Quantcast
RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes


Éric Laurent. Le scandale des délocalisations.

Ce livre remarquable est bien la preuve que, pour l’hyperbourgeoisie, la crise n’est pas le problème, c’est la solution.

Éric Laurent n’appartient pas à la gauche. Il est parfois complaisant (voir ses livres sur Hassan II ou Konan Bédié). Mais dans le métier, on dit de lui qu’il est un " journaliste d’investigation " , c’est-à -dire … un journaliste. Un vrai.

Sa dénonciation des délocalisations, par les patronats étatsunien et français en particulier, est puissamment documentée et offre une mise en perspective exceptionnelle de ce problème économique, social et humain. Les capitalistes occidentaux ont cru qu’en délocalisant ils allaient se servir de la Chine ou de l’Inde en qui ils ne voyaient que des pays tout juste bons à fabriquer des t-shirts ou des jouets à deux balles. Ils comprennent désormais que ces pays dits " émergents " se servent d’eux. Même Wal-Mart, cet immense empire de la distribution qui avait fait plier les gouvernements étatsuniens successifs, est désormais soumis aux logiques industrielle et commerciale des Chinois (l’auteur consacre un chapitre édifiant aux ravages que l’entreprise des Walton a commis dans la société étatsunienne). Pourquoi la Chine ? Parce que, rappelle Éric Laurent - et c’est là une remarque frappée au coin du bon sens, ce pays a été la première puissance mondiale pendant dix-huit des vingt derniers siècles. Pourquoi l’Inde ? Parce que lorsque les Français et les Anglais (qui l’ont oublié) se disputaient ce pays au XVIIIe siècle, son économie était plus puissante que la leur. Retour des choses.

Les responsables des délocalisations ne sont pas les Chinois, mais bien le monde des affaires occidental qui, souligne d’emblée l’auteur, « ne s’est jamais révélé aussi hostile aux intérêts des travailleurs ». Les responsables sont au premier chef les entrepreneurs du CAC 40 qui ont fait passer la part des emplois en France de 50 à 32% de leurs effectifs totaux. Délocaliser, c’est commettre un " crime de bureau " , pour reprendre la célèbre expression utilisée lors du procès Papon. Cela signifie des salaires réduits, moins d’impôts pour financer l’éducation ou la santé, un déclin généralisé et une perte irrémédiable de souveraineté.

Au sein de l’Europe, les grands groupes pratiquent également la " délocalisation sur place " en important des travailleurs de pays européens à la main-d’oeuvre bon marché. Comme France Télécom qui a recruté récemment des Portugais sur des contrats de deux ans. La complicité des pouvoirs publics est totale : l’Union européenne, les États, les régions financent les entreprises qui cherchent à délocaliser, avec l’argent même des contribuables. En dix ans, l’emploi industriel a baissé en moyenne de 15% dans l’Union européenne, et de 20% en France.

Le déclin des États-Unis et de l’Europe s’accélère. En 2010, plus de la moitié de la croissance mondiale a été assurée par les pays émergents, dont un tiers pour la Chine. Une des raisons de cette avancée fulgurante est que les entreprises occidentales de pointe n’hésitent pas, parce qu’elles visent le court terme, à opérer des transferts de technologie, à brader leur savoir-faire aux Chinois ou aux Indiens. C’est le cas de Texas Instruments, installée à Bangalore depuis quinze ans. Ou d’Alsthom qui a été contraint, en toute illégalité, d’abandonner une partie de son know-how aux Chinois qui vendent désormais des trains à grande vitesse à prix cassés. IBM n’est pas morte, mais elle emploie plus de 40000 salariés en Inde. Les Chinois ou les Indiens n’ont plus besoin de racheter des firmes occidentales puisque ces firmes ont « programmé leur suicide » en transférant leur recherche-développement en Asie. 60% des firmes occidentales de haute technologie ont délocalisé leurs emplois. C’est ainsi que les puces électroniques des avions F 16 sont fabriquées en Chine. Comme disait Lénine, « Le jour où nous voudrons pendre les capitalistes, ils nous vendrons eux-mêmes la corde pour le faire. »

L’auteur rappelle que le monde des affaires a toujours été fasciné par les régimes forts. Parmi d’autres étatsuniens, la famille Bush a travaillé avec l’Allemagne nazie. Ikea faisait fabriquer ses meubles en Pologne dès les années soixante. Aujourd’hui, l’Indien Tata - ressortissant d’une authentique démocratie politique - envisage d’implanter sa production automobile en Chine. Le fin du fin est d’installer physiquement une usine dans un État fort, puis, par le biais de succursales multiples et autres entourloupes légales, de localiser les bénéfices dans un pays à faible fiscalité et de déclarer les pertes dans un pays à fort taux d’imposition sur les sociétés.

