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USA : Le mouvement syndical entre l’état d’urgence et les signes de renouveau.

Inprecor, Juin 2004

Par Lee Sustar*

Un sentiment d’urgence s’infiltre au sein du mouvement ouvrier des États-Unis. Les quelques succès organisationnels dispersés n’ont pas compensé les pertes. Les arrangements du " partenariat syndicats-managers ", pratiqués par les syndicats traditionnellement puissants, se sont soldés par des concessions qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars dans les industries de l’acier, de l’automobile et de l’aviation. Proposés à l’origine en tant que solutions temporaires pour des industries en graves difficultés, ces reculs sont rapidement devenus la norme. Les trois plus grandes chaînes de supermarchés ont présenté les mêmes exigences, forçant 59 000 travailleurs [1] a mettre en place des piquets de grève durant des mois à partir d’octobre 2003 - une lutte qui, malgré les erreurs stratégiques répétées du syndicat, a suscité une large solidarité.

Cependant, en règle générale, le syndicalisme a perdu rapidement la puissance qu’il avait acquise. Le taux de syndicalisation dans le secteur privé continue à baisser : en 2002 on y comptait encore 9,6 % de salariés syndiqués, alors qu’en 2003 ce taux est descendu à 8,2 % [2]. Rappelons, par contraste, que ce taux avait atteint 35 % au milieu des années 1950, lorsqu’il était à son sommet. Dans certaines industries " l’avenir des négociations collectives est en question ", notent les auteurs d’un livre récent sur les rapports du travail [3]. L’intervention de l’État contre les syndicats se généralise, à commencer par les modifications légales des faillites imposées par George W. Bush, qui permettent aux tribunaux de commerce fédéraux de tenter de réécrire les contrats de travail.

La crise a stimulé une coalition des dirigeants des principaux syndicats, connue sous le nom de Nouveau partenariat unitaire (New Unity Partnership, NUP), pour exiger une restructuration de grande envergure du mouvement syndical afin d’organiser les non- syndiqués. Il est question d’une rupture formelle avec l’AFL-CIO [4]. Une autre rupture est apparue entre les syndicats les plus ouvriers qui ont mis en avant la candidature présidentielle de Richard Gephardt, connu pour ses positions en faveur des syndicats au sein du Congrès, et les directions de l’Union internationale des employés des services (Service Employees International Union, SEIU) et de la Fédération américaine des employés d’État, régionaux et municipaux (American Federation of State, County, and Municipal Employees, AFSCME) qui se sont engagées derrière Howard Dean qui, s’il n’a rien promis aux syndicats, a été perçu comme " éligible ". Une double défaite pour les syndicats en a résulté : alors que la SEIU et l’AFSCME mettaient en avant Dean et que la Confrérie Internationale des Camionneurs (International Brotherhood of Teamsters) promouvait les connexions washingtoniennes de Gephardt, les électeurs syndiqués se sont reportés sur celui des candidats présidentiels qui prétendait être le plus fort sur les deux tableaux - John Kerry. Les syndicats se sont alors engouffrés derrière lui avec sans doute moins de sens politique que jamais [5].

Il y a cependant d’autres éléments, porteurs d’espoir, qui émergent dans le syndicalisme : une volonté croissante de lutte parmi les bases syndicales et une ouverture plus grande envers le militantisme politique au-delà de l’électoralisme.

Au cours des derniers mois de 2003 on a noté les victoires des travailleurs à l’Université de Yale et dans la Compagnie de propreté de Chicago [6]. Peu après, la rébellion de la base a forcé la direction du Syndicat des enseignants de Chicago d’appeler à la grève contre la mauvaise convention collective [7]. Dans trois unions locales importantes des Teamsters - à Chicago, Milwaukee et Seattle - les candidats alignés sur la direction nationale conservatrice ont été battus lors des élections syndicales [8]. De plus, les syndicats ont soutenu une série de rassemblements en faveur des droits des immigrés dans le cadre de la campagne pour la liberté qui a culminé par une manifestation rassemblant 100 000 personnes à New York le 9 octobre. Au cours du mois suivant les syndicats ont mobilisé 20 000 travailleurs à Miami contre la Zone de Libre Échange des Amériques (ZLÉA) et ont tenu bon face à la violence policière lors d’une marche que les autorités voulaient empêcher [9]. A la suite de cela, des milliers de travailleurs manifestaient dans les villes pour le droit d’organiser la Journée internationale des droits humains. Enfin, tout au long de l’année 2003, l’USLAW (Syndicalistes des États-Unis contre la guerre), bien que de taille réduite, a légitimé l’opposition à la guerre et à l’occupation au sein du mouvement syndical - ce qui est un grand pas en avant lorsque l’on se souvient des décennies de collaboration du mouvement syndical avec la politique extérieure des États-Unis au cours de la guerre froide [10].

Il est certain qu’en 2004 les syndicats vont avant tout s’engager dans la campagne électorale. Néanmoins les luttes et le renouveau militant observés au cours des derniers mois reflètent les efforts du syndicalisme de se saisir de sa crise, même si c’est de manière hésitante et inégale. Tant le potentiel que les limites actuelles du syndicalisme étaient particulièrement visibles dans la lutte de l’Union syndicale des travailleurs du commerce (United Food and Commercial Workers, UFCW) contre les reculs, en particulier dans le domaine de l’assurance-maladie. Le combat, en premier lieu en Californie du Sud, a déclanché la solidarité syndicale à une échelle rarement vue depuis des années, malgré la stratégie confuse et contradictoire de l’UFCW. Que les travailleurs l’emportent ou non, cette lutte a déjà montré que les syndicalistes et les communautés ouvrières sont prêts à se mobiliser sur des revendications qui concernent tous les travailleurs, syndiqués ou non. Interviewé par le Los Angeles Times, l’historien du syndicalisme, Nelson Lichtenstein, l’a souligné à juste titre : " Certaines grèves se surpassent elles-mêmes et celle-ci en est un exemple. Cela devient un événement politique lorsque le peuple a besoin de s’affirmer, d’une manière ou d’une autre. " [11]

Nouvelles attaques patronales, remous dans les bases syndicales, nouvelles ouvertures pour le militantisme et pour l’organisation - tout cela prépare un cocktail potentiellement explosif. La préparation du prochain congrès de l’AFL-CIO en 2005 permettra un débat plus ample et plus riche sur l’avenir du syndicalisme que ce ne fut le cas en 1995 lorsque Sweeney a évincé la vieille garde. La gauche syndicale, si faible qu’elle soit, aura l’opportunité d’engager un débat et de proposer une stratégie d’organisation de bas en haut, de démocratie syndicale, d’opposition aux concessions et d’organisation des campagnes fondées sur le militantisme et la construction du mouvement.

Offensive accélérée du patronat

La récession de 2001 et la faible reprise ont donné au patronat l’occasion d’une offensive anti-ouvrière d’une ampleur inconnue depuis la présidence de Ronald Reagan dans les années 1980. Comme lors de l’ère reaganienne, les réductions d’impôts pour les riches ont fourni un habillage idéologique et politique pour lancer une guerre contre les travailleurs sur divers fronts à la fois. Les salaires réels ont stagné ou décliné pour la majorité des travailleurs alors qu’une part croissante du revenu national s’écoulait vers les profits [12]. Pour compenser cela les travailleurs ont eu de plus en plus recours à l’emprunt, souvent à des taux très élevés, et l’endettement privé a dépassé le sommet de 2 000 milliards de dollars alors que les faillites individuelles ont atteint le record de 1,6 million en 2003 [13]. De plus la suppression de trois millions d’emplois depuis 2001 a conduit à ce que les conditions du marché du travail soient les pires depuis la grande dépression des années 1930. Le chômage de longue durée s’est accru de 70 % entre 2001 et 2003 lorsque deux millions de demandeurs d’emploi l’étaient depuis vingt-sept semaines ou plus [14]. S’accrocher à son emploi ne constitue pourtant qu’un aspect du combat quotidien. Parmi les quelques quatorze millions de personne sans assurance- maladie en 2001, près de 26 % étaient des employés de grandes entreprises [15].

Les patrons ont réduit l’emploi en amplifiant les gains de productivité jusqu’à des niveaux supérieurs à ceux atteints durant le boom des années 1990 : la productivité a ainsi augmenté de 4,3 % en 2002-2003 [16]. Il n’y a eu pourtant quasiment pas d’investissements dans les nouvelles technologies qui furent supposées " booster " la productivité au cours des années 1990. La conclusion est claire : moins de gens travaillant plus durement ont produit davantage alors que leurs salaires déclinaient [17].

