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"C’est la Palestine, je l’ai dessinée en train de perdre son sang" (CounterPunch)

En souvenir de Mohammed Ziad Awad Salayma, qui a été tué le jour de ses 17 ans (12-12-12) parce que, du fait qu’il était un peu sourd, il n’a pas compris ce que disait la soldate israélienne, Nofar Mizrahi, qui lui a tiré dessus à bout portant.

Les caractères des bandes dessinées de Guy Delisle ont quelque chose de triste. La femme de Delisle travaille pour Médecins Sans Frontières ; ses missions à Myammar et en Israel-Palestine ont donné l’opportunité à toute la famille (y compris aux deux enfants, Louis et Alice) de voir le monde. Deslisle avait déjà la bougeotte avant de suivre sa femme dans ses missions. Il avait été en Chine et en Corée du Nord pour superviser la fabrication de dessins animés. Cela nous a valu deux bandes dessinées excentriques mais instructives : Shenzhen (2000) et Pyongyang (2003). Quand je les ai lues, elles m’ont rappelé le travail de Joe Sacco dont les bandes dessinées Gorazde (2000) sur la guerre en Bosnie orientale (1992-1995) et Palestine (2001) sont les fleurons du journalisme politique en bande dessinée. Le travail de Delisle n’est pas moins sérieux que celui de Sacco mais il y a une différence majeure. Les deux auteurs se mettent en scène dans leurs bandes dessinés, mais Sacco s’efforce de briser l’idée d’objectivité et d’offrir sa voix critique comme antidote à la manière édulcorée dont les conflits sont trop souvent rapportés (il l’explique clairement dans son dernier livre, Journalisme Metropolitan Books, 2012). Delisle s’implique aussi dans ses livres, mais comme un observateur candide qui se cogne aux choses, qui se comporte sottement avec ceux qu’il rencontre, et, à travers les interactions de la vie quotidienne, il révèle sur ces endroits des choses que ceux qui n’ont pas approfondi la question ne peuvent pas connaître.

Le "Delisle" des bandes dessinées trouve sa voix quand il devient papa et qu’il accompagne Nadege à son poste au Myanmar avec le jeune Louis et ensuite en Israel-Palestine avec Louis et Alice. Dans les deux livres qu’il a écrit sur ces séjours (Burma Chronicles, 2008 ; Jerusalem, 2012), on le voit poussant une poussette, cherchant des garderies et des parcs, essayant de trouver des choses intéressantes à faire dans les mondes culturels exotiques qui l’entourent, quand son rôle, à la fois délicieux et usant, de père à plein temps, le lui permet. Son livre sur Myanmar est plein de petits détails sur les privilèges de la kleptocratie paranoïaque qui dirige le pays et les privations des gens ordinaires, détails qu’on découvre au fil d’histoires exprimant la simple joie de vivre. Et puis tout à coup, surgit la politique. Quelqu’un emmène Delisle au nord dans la ville Hpakant, dans l’état de Kachin, où il s’aperçoit que les travailleurs employés dans les mines de jade qui appartiennent à des Chinois reçoivent leur salaire sous forme d’héroïne. Pour trois sous, les ouvriers peuvent aller se faire shooter dans les "galeries de shoot" que le gouvernement autorise parce que la drogue calme les habitants de cette région encline à l’insurrection. Le papa naïf devient le révélateur de souffrances sans nom.

Si j’étais le gouvernement israélien, je me serais renseigné sur Delisle avant de le laisser entrer dans le pays. Delisle a vécu à Jérusalem avec sa famille en 2008-09. Pendant que Nadege travaille à MSF dans les territoires occupés de Palestine, Delisle découvre l’iniquité israélienne au quotidien. La famille habite dans Jérusalem Est qui fait partie des territoires occupés qui sont maintenus dans la stagnation - ils y ont trouvé une population dévastée par le "mur de séparation" et par la présence constante de l’armée israélienne. En même temps, de l’autre côté des différentes Lignes Vertes, Israël est, comme les Israéliens aiment à le dire, un peu comme l’Europe. Le fossé qui sépare les deux entités est révélé à travers les petites difficultés d’une père qui essaie de bien élever ses deux enfants. Et naturellement Delisle est tout à fait conscient qu’il n’est là que pour peu de temps et qu’il bénéficie de tous les privilèges d’un international travaillant pour une ONG. Une partie de son livre m’a fait penser à Kaboul Disco de Nicolas Wild (HarperCollins, 2009), qui décrit une ville déchirée par la guerre du point de vue d’un employé d’ONG qui essaie de gérer son quotidien.

C’est alors qu’éclate l’Opération Cast Lead. Nadege est appelée à Gaza mais ses collègues de Médecins Sans Frontières ne peuvent pas y entrer. Israël a fermé la frontière. C’est à travers leurs expériences et les reportages de la journaliste d’Al-Jazeera, Ayman Mohyeldin, que nous entendons parler de Gaza. C’est un avant-poste - un no man’s land. Mais la guerre contre Gaza ponctue le livre. Comme une ellipse. Le reste du livre montre l’étouffement des Palestiniens par Israël, l’émergence d’un nationalisme dogmatique dans la société israélienne et le casse-tête des expatriés qui sont profondément inquiets pour les victimes mais ne peuvent pas faire grand chose. A une soirée réunissant des expatriés, vers la fin du livre, à une question sur les projets artistiques dans les Territoires Palestiniens, Delisle répond : "C’est plus facile de rentrer en Corée du Nord". Il sait de quoi il parle.

