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Algérie : La polémique autour de l’école ou le retour du refoulé ethno-culturel

Des centaines de jeunes Kabyles manifestent, le 1er novembre 2001, au stade du 5 juillet à Alger, afin d’exprimer leur appartenance berbère lors de la commémoration des martyrs de la guerre d’indépendance (1954-62). AFP/Archives

Si l’affaire Benghabrit a des répercussions aussi profondes, c’est avant tout parce qu’elle soulève des enjeux identitaires et linguistiques qui cristallisent les traditionnelles oppositions.

Le 15 septembre dernier, la ministre algérienne de l’Éducation nationale, Nouria Benghabrit, a tenté d’éteindre la énième polémique dont elle fait l’objet en demandant le retrait des nouveaux manuels de géographie destinés aux élèves de première année moyenne. Le livre recelait des « erreurs » comme la substitution de la Palestine par Israël sur une carte géographique et des affirmations notoirement inexactes sur l’origine ethnique du peuple algérien. Nadia Benghabrit est une habituée des controverses. Un mois plus tôt, elle s’est attiré les foudres des internautes sur les réseaux sociaux à la suite d’une proposition de réforme visant à introduire la langue courante, « la darija », à l’école.

Dans le contexte algérien, marqué tant par une histoire coloniale lourde qui renferme un processus d’acculturation et par une politique d’arabisation menée depuis l’indépendance pour restaurer l’identité nationale, une telle recommandation n’allait pas manquer de susciter d’âpres critiques. Elle fait écho à une autre proposition formulée par la ministre sur le choix du français comme langue d’enseignement des disciplines scientifiques et technologiques, qui relance le vif débat sur les options idéologiques (arabité/islam) de la politique de réappropriation identitaire lancée en 1962.

Depuis près d’un an, ces interventions déclenchent les réactions les plus virulentes allant de l’invective familière à la défense aveugle de la ministre dans la presse algérienne et conduisent certains observateurs à se demander de quoi Benghabrit est-elle le nom ? Un indicateur du degré de perméabilité du système aux transformations ? Ou l’incarnation d’une réelle aspiration de changement de certains cercles du pouvoir, cassée par la réalité du rapport de forces politiques ? Au-delà de ces questions auxquelles il semble prématuré de répondre, si cette affaire a des répercussions aussi profondes c’est avant tout parce qu’elle soulève des enjeux identitaires et linguistiques qui cristallisent les traditionnelles oppositions moderniste/conservateur, kabyle/arabe, francophone/arabophone.

Fabrication coloniale et racialiste

Depuis l’indépendance, ces différents clivages se manifestent de façon récurrente au sein de la société algérienne. La réaffirmation constante par le discours officiel de l’identité arabo-musulmane de l’Algérie, et dans lequel se reconnaissent et s’identifient une majorité significative d’Algériens, n’a pas neutralisé les revendications culturelles berbères.

Au contraire, depuis plusieurs années, la dynamique culturelle berbère s’exprime essentiellement au sein de la composante kabyle. La présentation du processus d’arabisation comme une entreprise naturelle, achevée et irréversible et la négation de la question berbère dans le référentiel national a eu pour effet de structurer une sous-identité berbère renouant avec les mythes de la colonisation française. L’arabisation conçue dans l’approche d’ « une guerre à parachever » pour disqualifier la langue de l’ancien colonisateur (et homogénéiser la population dans un ordre national), a été perçue par certaines composantes berbères comme une politique d’exclusion et de répression. Cela a contribué à forger une conscience collective distincte en réintroduisant l’imagerie ethno-politique d’un exceptionnalisme kabyle développée sous la colonisation.

Le colonialiste Eugène Bodichon, cité par le chercheur Yassine Temlali, illustre bien la stratégie du diviser pour régner : « La France doit développer cet instinct antipathique entre Arabes et Kabyles et mettre à sa convenance les deux races aux prises l’une contre l’autre. » La tentative d’assimilation des Kabyles comme auxiliaires de la colonisation pour transmettre l’œuvre civilisatrice aux Arabes reposait sur une construction relevant du mythe : des « Berbères ou Kabyles, actifs, industrieux, groupés surtout dans les régions agricoles » par opposition aux « Arabes, indolents et fatalistes, plus nombreux dans les régions de pastorat et de nomadisme »**.

Cette fabrication coloniale et racialiste d’une Algérie divisée entre les Kabyles considérés comme de grands travailleurs, aptes au progrès et peu religieux, et les Arabes nomades fanatiques, enfermés dans leurs archaïsmes, a été longuement analysée par l’historien français Charles-Robert Ageron dans ses travaux. Celui-ci consacre toute une réflexion à « La politique berbère (kabyle) de la France en Algérie : mythes et réalités ».

L’historien anglais Hugh Roberts s’est également attaché à déconstruire ce récit mythologique longtemps entretenu par les ethnologues qui, partant de l’observation de certaines formes d’organisations politiques centrée sur la Jema’a (assemblée de tribus) ont dans une vision essentialiste développé la représentation du berbère moins réfractaire à la démocratie. Selon Hugh Roberts, « les tenants du "mythe kabyle" ne voyaient cette tradition que chez les Kabyles ou à la limite chez les populations berbérophones en général et, ce faisant, opposaient les Kabyles (ou berbères) aux Arabes, catégorie résiduelle aux contours flous. » Si ce mythe fortement ancré dans l’imaginaire inspirera une politique de division et d’instrumentalisation des populations berbères, cette segmentation ne prend pas fin à l’indépendance. Elle va se reproduire en raison de l’exclusion de l’apport berbère dans la conscience politique collective, l’antagonisme arabo- berbère remplissant en réalité une fonction politique.

Déficit de légitimité

Interroger la reproduction des divisions ethno-culturelles et ethno-linguistiques revient à soulever la question des enjeux de pouvoir. La crise structurelle qui mine le politique, à savoir le déficit de légitimité, apporte un éclairage important sur ce point. Ces conflits dans le champ culturel informent sur la dynamique de légitimation du pouvoir en Algérie : l’État arbitre et garant de l’unité nationale. Répondant au député du Front de la justice et la liberté, Hassan Laribi, sur la place de l’islam dans l’éducation, la ministre N. Benghagrit a souligné que l’école est « un élément de consolidation de l’identité nationale et de l’unité du peuple algérien.

L’école algérienne est appelée à promouvoir les valeurs relatives à l’islam, à l’arabité et à l’amazighité, et à les préserver ». En dépit de la reconnaissance par l’État de la pluralité ethnique et linguistique, les tensions liées à ces enjeux persistent. Toute initiative politique prise dans ce champ est d’emblée entachée de suspicion par les différents protagonistes et entrepreneurs culturels. Chaque camp peut accuser l’État de « jouer » en faveur de l’autre camp. Sans doute que la lutte ethno-culturelle est révélatrice d’une question plus profonde : le pouvoir est-il en mesure d’imposer sa légitimité à toutes les composantes de la nation algérienne ? S’il n’y parvient pas, ces tensions politiques pourraient être lourdes de conséquences pour l’avenir de l’Algérie.

Lina KENNOUCHE et Tayeb EL MESTARI

*Politologue de formation, Tayeb el-Mestari est l’auteur, notamment, d’« Analyse socio-politique des intellectuels francophones algériens, problème d’approche théorique ». Sa réflexion porte sur la problématique des intellectuels et leur relation au pouvoir en Algérie.

**Gallouédec L. et Maurette F., 1924, Nouveau cours de géographie. Géographie de l’Asie, de l’Insulinde et de l’Afrique. Classe de 5e, Paris, Hachette.

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