L’administration Bush a accéléré l’offensive patronale, mais celle-ci s’était déjà poursuivie durant la présidence du démocrate Bill Clinton. C’est Clinton qui a présidé lors de la mise en place de l’Accord de libre échange nord-américain (ALÉNA), à la " réforme " de l’État-providence, à la dérégulation, au retour à l’équilibre budgétaire par des coupes sombres dans les emplois et les budgets sociaux. C’est encore lui qui a remis la politique économique aux banquiers de Wall Street [18]. Si les Démocrates et les Républicains diffèrent sur la manière de justifier ce programme, les deux mettent en oeuvre l’ordre du jour établi par le Grand Capital au début des années 1970. L’économiste de l’Université de Princeton et éditorialiste du New York Times, Paul Krugman, l’a très justement formulé : " Vous ne pouvez comprendre ce qui se passe en Amérique aujourd’hui sans comprendre l’étendue, les causes et les conséquences de l’immense croissance de l’inégalité au cours des trois dernières décennies et en particulier la concentration du revenu et de la richesse dans quelques mains seulement. " [19]

Syndicats : l’ampleur de la crise

En tant que principal obstacle à ce transfert de la richesse du Travail vers le Capital, les syndicats ont été continuellement dans le viseur de l’Amérique patronale. Les patrons ont utilisé la récession de 2001 et le chômage persistant pour achever l’élimination virtuelle de la négociation collective dans certaines branches. C’est dans les transports, où les chauffeurs organisés avaient été le symbole du pouvoir des Teamsters de Jimmy Hoffa père, que le changement est le plus complet. La syndicalisation n’atteint que 18 % chez les camionneurs aujourd’hui, avec une part disproportionné chez l’UPS. La grève mal préparée par Jimmy Hoffa fils, et finalement défaite, contre le transporteur Overnite n’a fait que souligner la faiblesse du syndicat et le poids croissant du transporteur Federal Express (qui ne reconnaît pas les syndicats) a accru la pression. Le secteur du transport routier est pour l’essentiel désyndicalisé. " Il est raisonnable de croire qu’à un moment les accords avec les syndicats deviendront impossibles dans ce secteur ", écrit Michael Belzer, ancien Teamster et aujourd’hui autorité universitaire dans le domaine [20].

Même là où les syndicats ont préservé une certaine puissance les patrons se sont servi de la récession pour exiger des concessions qui ont fini par éliminer des emplois et par limiter ou réduire les salaires et les avantages acquis et les fonctionnaires syndicaux ont en général approuvé ces reculs. Cela a eu lieu même dans les entreprises hautement bénéficiaires. Chez Verizon - l’entreprise dominante dans les télécommunications aux États-Unis - le syndicat a approuvé des concessions concernant l’assurance-maladie et la sécurité de l’emploi qui ont permis une économie d’un milliard de dollars, selon le rapport de la direction [21].

Dans le transport aérien les employeurs ont mis en avant les déficits pour obtenir des concessions de la part des salariés qui ont annihilé les acquis syndicaux obtenus durant des années, voire des décennies. Prétextant la nécessité de sauver le transport aérien après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, les patrons de la branche avaient trouvé la solution pour résoudre le problème des surcapacités qui a caractérisé toute l’industrie des États-Unis ces dernières années. Chez United Airlines, en faillite, l’accord négocié avec les syndicats pour une durée de six ans prévoit des réductions de salaires, des suppressions d’emploi et des modifications des conditions de travail permettant d’économiser 2,56 milliards de dollars par an [22]. Notons que les personnels de maintenance ont puni à la suite le Syndicat international des mécaniciens (International Association of Machinists, IAM) en votant son remplacement par un syndicat de métier. Chez U.S. Airways, en faillite également, la Compagnie a obtenu 7,9 milliards de dollars grâce à des concessions étalées sur sept ans et la suppression des versements au fonds des retraites des pilotes [23]. American Airlines a utilisé la menace du dépôt de bilan pour arracher 1,8 milliard de dollars annuellement grâce à un accord pour quatre ans. Après cela American Airlines a révélé l’existence d’un fonds de garantie en cas de faillite pour les seuls cadres supérieurs... [24]. Ces concessions syndicales ne font que suivre le déclin des salaires réels dans le transport aérien depuis le début des années 1980 - en vingt ans les salaires des personnels naviguants ont perdu au moins 20 %. Ceci a eu lieu dans un des secteurs privé le plus syndiqué, avec un taux de syndicalisation de près de 39 % en 2002 [25].

Dans l’industrie sidérurgique ce sont les quelques 600 000 retraités qui constituent la cible privilégiée des attaques patronales et des concessions syndicales. Soutenant une industrie restructurée par les tribunaux en charge des faillites, l’Union des sidérurgistes de l’Amérique (United Steelworkers of America, USWA) a autorisé les employeurs à supprimer les prestations-maladie des retraités et à transférer leurs pensions à la charge du Fonds (gouvernemental ) de garantie des retraites (Pension Benefits Guarantee Corp.), qui a un déficit de plus de 11 milliards et ne paye qu’une partie des retraites dues [26]. Par ailleurs l’USWA s’est associé avec le patronat pour imposer l’accroissement des droits de douane sur les produits sidérurgiques. Telle est la stratégie syndicale pour protéger les 124 000 emplois qui restent dans le secteur - au prix de l’abandon des générations ouvrières précédentes. Ajoutons que Leo Gerard, le président de l’USWA, a forgé une alliance avec Wilbur Ross, le financier de Wall Street qui a lancé l’International Steel Group (ISG) sur les ruines de LTV Steel et de Bethlehem Steel (U.S. Steel a fait une acquisition similaire en reprenant la National Steel en faillite et en abandonnant ses 35 000 retraités et pensionnés) [27]. Ross fut le champion des droit de douane protectionnistes, maintenant abandonnés, imposés aux produits sidérurgiques chinois et à ceux d’autres pays. Pourtant ISG a vendu une ancienne aciérie de LTV Steel, démontée et embarquée pour la Chine, dans laquelle il compte lancer la production dans deux ou trois ans, en vue d’inonder le marché américain par une production à bas prix [28].

L’Union des travailleurs de l’automobile (United Auto Workers, UAW) a également accepté des concessions sans précédent en signant une convention de quatre ans en septembre 2003, qui concerne 307 000 salariés, mais qui vise surtout les futurs embauchés. Les nouveaux salariés de Delphi (filiale de General Motors, GM) et ceux de Visteon (filiale de Ford) ne seront payés que 14 à 16 dollars par heure, soit près de 10 dollars de moins que les ouvriers des usines d’assemblage. Le montant exact des réductions de salaire n’a pas été connu immédiatement, car l’UAW a accepté de finaliser les négociations après la ratification de l’accord. Cet accord abandonne le principe vieux de 66 ans - à travail égal, salaire égal - et pour en obtenir la ratification l’UAW a comptabilisé les votes des salariés de Delphi avec ceux du trust GM ; Ford a d’ailleurs fait de même avec ceux de Visteon [29].

Les ouvriers des usines d’assemblage en prennent également un coup : ils devront payer plus cher les prescriptions médicales. Le deal inclue aussi un bonus : pour la première fois depuis des décennies les retraites ne vont pas être augmentées et les salaires de base n’augmenteront que de 5 % au cours des prochaines quatre années [30]. En fait, si l’on tient compte de l’inflation, les salaires de base des ouvriers de l’industrie automobile n’ont pas augmenté depuis 1980 [31]. Sur le plan des conditions de travail, l’accord ouvre la voie au développement du " travail d’équipe " qui permet d’éliminer les qualifications acquises et le droit - lié à l’ancienneté - de les obtenir [32]. Ce soi-disant accord de modernisation va accélérer les suppressions d’emplois dépendant de l’UAW. A la fin de cet accord l’UAW - qui organisait jusqu’à 1,5 million à son sommet en 1979 - ne comptera plus que 600 000 membres, dont une bonne partie en dehors de l’industrie automobile [33].