Dans la bande de Gaza, pendant Cast Lead, il n’y avait pas de place pour l’ambiguïté. Fida Qishta qui est née et a vécu à Rafah a pris sa caméra vidéo et n’a pas cessé de filmer ce qu’elle voyait. Des échantillons de son travail comme cinéaste de mariage nous montre que des gens qui vivent sous une aussi longue occupation n’oublient pas d’avoir des moment de joie. Mais, sous-jacente à la douloureuse méditation du film "Where Should the Birds Fly ? *", on sent tout ce que ça a d’humiliant d’être obligé de survivre de cette manière. Des scènes de fermiers et de pécheurs ordinaires essayant de faire leur travail sous les balles des snipers et des bateaux de guerre israéliens en disent long. Tous ceux qui parlent des roquettes du Hamas devraient regarder l’extrait où Qisha filme les soldats qui, de manière aussi banale que sinistre, se servent de leurs fusils pour humilier et effrayer les Palestiniens désarmés qui essaient de gagner leur vie. Les bulldozers et les barrages militaires rendent leur vie impossible.

Puis Cast Lead a éclaté. C’est une bonne chose que Qisha ait une caméra et qu’elle soit si courageuse. Ce qu’elle montre est dérangeant et honnête - il n’y a rien d’artificiel dans le film. Nous sommes là le jour (18 janvier) où une attaque israélienne a tué 48 membres de la famille de Helmi et Maha Samouni - dont la maison située à Zeituon, dans les faubourgs de la ville de Gaza, a été bombardée avant d’être occupée. Avant leur départ, les soldats israéliens ont laissé des mots d’amour à la Palestine sur les murs, des graffitis en Hébreu et en Anglais : Les Arabes doivent mourir, Faites la guerre pas la paix, un de moins plus que 999 999 à tuer, Arabes 1948-2009. Qisha est allé voir Ayman el-Najar, une adolescente de 15 ans victime d’un bombardement israélien (qui a tué sa soeur). Elle montre ses blessures à Qisha, son corps ravagé par les brûlures au phosphore blanc. Qisha se réfugie dans les bâtiments de l’ONU, comme tant de familles palestiniennes. Les F-18 israéliens larguent des bombes, une partie atterrit sur le complexe de l’ONU, la nuit resplendit de traces de phosphore, magnifiques dans le ciel, barbares pour la peau.

Puis nous faisons connaissance de Mona. Sa rencontre est l’apothéose du film. Elle a 10 ans et guide Qisha à travers les souffrances et la résilience du peuple de Gaza. Elle est issue d’une famille de fermiers qui ont été parqués dans une maison voisine par les troupes israéliennes qui accusaient son frère de faire partie du Hamas ; La maison a été bombardée. Qisha demande à Mona combien de personnes de sa famille ont été tuées ce jour-là . "Dans ma famille proche ?" demande Mona sans se rendre compte de la gravité de sa question. Tant de morts ! Mais elle semble résignée et pleine de sagesse : "Si nous mourons, nous mourons et si nous survivons, nous survivons" dit-elle gravement. Elle montre à Qisha un dessin qu’elle a fait du massacre : "C’était une mer de sang et de morceaux de corps", dit-elle. "Ils ont pris ceux que j’aimais le plus", c’est à dire ses parents. Elle montre un personnage du dessin : "Elle, c’est la Palestine, je l’ai dessinée en train de perdre son sang."

Cette scène se passe au bord de la mer. Mona raconte à Qisha ce qu’elle ressent. Cela résonne à mes oreilles comme la version enfantine de la vaste vision de Mahmoud Darwish :

J’aime vraiment les oiseaux parce qu’ils sont libres,
Ils volent, ils chantent et ils voyagent.
Le matin ils gazouillent.
Ici à Gaza nous sommes comme des oiseaux en cage,
Nous ne pouvons ni voler, ni respirer, ni chanter.
Nous sommes enfermés dans une cage de tristesse et de chagrin.

Je me demande si Delisle aurait été capable de rester détaché en présence de Mona. Je me suis posé cette question en repensant à la manière dont j’avais regardé le film de Qisha. Après l’avoir regardé, m’étais-je détourné dans un sentiment d’impuissance et avais-je cherché m’échapper dans une quelconque distraction ? Suis-je capable de supporter le poids que porte la jeune Mona, le fardeau des pertes dévastatrices qui lui on été infligées ?

Vijay Prashad

Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/2012/12/14/this-is-palestine-i-drew-her-bleeding/

Traduction : Dominique Muselet

"Arab Spring, Libyan Winter" (AK Press) est le dernier livre de Vijay Prashad

Note : (*) Pour voir la bande annonce du film http://www.deepdishtv.org/ProgramDetail/Default.aspx?id=3520

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