meilleur des Mondes, sans qu’il y ait d’évasion possible : le dôme d’illusion dont elle nous recouvre se confond avec la réalité. C’est ce qu’annonçait déjà la première séquence : le carrosse conduisant les mariés à La Sonrisa était filmé depuis un hélicoptère, qui était celui d’Enzo, c’est-à -dire de l’industrie du spectacle, le Big Brother qui s’est substitué au regard de Dieu.

Rosa Llorens

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