L’UAW espère reconstruire ses bastions en obtenant la neutralité des employeurs pour l’organisation syndicale dans les usines sous-traitantes. En échange l’UAW accepte des réductions de salaire et s’engage à aider à l’amélioration de la qualité. Ainsi lorsque le sous-traitant Metaldyne a acheté à Daimler-Chrysler une usine de composants, située à New Castle dans l’Indiana au début de cette année, l’UAW a accepté une réduction de salaire d’un tiers en échange du droit d’organiser les salariés dans les usines dépourvues de syndicats de cette Compagnie [34]. Les feuilles de paye des ouvriers peuvent être amoindries si les cotisations syndicales augmentent - du moins c’est ce qu’espèrent les fonctionnaires syndicaux.

La réalité c’est que l’UAW, qui dans le passé fixait les normes des augmentations des salaires dans l’industrie manufacturière afin d’assurer un niveau de vie décent aux " cols bleus ", créé actuellement des précédents pour les réduire. On peut se demander comment les dirigeants syndicaux arrivent à la conclusion qu’une telle stratégie convaincra les 80 % des salariés des entreprises sous-traitantes de l’industrie automobile, qui sont non syndiqués, à rejoindre l’UAW - et surtout pourquoi les ouvriers non syndiqués mais mieux payés des usines de montage établies par Nissan, Toyota, Mercedes, BMW et d’autres devraient se sentir attirés.

La portée des concessions faites par les syndicats dans l’industrie automobile, la sidérurgie et les transports aériens peut choquer nombre de syndicalistes. Pourtant ces concessions sont logiques si on se place dans la perspective du partenariat Capital-Travail qui a caractérisé la stratégie des dirigeants syndicaux des États-Unis au cours du demi-siècle passé. Durant les beaux jours du capitalisme états-unien, au cours des années 1950 et 1960, une telle perspective pouvait permettre une croissance du niveau de vie des travailleurs, même si le Capital jouissait ainsi de la liberté d’extraire d’énormes profits. Avec l’émergence d’une économie mondialisée, plus concurrentielle, depuis les années 1970, les patrons ont cherché à obtenir des concessions - ou à les imposer - à tout prix. Les fonctionnaires syndicaux bien payés et acceptant la primauté du profit, isolés de leurs base, ont alors, à de rares exceptions près, accepté d’aider le patronat à " restructurer " l’emploi afin de réduire les " coûts " en échange de la sauvegarde de leur position privilégiée. Ainsi les fiers dirigeants syndicalistes décrits dans les livres d’histoire ont fait place à une nouvelle génération de technocrates sinistres, spécialisés dans la justification des besoins patronaux au nom des " difficultés économiques ", de la " concurrence étrangère ", du " déficit budgétaire " ou de la " législation antisyndicale ". En équilibre instable entre le patronat et les travailleurs, la bureaucratie syndicale s’est spécialisée pour éviter les heurts et la confrontation autant que possible.

Concessions : la prochaine vague

Mais plus la majorité des dirigeants syndicaux font tout pour l’éviter et plus le conflit devient inévitable. La tentative de l’UPS de s’en prendre au fonds multi-entreprises de retraites dont bénéficient les Teamsters dans la branche des transports est un exemple. Au cours de la grève de 1997, le syndicat a gagné non seulement en ce qui concerne le droit des salariés à temps partiel de passer à plein temps, mais également sur le projet syndical des fonds de retraites. Cette fois-ci, l’UPS - qui a déjà réussi à renverser dans l’accord signé en 2002 les acquis des salariés à temps partiel - essaye de remettre en cause les retraites par la voie législative. La proposition de l’UPS de diviser le fonds de retraites interentreprises, si elle était adoptée, impliquerait que des milliers de Teamsters retraités ne toucheraient plus que 12 900 dollars par an - autour du tiers de ce qu’ils perçoivent actuellement [35]. En attendant les administrateurs syndicaux du fonds de pension en question ont accepté des coupes sombres dans les retraites dépendant d’un des plans principaux, ce qui a provoqué des protestations turbulentes de plusieurs syndicats locaux des Teamsters [36].

Si l’UPS réussit, le reste de l’Amérique patronale suivra. David Sockman, ancien directeur du budget dans l’administration Reagan et actuellement PDG du sous-traitant automobile Collins & Aikman, a invité le gouvernement en novembre dernier à établir un fonds pour les retraites dans l’industrie automobile [37]. Dans leur ensemble les fonds de retraites des entreprises sont sous-capitalisés d’au moins 350 milliards de dollars [38]. De nombreuses grandes entreprises ont donc menacé de cesser de financer leurs fonds de pensions et de laisser le gouvernement se débrouiller, ce qui réduirait les retraites versées et aggraverait immédiatement la crise [39].

Quand est-il du secteur public, où les syndicats maintiennent une influence plus grande ? Il convient tout d’abord de noter qu’en raison des lois antisyndicales près de sept millions des salariés publics ont perdu le droit aux négociations collectives [40]. Une analyse complète de la situation est difficile du fait du nombre et de la diversité des entités gouvernementales avec lesquelles les syndicats négocient les accords. Cependant un bref coup d’oeil sur la situation dans trois grandes villes indique clairement que les salariés publics font face aux mêmes attaques que ceux du privé : recours à la sous-traitance extérieure, augmentation du coût des services de santé et exigence d’une hausse de la productivité.

A New York, le plus grand syndicat du secteur public - le Conseil du District n° 37 de l’AFSCME, fort de 120 000 membres -n’a plus d’accord collectif, ni d’autre forme d’augmentation de salaires, depuis juillet 2002. Le syndicat est en conflit prolongé avec le maire, Michael Bloomberg, au sujet du projet de la ville visant à modifier les conditions de travail, réduire le nombre de congés-maladie, de jours de vacances, etc. Bloomberg veut imposer son modèle aux écoles publiques, pour lesquelles il demande un " accord minimal ", qui permettrait d’éliminer quarante ans d’acquis du syndicat des enseignants concernant les normes de travail, afin d’accroître la " productivité " et de permettre la privatisation des services de gardiennage [41].

Les travailleurs du secteur public du district de Los Angeles, membres du syndicat local n° 660 de SEIU, n’avaient pas dû faire face à des attaques aussi agressives lors de la négociation de l’accord signé à la fin de 2003. Ils avaient cependant accepté le gel des salaires durant un an (2004) et des augmentations inférieures à l’inflation pour les deux années suivantes. Si les coût de l’assurance-maladie du district augmentent au-delà d’un certain niveau - ce qui est très possible - même cette légère augmentation sera pourtant annihilée [42]. Les suivants concernés par la négociation collective dans le secteur de Los Angeles sont les enseignants, qui ont déjà expérimenté les réductions liées à la crise budgétaire de l’État de Californie et s’attendent à de nouvelles attaques [43].

A Chicago, où les syndicats du secteur public ont été longtemps intégrés dans la machinerie politique du Parti Démocrate, les dirigeants syndicaux furent forcés d’appeler à une protestation d’urgence contre le plan du maire, Richard Daley, visant à licencier 1000 salariés à la veille de Noël - la plus récente d’une série de suppressions d’emploi et de campagnes pour la productivité de la ville [44]. Le même modèle est appliqué dans l’ensemble du secteur public de la ville.

Si les employeurs - publics et privés - sont assez confiants pour mettre en avant de telles exigences agressives, c’est parce qu’ils travaillent la main dans la main avec la Maison Blanche la plus antisyndicale depuis des décennies. Après sa prise de fonctions George W. Bush a annoncé l’interdiction préventive des grèves dans le transport aérien, il s’est servi de la loi antisyndicale Taft-Hartley contre les dockers de la Côte Ouest, a interdit les syndicat dans la majorité du Département de la sécurité intérieure, a commencé a préparer de nouvelle règles en vue de réduire les indemnités des heures supplémentaires de millions de travailleurs, et a imposé des restrictions sur le financement des syndicats, pour ne mentionner que les mesures les plus connues. Du point de vue de leur fréquence et de leur agressivité ces attaques antisyndicales de la Maison Blanche rappellent celles des administrations républicaines des années 1920.

Cette orientation antisyndicale a ouvert la voie à la plus grande confrontation entre les classes depuis la fin des années 1990 : la grève et le lock-out dans le commerce alimentaire.