Toujours en avance d’un quart d’heure, les États-Unis ont innové : non seulement les entreprises, mais également le gouvernement fédéral et les États délocalisent (Yes, they can). Lorsqu’un travailleur de l’Indiana perd son emploi, il compose un numéro officiel et, à l’autre bout du fil, un Indien (sic) lui explique les démarches à effectuer et les droits dont il peut se prévaloir. Dans les faits, cet Indien est rétribué par les impôts que paye le chômeur. C’est ainsi que les États-Unis ont perdu plus d’un million d’emplois au profit de l’Inde. En France, le nombre réel de personnes sans emploi véritable avoisine six millions. Dans un récent article (http://www.legrandsoir.info/Ikea-aux-Etats-Unis-a-oublie-d-implanter-s...), David Macaray expliquait ici-même comment - autre retour des choses - Ikea avait fait des États-Unis une terre de délocalisation, un pays du Tiers-Monde pour le dire vite. Ainsi donc, nos sociétés sont entrées dans un cycle infernal : « En abaissant les salaires et en accentuant les délocalisations, les entreprises affaiblissent la demande intérieure. Elles n’ont pas compris qu’en se débarrassant de leurs salariés elle perdraient leurs consommateurs. » Le pire est que ces mêmes entreprises fuient à l’étranger en exigeant des subventions payées par les gens qu’elles mettent au chômage. Notre système économique en est venu à «  détester ceux qui ont un emploi et plus encore ceux qui l’ont perdu. »

Les pouvoirs politiques sont complices : ils ne protègent plus du tout les travailleurs. Ils observent sans réagir les déqualifications, l’abaissement des salaires, le travail à bas coût. La politique européenne est aussi absurde que criminelle : « Elle s’offre à la concurrence internationale tout en pratiquant une politique interne de la concurrence, tatillonne, qui interdit à ses États membres de fournir à leurs industries un soutien public. Comme c’est le cas en Chine ou aux États-Unis. »

Que se passera-t-il lorsque la mariée sera devenue vraiment laide ?

Paris : Plon, 2011.

URL de cet article 13459
   
Même Auteur
Éric Dupont-Moretti : "Condamné à plaider"
Bernard GENSANE
Il a un physique de videur de boîte de nuit. Un visage triste. De mains trop fines pour un corps de déménageur. Il est toujours mal rasé. Il sera bientôt chauve. Parce que ce ch’ti d’origine italienne est profondément humain, il est une des figures les plus attachantes du barreau français. Il ne cache pas sa tendance à la déprime. Il rame, il souffre. Comme les comédiens de boulevard en tournée, des villes de France il ne connaît que les hôtels et ses lieux de travail. Il a décidé de devenir avocat le (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

La propriété privée nous a rendus si stupides et si bornés qu’un objet n’est nôtre que lorsque nous le possédons.

Karl Marx


Médias et Information : il est temps de tourner la page.
« La réalité est ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons est fondé sur nos perceptions. Ce que nous percevons dépend de ce que nous recherchons. Ce que nous recherchons dépend de ce que nous pensons. Ce que nous pensons dépend de ce que nous percevons. Ce que nous percevons détermine ce que nous croyons. Ce que nous croyons détermine ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est notre réalité. » (...)
51 
Reporters Sans Frontières, la liberté de la presse et mon hamster à moi.
Sur le site du magazine états-unien The Nation on trouve l’information suivante : Le 27 juillet 2004, lors de la convention du Parti Démocrate qui se tenait à Boston, les trois principales chaînes de télévision hertziennes des Etats-Unis - ABC, NBC et CBS - n’ont diffusé AUCUNE information sur le déroulement de la convention ce jour-là . Pas une image, pas un seul commentaire sur un événement politique majeur à quelques mois des élections présidentielles aux Etats-Unis. Pour la première fois de (...)
21 
Analyse de la culture du mensonge et de la manipulation "à la Marie-Anne Boutoleau/Ornella Guyet" sur un site alter.
Question : Est-il possible de rédiger un article accusateur qui fait un buzz sur internet en fournissant des "sources" et des "documents" qui, une fois vérifiés, prouvent... le contraire de ce qui est affirmé ? Réponse : Oui, c’est possible. Question : Qui peut tomber dans un tel panneau ? Réponse : tout le monde - vous, par exemple. Question : Qui peut faire ça et comment font-ils ? Réponse : Marie-Anne Boutoleau, Article XI et CQFD, en comptant sur un phénomène connu : "l’inertie des (...)
91 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.