Guerre des supermarchés

Contrairement aux syndicats plus puissants dans l’industrie lourde ou les transports aériens, le syndicat des travailleurs du commerce alimentaire (United Food and Commercial Workers, UFCW) avait peu d’espace pour reculer lorsqu’il a été confronté aux exigences patronales concernant la sécurité sociale et les salaires. Avec Wal-Mart qui a maintenant dépassé Kroger en tant que principal détaillant d’alimentation aux États-Unis, les grandes chaînes commerciales (ainsi que quelques plus petites, d’ampleur régionale) ont décidé de casser l’UFCW par une série d’attaques simultanées à travers les États-Unis en automne 2003. La grève d’un mois des 10 000 salariés contres les chaînes de supermarchés locales à St Louis s’est terminée par une victoire partielle ; le combat de deux mois contre Kroger en Virginie occidentale s’est conclu par une défaite partielle [45]. Mais la principale bataille s’est déroulée en Californie du Sud.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : quelques 59 000 salariés sont employés par les trois plus grandes chaînes commerciales - Safeway’s Vons and Pavilions, Ralphs (appartenant à Kroger) et Albertsons. Le syndicat comme les employeurs étaient d’accord pour annoncer que les résultats de la Californie du Sud serviront de norme pour les négociations futures à Indianapolis, Chicago, Denver et ailleurs.

Les exigences patronales en Californie apparaissaient dévastatrices même dans l’actuel climat défavorable pour les négociations collectives. Ils voulaient un accord qui forcerait les travailleurs à payer une part de la sécurité sociale qui, selon les estimations de l’UFCW, s’élèverait à 95 dollars par semaine pour l’assurance, une somme énorme pour les salariés mal payés et souvent employés à temps partiel. En outre les salaires des nouveaux embauchés devaient démarrer sur une grille plus basse. Les patrons voulaient mettre fin au monopole syndical d’embauche et avoir le dernier mot sur la durée du travail. Les dirigeants de l’UFCW ont dû fixer une limite [46]. Le syndicat a commencé la grève chez Safeway’s Vons and Pavilions le 11 octobre ; le lendemain Ralphs et Albertsons déclaraient le lock-out.

Au contraire des patrons de l’acier et des lignes aériennes, les trois chaînes commerciales ne peuvent plaider la pauvreté. Leurs bénéfices d’exploitation additionnés sont passés de 5,1 milliards de dollars en 1998 à 9,7 milliards en 2002 [47]. Néanmoins la menace de Wal-Mart les pousse a agir de manière décisive - et ils ont le soutien du grand Capital. " Lorsque les négociations tenteront de résoudre la grève du commerce alimentaire de la Californie centrale et méridionale, les négociateurs des supermarchés auront un allié loyal, même si invisible, à la table des négociations : les analystes boursiers de Wall Street " écrivait le Los Angeles Times en décembre. Mia Kirchgaessner de la banque d’investissements Sanford C. Bernstein & Co écrivait pour sa part que la grève et le lock-out sont " un des meilleurs investissements que les détaillants alimentaires pouvaient faire " et qu’il est " susceptible de rapporter durant un certain nombre d’années " [48].

A Los Angeles, où les syndicats ont fait leur plus grand pas en avant en organisant au cours de ces dernières années les ouvriers immigrés mal payés, une défaite de l’UFCW serait un coup particulièrement préjudiciable. Depuis le début la Fédération du Travail du district de Los Angeles, dirigée par le secrétaire exécutif Miguel Contreras, a pris l’UFCW sous sa protection. La direction de l’UFCW comprend également l’enjeu. Début décembre le syndicat a organisé une réunion nationale des présidents et des hauts cadres syndicaux à Los Angeles. " Nous voulons soumettre au débat ici la question suivante : "Comment pouvons-nous gagner cette grève ?" Car nous ne pouvons pas la perdre " a lancé Greg Denier, le porte-parole du syndicat [49].

Mais prendre conscience qu’une grève est trop forte pour la perdre n’implique pas pour autant savoir comment la gagner. L’UFCW a déclanché une solidarité d’une ampleur rarement vue, tout en étant loin d’avoir adopté une tactique permettant la victoire. D’abord, le syndicat a retiré les piquets qui bloquaient les centres régionaux approvisionnant les entrepôts, apparemment sous la pression du syndicat des Teamsters, qui représentent quelques 6000 chauffeurs et ouvriers de maintenance des entrepôts. Ensuite elle a retiré les piquets de la chaîne Ralphs de la compagnie Kruger en signe de " bonne volonté " envers le public de la Californie du Sud, durement touché par les incendies de l’automne - et cela alors que l’UFCW poursuivait la grève contre la compagnie en Virginie occidentale (il a été révélé plus tard que les trois entreprises partageaient les bénéfices pendant la durée de la grève et du lock-out, justement pour ne pas permettre aux syndicats de jouer l’une contre l’autre...). Juste avant la Fête nationale, l’UFCW a remis les piquets devant les entrepôts alors que les Teamsters acceptaient de verser des indemnités de grève à ceux des leurs qui honoraient les piquets. Un mois plus tard ceux-ci étaient retirés à nouveau, apparemment parce que les dirigeants des Teamsters, Hoffa Jr., ne voulaient plus verser des indemnités plus longtemps.

Retournant à la table des négociations peu avant Noël, l’UFCW a offert d’accepter ce que ses dirigeants estimaient une concession de 350 millions de dollars sur les cotisations d’assurance sociale - mais les patrons réduisaient l’offre et les négociations étaient rompues le lendemain [50]. Lorsque la grève a dépassé les trois mois, la majorité des travailleurs ont vu leur assurance-maladie refuser les remboursements. L’entrée en scène de l’AFL-CIO a redonné un peu d’énergie à la lutte avec une manifestation combative de 20 000 syndicalistes qui a traversé la zone de Los Angeles. Le lendemain cependant les dirigeants de l’UFCW semaient la confusion en proposant un arbitrage pour résoudre le conflit [51].

Mais même alors que l’AFL-CIO s’impliquait dans les actions de solidarité à travers les États-Unis, l’UCFW ne parvenait pas à rassembler tous ses chefs locaux. A Chicago, le grand syndicat local n° 881 de l’UFCW a ainsi refusé de participer à la campagne de publicité contre la compagnie Safeway, cherchant à négocier un accord séparé avec cette entreprise même si cela devait conduire à la fermeture de plusieurs magasins de la chaîne Dominicks. Accentuant ses désaccords internes, l’UFCW a annoncé que le nombre de travailleurs en grève ou lock-outés était de 59 000, et non de 70 000 comme il l’avait dit pendant longtemps. En fait quelques 11 000 travailleurs avaient poursuivi le travail dans les petites chaînes de supermarchés dont les propriétaires signeront ensuite éventuellement l’accord général.

La conduite erratique de la grève par la direction de l’UFCW est en accord avec son histoire. Issu d’une fusion en 1979, l’UFCW a absorbé des syndicats plus petits - certains en dehors de son champ d’activité - avec armes et bagages, c’est-à -dire sans toucher à ses appareils bien installés [52]. Il en résulte un ensemble important mais peu cohérent, une organisation dominée par des chefs régionaux puissants et parfois corrompus et des fonctionnaires centraux touchant des salaires extravagants [53]. L’union ainsi structurée est notoirement connue pour avoir brisé la grève des emballeurs de Hormel à Austin, dans le Minnesota en 1985-1986, par l’action de son syndicat local P-9, lorsque les ouvriers se sont soulevés contre les concessions faites au patron. Le président de l’UFCW d’alors, William Wynn, avait alors argué que les concessions sont indispensables pour reconstituer le modèle dans l’industrie d’emballage de viande. Cette stratégie a eu pour résultat qu’un des secteurs les mieux payés des cols-bleus a été transformé en une sorte de bagne pour une main-d’oeuvre immigrée mal payée [54].

Joseph Hansen, qui fut le responsable du tournant du syndicat local P-9 en devenant le chef local et le négociateur de l’accord rejeté par les emballeurs, est aujourd’hui le secrétaire-trésorier de l’UFCW, responsable de la collecte des dons de solidarité pour la grève du commerce alimentaire. Douglas Dority, qui devint le président de l’UFCW lorsque Wynn a démissionné accusé de corruption, a été également personnellement engagé dans le tournant du syndicat local P-9. L’impact de cette trahison se ressent encore : les fonctionnaires de l’UFCW ont récemment abandonné à une lente agonie une grève menée par 400 emballeurs dans l’usine Tyson dans le Wisconsin [55].

Le New Unity Partnership et le débat sur l’avenir des syndicats

En 2002 un haut dirigeant de SEIU (Union internationale des employés des services), Stephen Lerner, a rendu public un document sur la stratégie visant à inverser la tendance au déclin des syndicats. " Le mouvement ouvrier, tel qu’il est construit actuellement, est incapable d’élargir et de rendre plus puissants les syndicats aux États-Unis ", écrivait-il, avant d’ajouter : " Nous ne pouvons attendre le consensus. Un groupe de syndicats organisés doit commencer à agir en tant que mouvement ouvrier afin de démontrer comment le syndicalisme doit opérer. " [56]

Un an plus tard ce groupe a pris forme en tant que New Unity Partnership (NUP, Nouveau partenariat unitaire). Son noyau est formé par trois présidents de syndicats éduqués dans les Universités qui forment la " Yvy League " [huit des Universités les plus réputées aux États-Unis : Brown, Columbia, Cornell, Dartmouth, Harvard, Pennsylvania, Princeton et Yale] - Andrew Stern de la SEIU, John Wilhelm du Syndicat des employés des Hôtels et Restaurants (Hotel Employees and Restaurant Employees, HERE) et Bruce Raynor du Syndicat des employés du textile (Union of Needletrades, Industrial and Textile Employees, UNITE). L’Union internationale des travailleurs d’Amérique du Nord (Laborers International Union of North America, LIUNA) et, en dehors de l’AFL-CIO, la Confrérie unie des charpentiers (United Brotherhood of Carpenters) qui a quitté la confédération en 2001, font également partie du regroupement. Les plans du NUP furent révélés par les médias à la veille de la réunion du conseil exécutif de l’AFL-CIO en août 2003. Il s’agissait de reléguer Sweeney - actuel président de l’AFL-CIO - et de s’assurer le contrôle du mouvement ouvrier. Si l’on ne peut dire encore si cela conduira à une scission formelle, il est certain que Sweeney devra faire face à un véritable défi lorsqu’il cherchera à assurer sa réélection au Congrès de l’AFL-CIO en 2005.

Le noeud de l’argumentation du NUP c’est que les syndicats ont été à ce point affaiblis qu’ils ne peuvent plus prétendre fixer des normes pour les non-syndiqués dans la même branche. Ceci les affaiblit face au patronat et ne leur permet plus de mobiliser les non- syndiqués dans l’industrie où ils agissent. Lerner argumente : " Les syndicats ont dilué leur puissance dans les branches en recrutant au petit bonheur dans un effort mal orienté pour survivre (...). Tentant de gagner des membres pour compenser leurs pertes - un petit secteur public par-ci, une petite usine par-là - ces syndicats sont devenus des " attrape-tout ". Ils deviennent des " valets de tous et maîtres de personne ", tentant d’améliorer les conditions dans de nombreuses branches où ils représentent trop peu de travailleurs. " Le syndicalisme général " permet à un syndicat de masquer son déclin dans sa branche d’origine, essentielle. " [57]

Il y a peu à dire de ce constat. Ce qui est discutable, c’est la solution avancée par le NUP dans le document mentionné : une restructuration radicale par en haut imposant aux petits syndicats la fusion avec les grands ; le schéma d’organisation redessiné en fonction de quinze branches ciblées ; suppression des conseils syndicaux locaux et leur remplacement par des fonctionnaires nommés ; finalement, allouer 77 % des budgets syndicaux au recrutement et la majeure partie du reste à la politique. Et pour les bases syndicales ? " Les ouvriers (...) ne seraient plus rien que des unités cotisantes ce qu’ils sont déjà trop, bien que de temps à autre ils seraient entassés dans des bus, habillés de T-shirts identiques et "mobilisés" dans un but décrété d’en haut ", écrit la journaliste syndicale JoAnn Wypijewski [58].

Certains ont comparé le NUP au Comité pour une organisation d’industrie (Committee for Industrial Organization), un regroupement au sein de la vieille AFL qui a fini par scissionner en 1936 pour créer le Congrès des organisations d’industrie (Congress of Industrial Organizations, CIO), indépendant. La différence, c’est que le CIO a été créé en réponse à un puissant mouvement de grève, dirigé par des socialistes et des communistes, qui avaient organisé la grève générale dans trois villes en 1934. Comme l’écrit Herman Benson de l’Association pour la démocratie syndicale, " la saveur idéologique du projet [de NUP] rappelle les conflits démodés d’antan ; une combinaison étrange du conservatisme de la vieille AFL avec son strict modèle d’organisation et du vieux syndicalisme d’industrie radical avec ses syndicats imaginaires concoctés en dehors du bon sens. " Benson souligne que le débat sur la démocratie syndicale apparaît " trop étroit " à Lerner et conclut que " le NUP semble considérer que la démocratie syndicale est une gêne sinon un obstacle. " [59]

Politiquement le NUP est complètement contradictoire. Il regroupe des progressistes tels Stern et Wilhelm avec la vieille garde comme Terrence O’Sullivan, chef du LIUNA, et le conservateur Douglas McCarron des Charpentiers, qui s’est fait remarquer en forgeant une étroite alliance avec George W. Bush. Mais les gauchistes supposés sont disposés à tourner à droite au nom du pragmatisme : Stern, Wilhelm et O’Sullivan ont appelé les autres dirigeants syndicaux à verser comme eux 1000 dollars ou plus pour la réélection du porte-parole des Républicains à la Chambre, Dennis Hastert. Les trois mêmes, en commun avec McCarron, ont acheté des tables à un dîner du Comité de campagne des congressistes républicains.

C’est ce même réalisme politique qui a conduit le SEIU à soutenir la candidature présidentielle de Howard Dean, en rompant avec Sweeney et les syndicats ouvriers alignés sur Richard Gephardt. Longtemps rival de la SEIU de Stern, Gerald McEntee, président de la Fédération américaine des employés d’État, régionaux et municipaux (AFSCME), s’est finalement aligné sur le soutien à Dean, ouvrant ainsi une autre brèche dans les sommets syndicaux. Ainsi la SEIU, force dirigeante du NUP et la plus grande organisation de l’AFL-CIO, après tous ses discours sur le renouveau et la volonté de rompre avec la tradition, est en train de pousser le mouvement syndical dans les bras d’un candidat présidentiel qui a à son actif une longue tradition antisyndicale de lutte pour les privatisations. C’est le coeur de la retentissante rhétorique radicale qui entoure le NUP : une bureaucratie syndicale moins centrale et plus moyenne qui aspire à mobiliser les membres par en haut (opposant la mobilisation à la démocratie) afin de recruter des inorganisés et pouvoir ainsi s’asseoir plus lourdement à la table de négociations. Il n’y a pas là de stratégie syndicale ni d’innovation. Ce n’est qu’un nouvel emballage de la morne tradition syndicale visant à diviser le patronat entre ennemis à punir et prétendus amis à récompenser - ces derniers pouvant fort bien s’avérer être des ennemis le lendemain. Comme l’élection présidentielle s’approche, le NUP, comme le reste de l’establishment syndical, va rouler pour l’élection de n’importe quel candidat démocrate, quel qu’il s’avère être. Les dirigeants du NUP ne sont pas moins hostiles que Sweeney au développement d’une alternative politique indépendante du parti démocrate.

Quand il est question de s’opposer aux concessions faites au patronat, le NUP n’a pas plus d’alternative. Par exemple à Chicago, le syndicat local n° 73 du SEIU s’apprête à accepter que les emplois de gardiens soient mis hors du secteur public. En échange du maintien du droit de représenter ces travailleurs, le syndicat est prêt à accepter la réduction de leurs salaires de 5 dollars par heure. Mais les cotisations syndicales ne seront sans doute pas réduites. Une question demeure : comment le syndicat peut-il prétendre à organiser les non-syndiqués s’il n’est pas capable de défendre ses membres ? Le NUP n’y apporte pas de réponse.

Pourtant le débat créé par l’apparition du NUP est bienvenu. De même que lorsque Sweeney, en renversant le conservateur Lane Kirkland en 1995, a ouvert la porte à plus de militantisme et à plus d’ouvertures pour la gauche, l’apparition du NUP poussera à l’ouverture de débats sur l’état du mouvement ouvrier organisé. La maison syndicale brûle depuis un certain temps, mais ce n’est que maintenant que quelqu’un a tiré l’alarme. Les rivalités et les scissions au sommet - de pair avec l’engagement militant remarqué lors des grèves des supermarchés - ont mis à l’ordre du jour les arguments et les luttes permettant de remettre en question les vieilles certitudes du mouvement syndical, à commencer par l’appui inconditionnel fourni au Parti démocrate. Par ailleurs ces rivalités pousseront l’une ou l’autre des fractions a renchérir sur sa concurrente en organisant des manifestations, des protestations ou davantage. Et plus il y a de ressources investies dans l’organisation - même si c’est de manière bureaucratique -, plus les militants de base disposent de potentiel pour recruter, ce qui est essentiel pour renouer avec la croissance des forces syndicales.

Les récentes mobilisations contre la Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) ont indiqué ce qui est en train de naître dans le mouvement syndical. Le sommet de l’AFL-CIO a non seulement décidé d’organiser la manifestation dans les rues après une longue absence de telles activités, mais encore a décidé de tenir et de forger des alliances avec les militants de l’action directe, les altermondialistes et les activistes de la solidarité internationale. Tant Sweeney que les dirigeants du NUP Stern et Raynor sont montés sur le podium pour haranguer les foules et tous les trois ont dénoncé la brutalité de la police. Le contenu des discours était souvent contradictoire - les gestes de solidarité internationale allaient de pair avec les appels au protectionnisme - mais le message dominant était que les travailleurs doivent s’unir au-delà des frontières dans une lutte commune. C’est une approche fort différente de celle que les syndicats avaient adopté lors de la lutte contre l’Accord du libre échange nord-américain (ALÉNA) au début des années 1990. En outre, les travailleurs - depuis ceux de la construction des limites sud de la Floride jusqu’aux syndicalistes du textile de UNITE de Caroline du Nord licenciés et aux sidérurgistes du Midwest - se sont montrés ouverts aux idées radicales et socialistes. Finalement, le dur traitement des syndicats par l’État a présagé le traitement auquel les ouvriers en lutte feront face dans les mois et les années à venir. C’était en effet un message adressé par le Capital au Travail : le temps où nous traitions les syndicats en tant que partenaires respectables est fini - alors que comptez-vous faire face à cela ?

Que faire pour gagner ?

Malgré la faiblesse de sa direction, la grève et le lock-out des supermarchés ont démontré quel est le potentiel d’une lutte fort différente, fondée sur une action plus militante. Les rassemblements en solidarité avec les travailleurs des supermarchés ont attiré les syndicats de toute la Californie du sud - les enseignants, les électriciens, les salariés des caisse de maladie, les employés du secteur public et bien d’autres. Le point culminant fut l’arrêt de travail organisé par le syndicat des dockers ILWU, qui a usé de son droit contractuel de réunion pendant les heures de travail pour arrêter les docks et organiser un bruyant rassemblement avec l’UFCW en novembre. A la question pourquoi les dockers participaient à une telle action, un membre de l’ILWU a répondu simplement : " une offense de l’un est une offense de tous " [60]Nombre de militants syndicaux et communautaires de Los Angeles ont été actifs durant de nombreuses actions et ont mobilisé leurs syndicats ou leurs communautés. les actions les plus fortes ont eu lieu durant la semaine de la Fête nationale, lorsque les Teamsters rendaient les honneurs aux piquets et que le moral était au plus haut. Ces mobilisations reflétaient aussi l’incroyable diversité de la classe ouvrière états-unienne aujourd’hui : des Blacks, des Blancs, des Latinos, des Asiatiques - tous unis dans une lutte commune.

Le soutien des Teamsters, même s’il n’a duré qu’un mois, a représenté une rupture avec le forçage des piquets qui est devenu routinier pendant les grèves. Harley Shaiken, expert syndical de l’Université de Californie à Berkeley, a parlé de la " renaissance de la solidarité " à propos de la décision des Teamsters de respecter les piquets [61]. Lorsque les dirigeants des Teamsters sont revenus sur leur décision, de nombreux militants de base étaient peu disposés à les suivre. Dans deux centres de distribution, où les syndicalistes de l’UFCW avaient travaillé en commun avec les Teamsters, les militants de l’UFCW ont refusé de retirer le piquet et l’ont prolongé malgré la décision de leur direction [62]. Malheureusement les militants de l’UFCW n’ont pas eu la même confiance en soi dans les autres entrepôts.

Si la stratégie de l’UFCW était contradictoire et vacillante, c’est parce que, comme dans presque tous les syndicats aujourd’hui, les bases syndicales qui auraient pu pousser la lutte en avant sont faiblement organisées. Mais parce que le syndicat a été poussé à entrer dans la lutte par la pression patronale, une activité et des discussions ouvertes ont repris, ce qui créé un contexte favorable pour l’auto-organisation des bases syndicales. Mais tant que les travailleurs et les bases syndicales n’auront pas trouvé la voie de l’auto-organisation dans de telles luttes et celle de l’auto-affirmation dans le syndicat, le scénario le plus probable sera celui de la valse-hésitation - appels au combat puis retraite dès que les patrons montent les enchères.

Quel qu’en soit finalement leur résultat, l’engagement militant et la solidarité envers la grève/lock-out des supermarchés ont fixé de nouvelles normes pour le mouvement ouvrier. Il a été prouvé que les travailleurs - syndiqués comme non-syndiqués - se rassemblent derrière une telle lutte et peuvent lui apporter un énorme soutien matériel. De plus la grève des supermarchés prouve que les syndicats disposent du potentiel permettant d’agir pour arrêter les opérations patronales visant à briser la grève, ce que les dirigeants syndicaux n’ont pas été capables de faire lors des grèves défaites des années 1990. La question est si et quand la pression pour agir de la sorte émergera au sein des bases syndicales.

Le résultat de la guerre des supermarchés ne pourra être correctement apprécié qu’en fonction de résultats concrets : salaires, avantages, conditions de travail, etc. Cependant il y a un autre critère, moins tangible et néanmoins crucial - à quel point la lutte a-t-elle permis de tisser un réseau de militants syndicaux au sein de l’UFCW et entre différents syndicats : cela est essentiel non seulement afin de continuer à construire la solidarité pour les luttes futures, mais aussi pour débattre comment faire revivre le mouvement ouvrier et faire les premiers pas sur la voie de l’auto-organisation des bases syndicales.

Il est possible de le faire et non seulement en Californie. Il y a un lien entre le courage des travailleurs sur les lignes de piquets à Los Angeles depuis quatre mois et la détermination des sidérurgistes contre la ZLÉA à Miami, en dépit de l’omniprésence agressive de la police dans les rues. Les banderoles syndicales dans la manifestation massive pour les droits des immigrés à New York ont aussi rappelé les meilleures traditions de solidarité et de justice du mouvement ouvrier organisé, comme l’a fait pour sa part l’arrêt de travail des dockers de l’ILWU en soutien aux grévistes des supermarchés.

Malgré les graves reculs du mouvement ouvrier, ces manifestations et ces luttes témoignent du potentiel qui doit permettre au syndicalisme de relever les défis dans l’avenir.

Les socialistes dans les syndicats

Voilà un quart de siècle que la chasse aux sorcières anticommuniste de McCarthy a mis fin à l’existence d’un courant socialiste [le terme " socialist " dans le monde anglophone recouvre la notion de " gauche radicale " ou de " gauche révolutionnaire " dans le monde francophone] significatif et organisé au sein du mouvement syndical - un courant capable de mobiliser pour les luttes et d’exiger des comptes des directions syndicales. L’impact de la croissance, de l’inflation et la présence de la confiance dans le cadre de l’économie de plein-emploi a cependant conduit à une vague de grèves à la fin des années 1960 et au début des années 1970 - une rébellion qui a été influencée par les mouvements contre la guerre et le Black Power (Pouvoir Noir), en particulier dans l’industrie automobile. Cette révolte des bases syndicales a permis de renouer quelques liens entre les socialistes et les bases syndicales.

Nombre d’organisations socialistes ont tenté d’établir leurs militants dans l’industrie pour aider à développer ces luttes. L’organisation International Socialists l’a fait de la manière la plus systématique, jouant un rôle important dans la structuration des bases syndicales dans de nombreux syndicats, en particulier chez les Teamsters. D’autres groupes similaires se sont développés de manière indépendante,telslesMineurspour un syndicat démocratique (Miners for a Democratic Union), qui sont parvenus à renverser la direction syndicale corrompue après l’assassinat d’un syndicaliste réformateur.

Alors que les Teamsters pour un syndicat démocratique(Teamsters for a Democratic Union, TDU) ont réussi à se maintenir en tant que tendance réformatrice au sein du syndicat, le début de la récession au début des années 1970 et la forte offensive patronale ont mis fin à l’activité de presque tous les autres réseaux qui prenaient appui sur les bases syndicales. Après des décennies de syndicalisme conservateur et pro-patronal et de l’absence virtuelle des socialistes dans les syndicats, les tentatives de structurer une organisation des bases syndicales n’étaient pas aisées. Comme l’a écrit Kim Moody : " L’absence d’une gauche socialiste bien organisée dans la plupart de ces mouvements a permis que la conscience fragmentée héritée des pratiques syndicales des années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, bien que défiées par l’action, n’ont pas été remplacées par une conscience de classe plus large ni par un mouvement significatif en direction de l’indépendance politique de la classe ouvrière. Même les organisations les plus connues des bases syndicales n’avaient que peu de contact les unes avec les autres. Elles ont mené leur luttes avec leurs patrons largement à l’intérieur de la sphère de leur propre "État-providence privé". En outre, elles luttaient à partir d’une position de sécurité d’emploi garantie, tandis que le nouveau militantisme s’attachait à maintenir les salaires réels au dessus de l’inflation. Comme il a été dit, l’économie était en pleine croissance et l’impact de la baisse du taux de profit sur l’économie était encore marginal. Le "bon sens" de la période a été défié par l’entrée en action de millions de travailleurs, comme il était défié par les mouvements sociaux et anti-guerre. Mais il n’y avait pas de gauche socialiste au sein de la classe ouvrière, ni même de gauche orientée vers les luttes ouvrières, qui aurait été capable de mettre en contact ces deux rives... La conscience fragmentée, encouragée par le syndicalisme pro-patronal moderne a non seulement survécu, mais elle a été renforcée par le sentiment d’insécurité économique qui a gagné la classe ouvrière, permettant à la bureaucratie de rasseoir son autorité et d’ouvrir une nouvelle période de reculs et de concessions négociées dans les années 1980. " [63]

Ces reculs pèsent toujours fortement sur le mouvement ouvrier. Les votes des ouvriers de l’industrie automobile, des sidérurgistes et des mécaniciens en faveur de concessions dévastatrices au cours des dernières années découlent de presque deux décennies de reculs. Les gains salariaux à la fin des années 1990 - accompagnés par des heures supplémentaires - ont partiellement compensé le terrain perdu au cours des années 1980 et les employeurs avec le concours des dirigeants syndicaux ont ouvert des négociations concernant les nouvelles entreprises afin d’y inclure dans les accords les préretraites et les bas salaires, minant ainsi la force des syndicats sans confrontation inutile. Peu confiants dans la volonté des leaders syndicaux de conduire réellement la lutte, les travailleurs ont accepté de tels arrangements aux dépens de la solidarité ouvrière. Étant donné l’absence d’une alternative politique, même des syndicalistes combatifs estiment souvent ne pas avoir d’autre choix que celui d’accepter ce qui leur est octroyé. Nombreux sont ceux, qui conscients des intérêts de leur classe et amers devant les pressions croissantes sur leur vie, sont devenus cyniques ou ont perdu la confiance dans la lutte.

Ailleurs cependant les patrons se sont sentis suffisamment forts, ou ont fait semblant de l’être, pour prendre des mesures plus agressives encore, alors que les travailleurs ont tenté de tracer leur ligne de défense et ont élu des dirigeants plus décidés ou plus réformateurs. On a pu voir de tels exemples dans le syndicat des enseignants et dans le syndicat local n° 100 des transports à New York, qui représente les salariés du métro et des autobus. Dans les deux cas de nouveaux dirigeants ont été élus, avec le soutien des militants clés qui sont socialistes, en réaction aux arrangements et aux concessions de la vieille garde. Pourtant dans les deux syndicats, au cours des deux dernières années,les nouveaux dirigeants se sont arrêtés bien avant d’avoir réalisé les buts promis et font traîner en longueur les négociations. Ils peuvent le faire parce qu’il n’y avait pas de structures d’auto-organisation des bases syndicales, capables de mobiliser pour l’action lorsque les dirigeants s’avèrent peu disposés à le faire. Dans les années 1970, au contraire, les mouvements des bases syndicales avaient été capables de déclencher des grèves sauvages ou de forcer les fonctionnaires à le faire, comme chez les Teamsters, pourtant dominés par la vieille garde.

Le cas des Teamsters des années 1990 met en lumière les limites du changement des directions syndicales lorsque ce changement n’est pas appuyé par une forte auto-organisation des bases syndicales. L’élection du réformateur Ron Carey à la tête du syndicat des Teamsters en 1991 aurait été impossible sans les années du travail du TDU et d’autres militants syndicaux. La grève victorieuse contre l’UPS en 1997 - qui a ébranlé le pays et acquis un large soutien - aurait dû mettre en marche le mouvement ouvrier dans son ensemble. Au lieu de cela Carey fut relevé de ses fonctions après avoir été accusé de corruption (accusations qui se sont avérées sans fondements des années plus tard devant la Cour fédérale) sans jouir du soutien de l’AFL-CIO ni même du TDU. Il aurait certes été difficile d’organiser une campagne réussie en défense de Carey du fait de l’intense engagement du gouvernement pour le renverser. Mais cela constituait une opportunité de s’organiser contre l’intervention de l’État au sein du mouvement ouvrier, intervention qui s’est largement accrue ces dernières années.

Il ne s’agit pas ici de dénigrer l’importance de l’élection des réformateurs à la tête des syndicats. Sweeney est préférable à Kirkland. L’élection de Carey constituait un énorme pas en avant pour les Teamsters et l’élection suivante de James P. Hoffa fut un énorme recul. Il ne s’agit pas non plus de conseiller aux militants syndicaux d’attendre avant que d’élire des réformateurs à la direction. Mais il s’agit de souligner que la renaissance du mouvement ouvrier ne viendra pas d’en haut - que ce soit des individus réformateurs ou d’initiatives comme le NUP - mais que sa source est toujours la base syndicale. C’est un long processus, inévitablement.

Où en sont les socialistes dans les syndicats aujourd’hui ? Au contraire des années 1930 ou même des années 1970, les militants socialistes sont rarement concentrés dans les mêmes branches ou syndicats. Certains militent depuis les années 1970. Une nouvelle génération socialiste s’est établie dans les syndicats au cours des dernières années. Le défi consiste donc à passer du stade des individus et de petits groupes socialistes dans un syndicat particulier à celui d’une organisation des bases syndicales capable d’influencer le syndicat à long terme. Si une telle activité peut parfois conduire à soutenir des candidats pour la direction syndicale, le but de l’organisation des bases syndicales est différent.

L’intention est de développer la capacité des travailleurs eux-mêmes à lutter pour leurs intérêts de manière continue - pour préparer le terrain du futur, lorsque les socialistes se battront pour la direction des mouvements de la classe ouvrière. Il n’est pas question de débats abstraits sur le monde tel qu’il devrait être, mais de la confrontation d’idées, de stratégies et de tactiques mises en avant par le mouvement ouvrier - à commencer par comment se débarrasser d’un petit chef abusif jusqu’à comment gagner une grève. Ainsi, tout en étant enracinée dans les luttes sur le lieu de travail, la stratégie des bases syndicales vise également à relier les luttes quotidiennes avec une analyse socialiste du monde et la construction d’une alternative politique. C’est ainsi que les liens entre l’organisation socialiste et le mouvement ouvrier pourront être reconstruits.

Aujourd’hui le niveau des grèves reste historiquement bas. Mais le militantisme autour des grèves en Californie, après les victoires des grèves à Yale et chez les éboueurs de Chicago et la quasi-grève du syndicat des enseignants de Chicago, témoignent de nouvelles potentialités pour un mouvement syndical combatif.

Conclusion

La crise du mouvement ouvrier, évidente depuis plus de deux décennies, approche d’un point d’inflexion dans les mois ou les années qui viennent. Elle s’exprimera sans doute par des scissions et des fusions, mais permettra également qu’un débat politique s’ouvre au sein du mouvement ouvrier à une échelle plus grande que durant les décennies passées.

Dans ce contexte les socialistes auront l’occasion non seulement de faire connaître leurs idées, mais aussi de tester leurs stratégies en pratique. Là , où les dirigeants syndicaux cherchent à résoudre la crise par des restructurations bureaucratiques aux dépens de la démocratie ouvrière, les socialistes pourront opposer le projet de l’engagement des bases syndicales, du militantisme, de la résistance aux concessions et de la solidarité. L’agressivité croissante du patronat permet de prévoir plus d’affrontements aigus en perspective. Un groupe de socialistes dans les syndicats, bien organisé et confiant en soi, peut, même s’il est petit, apporter une contribution importante à la résistance des bases syndicales qui se dessine.

* Lee Sustar, journaliste responsable de la rubrique sociale de l’hebdomadaire Socialist Worker, est membre de la direction de l’Organisation socialiste internationale (International Socialist Organisation, ISO).
Après avoir été membre de la Tendance socialiste internationale (IST, regroupement international au sein duquel le Socialist Workers Party de Grande-Bretagne est la principale organisation), l’ISO en a été exclue en 2001 (cf. le point de vue de l’IST dans Inprecor n° 458 de mai 2001). Son représentant a participé aux débats du plénum du Comité international de la IVe Internationale en février 2004. L’article que nous reproduisons ici a été publié dans ISR-International Socialist Review, n° 34 de mars-avril 2004 (www.isreview.org).

Traduit de l’anglais par J.M.

Source : www.inprecor.org

* * *

Concernant la grève des supermarchés, lire sur A L’ Encontre :

- Les salarié·e·s des supermarchés californiens dans leur cinquième mois de grève ! (24 février 2004)

- La grève des supermarchés californiens est (mal) terminée (3 mars 2004)

[1Los Angeles Times, 13 février 2004. Le syndicat a tout d’abord annoncé que 70 000 travailleurs participaient à la grève, mais il a révélé plus tard que 11 000 d’entre eux, employés dans les petites chaînes de supermarchés, avaient poursuivi le travail.

[2"Union Members in 2003," Bureau of Labor Statistics, 21 janvier 2003, accessible par internet : www.bls.gov/news.release/union2.nr0.htm.

[3Paul F. Clark, John T. Delany et Ann C. Frost, "Private Sector Collective Bargaining : Is This the End or a New Beginning ?" in Clark et al, Collective Bargaining in the Private Sector, Champaign, Illinois, Industrial Relations Research Association, 2002.

[4BusinessWeek, 5 septembre 2003.

[5Associated Press, 13 février 2004.

[6Socialist Worker, 17 octobre 2003, http://www.socialistworker.org&nbsp ; ; voir également Nation du 6 octobre 2003.

[7Socialist Worker, 24 octobre 2003.

[8Chicago Tribune, 8 décembre 2003 ; voir également le site web des Teamsters for a Democratic Union, www.tdu.org/Convoy/Local_200_Win/local_200_win.html.

[9Socialist Worker, 5 décembre 2003.

[1011. Voir le site web du U.S. labor Against the War, http://www.uslaboragainstwar.org.

[11Los Angeles Times, 9 décembre 2003.

[1213. New York Times, 30 décembre 2003.

[13Washington Post, 12 janvier 2004.

[14Economic Policy Institute, "Economic Snapshot," 14 janvier 2004, http://www.epinet.org.

[15Commonwealth Fund, Sherry Glied, Jeanne M. Lambrew et Sarah Little, "The Growing Share of Uninsured Workers Employed by Large Firms," Octobre 2003, http://www.cmwf.org.

[16Bureau of Labor Statistics, "Productivity and Costs : Preliminary Fourth Quarter and Annual Averages for 2003", 12 janvier 2004.

[1718. Bureau of National Affairs, "Tepid labor market will restrain wages", 15 janvier 2004.

[18Lance Selfa, "Eight Years of Clinton-Gore : The Price of Lesser-Evilism," International Socialist Review n° 13, août-septembre 2000.

[19New York Times Magazine, 20 octobre 2002.

[20Michael H. Belzer, "Trucking : Collective Bargaining Takes a Rocky Road" in Collective Bargaining in the Private Sector, p. 330-31.

[21New York Times, 20 septembre 2003.

[22New York Times, 15 janvier 2004.

[23New York Times, 7 février 2004.

[24New York Times, 17 avril 2003.

[25Nancy Brown Johnson, "Airlines : Can Collective Bargaining Weather the Storm ?" in Collective Bargaining in the Private Sector, p. 6 et p. 34.

[26Seattle Times, 3 février 2004.

[27BusinessWeek, 3 février 2003 et BusinessWeek, 22 décembre 2003. [Notons qu’alors qu’en Europe le patronat s’attaque aux systèmes de retraite par répartition et vante les fonds de pensions privé des États-Unis, le patronat US, en avance d’une bataille, en est a... exiger la reprise par l’État des fonds de pensions qui ont perdu une bonne part de leur capital en spéculant. Mais dans les deux cas il s’agit d’abord de réduire les sommes versés aux retraités ! - ndlr].

[28Wall Street Journal, 8 décembre 2003.

[29Indianapolis Star, 5 octobre 2003.

[30Detroit Free Press, 16 octoibre 2003.

[31Harry C. Katz, John Paul MacDuffie et Frits K. Pil, "Autos : Continuity and Change in Collective Bargaining" in Collective Bargaining in the Private Sector, p. 64. Les données de l’inflation on été calculées sur la base de la méthode de Columbia Journalism Review, accessible par internet : http://www.cjr.org/tools/inflation.

[32Detroit News, 21 septembre 2003.

[33Bloomberg News, 16 octobre 2003.

[34Indianapolis Star, 5 octobre 2003, op. cit.

[35New York Times, 16 décembre 2003.

[36On trouvera les détails sur le site web des Teamsters for a Democratic Union Web site, http://www.tdu.org.

[37Detroit News, 9 novembre 2003.

[38Washington Post, 26 janvier 2004.

[39Socialist Worker, 30 janvier 2004.

[40United States General Accounting Office Report GAO-02-835, "Collective bargaining" 13 septembre 2002, p. 10.

[41New York Times, 7 février 2004 ; New York Times, 12 février 2004 ; New York Times, 26 juin 2003 ; New York Times, 29 décembre 2003.

[42Los Angeles Times, 6 novembre 2003.

[43Los Angeles Times, 18 décembre 2003.

[44Chicago Sun-Times, 23 mai 2003 ; Chicago Tribune, 18 décembre 2003.

[45St. Louis Post-Dispatch, 31 octobre 2003 ; Associated Press, 12 décembre 2003.

[46Nation, 23 octobre 2003.

[47ibid.

[48Los Angeles Times, 22 décembre 2003.

[49Los Angeles Times, 9 décembre 2003.

[50Labor Notes, février 2004.

[51San Diego Union-Tribune, 5 février 2004.

[52Toronto Star, 11 juin 1993.

[53Atlanta Constitution, 25 juillet 1993.

[54Pour un compte-rendu détaillé de cette grève cf. Peter Rachleff, Hard Pressed in the Heartland : The Hormel Strike and the Future of the Labor Movement, South End Press, Boston 1993 ; Hardy Green, On Strike at Hormel : The Struggle for a Democratic Labor Movement, Temple University Press, Philadelphia 1990. Pour une présentation du déclin de l’UFCW cf. Disintegration and Change : Labor Relations in the Meatpacking Industry, University of Pennsylvania Wharton School, Labor Relations and Public Policy Series, Philadelphia1989.

[55Socialist Worker, 6 février 2004.

[56Labor Notes, décembre 2002.

[57ibid.

[58Counterpunch, 6 octobre 2003, http://www.counterpunch.org/jw10062003.html.

[59Counterpunch, 1 décembre 2003, http://www.counterpunch.org/benson12012003.html.

[60Socialist Worker, 14 novembre 2003.

[61Los Angeles Times, 4 décembre 2003.

[62Socialist Worker, 2 janvier 2004.

[63Kim Moody, "The Rank and File Strategy : Building a Socialist Movement in the U.S." Solidarity Working Paper (2000), accessible sur le web : http://solidarity.igc.org/TheRankAndFileStrategy.html. Inprecor n° 452 de novembre 2000 a publié de larges extraits de la troisième partie de cet ouvrage. Kim Moody, rédacteur du bulletin de la gauche syndicale américaine Labor Notes, est militant de l’organisation socialiste Solidarity.


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