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Chili : l’arnaque de la post-dictature consommée

Marcos Roitman Rosenmann

Rien de nouveau. La victoire de José Antonio Kast confirme un processus politique dont la logique ne dépend pas de gagner ou de perdre des élections. Nous sommes en présence d’une dynamique de long terme, dont le début s’ancre dans le coup d’État civilo-militaire qui a renversé le gouvernement de Salvador Allende le 11 septembre 1973. Penser à un Chili plein de vertus, exemplaire et progressiste, en désignant Kast comme le début d’une étape noire d’involution politique, c’est perdre le nord, quand ce n’est pas être complice d’un mensonge construit par les uns et les autres.

Depuis Pinochet, en passant par Aylwin, Frei, Lagos, Bachelet, Piñera, Boric et maintenant Kast, il y a continuité. Un accord de principe. Le modèle n’est pas touché ; il peut y avoir changement d’hégémonie, de nouveaux partis, un discours apocalyptique, mais en aucun cas une rupture. Ni José Antonio Kast ni Jeannette Jara ne représentaient des positions inconciliables. Ils sont les deux faces d’une même pièce. C’est une question de goûts. Certains préféreront peut-être le recto et d’autres le verso, mais la valeur de la pièce n’est pas négociable. Les différences ne se situent pas autour du projet de société.

Les chefs de campagne de Jeannette Jara ont été recrutés dans l’élite politique la plus discréditée de la Concertation. Seulement deux noms, Ricardo Solari et Carlos Ominami. Mal conseillée, elle a envisagé de renoncer à son affiliation communiste si elle gagnait au second tour. D’un autre côté, affirmer que José Antonio Kast revendiquait la figure de Pinochet, c’est oublier que d’anciens présidents, des ministres démocrates-chrétiens, des dirigeants sociaux-démocrates, des universitaires postmodernes, se sentent héritiers de son "œuvre". Si les deux projets de nouvelle Constitution ont échoué, c’est à cause de la persistance des principes de la Constitution de 1980, fondés sur l’idée d’un État subsidiaire, où l’éducation, la santé, le logement, la flore et la faune font partie d’une société de marché ; une marchandise ; un bien disputé, et non un droit du citoyen.

Clients, consommateurs et "autonomisés". Les contradictions sont de second ordre. Elles se réorientent dans les façons d’aborder la gestion publique. Elles diffèrent sur les politiques de sécurité, d’immigration, de délinquance, de famille, de langage inclusif LGTBI+, de politique internationale et de droits de l’homme. On dira que ce n’est pas peu, mais le Chili ne se brise pas, n’est pas dominé par le narcotrafic et la délinquance n’y règne pas en maître.

Le langage apocalyptique, la démagogie et un discours fondé sur le mensonge ont fait de Kast un bon candidat. Sa victoire confirme le succès d’une transition pactée avec le tyran. Penser en marge de l’ordre néolibéral n’a pas de sens. Nous parlons de la refondation de l’État chilien, à laquelle tous ont participé. En plus d’un demi-siècle, aucun gouvernement, y compris la dictature, n’a remis en cause la société de marché. De Patricio Aylwin à Gabriel Boric, la critique du capitalisme a disparu.

Penser qu’aujourd’hui commence un processus d’involution politique au Chili, c’est ne pas comprendre que la société chilienne actuelle s’est constituée sous une architecture négationniste de la démocratie. Pour qu’elle trouve sa place dans le nouvel ordre constitutionnel, elle a été rebaptisée : démocratie tutélaire, surveillée, restreinte et de faible intensité. Nous assistons à l’oligarchisation du pouvoir politique. Au Chili, la démocratie n’a pas sa place dans l’ordre constitutionnel.

La victoire de José Antonio Kast met à nu le succès du projet néolibéral. Quel que soit le gouvernant, le système se perpétue dans le temps. Kast formera son cabinet en faisant appel aux fonctionnaires et figures de la droite traditionnelle, tous pinochetistes. Son parti n’a pas d’enracinement territorial. Obtenir des votes et gagner la présidence n’implique pas d’avoir des cadres politiques ni une capacité de gouvernement.

Une chose similaire est arrivée au Frente Amplio. Gabriel Boric a gagné la présidence avec un discours radical, issu de l’explosion sociale d’octobre 2019, le même qu’il a démantelé et réprimé après avoir signé le pacte pour la paix et une nouvelle Constitution un mois plus tard. Son organigramme ministériel a fini entre les mains de sociaux-démocrates, de "socialistes", de membres de l’ex-Concertation et de la Nouvelle Majorité. Piégé dans ses filets et orphelin de dignité, il quitte la présidence, ayant pour dette d’avoir trahi son projet, afin de "séduire la droite" pour forger un large consensus de gouvernabilité. Rappelons que dans les gouvernements progressistes, il y avait des pinochetistes avoués.

Se déchirer les vêtements et présenter la défaite de Jeannette Jara en affirmant qu’il est temps d’une réflexion profonde et d’appeler à un branle-bas de combat pour défendre la démocratie, c’est retomber dans l’incohérence de ceux qui ont cessé depuis longtemps de lutter pour elle. Sans critique de l’exploitation capitaliste, aucun projet transformateur n’est viable. L’espoir d’un changement social ne suppose pas un horizon démocratique, de justice sociale et d’équité ; il peut l’être en sens inverse. Revendiquer plus de répression et un ordre autoritaire est compatible avec les lois de l’offre et de la demande.

S’il y a une conclusion à tirer des résultats, c’est la force d’un ordre social ancré dans les libertés individuelles, l’initiative privée et la main invisible du marché. Le tournant ou la bataille culturelle a réussi à consolider, parmi les Chiliens, le slogan "sauve qui peut, mais moi d’abord". La grande arnaque, c’est de penser qu’au Chili les gouvernements ont été démocratiques, c’est une garantie de succès. Vive la liberté ! À bas la démocratie !

 https://www.lahaine.org/mundo.php/chile-se-consuma-la-estafa-posdictadura

COMMENTAIRES  

17/12/2025 15:05 par diogène

« Sans critique de l’exploitation capitaliste, aucun projet transformateur n’est viable. »

Seulement au Chili ?
Phrase après phrase, on pourrait faire un copié/collé de ce texte pour la France en changeant simplement les noms des acteurs.

17/12/2025 18:17 par sylvain

A un coup d’état près, c’est un peu comme ici.
A part ca j’ai du mal a comprendre sur la conclusion, c’est quoi le sens de condamner les libertés individuelles pour célébrer trois ligne plus loin la liberté par un "vive la liberté" ? c’est quoi la liberté si elle n’est pas individuelle ? le sentiment de liberté est censé être ressenti par qui a part une personne ?
Le libéralisme ne vénère pas la liberté, il vénère le pouvoir. Il vénère la liberté du pouvoir, qui s’incarne dans l’égo démesuré de quelques capitalistes, libertariens, oligarques, peu importe le nom.

17/12/2025 21:53 par diogene

Bien sûr
C’est la liberté du renard libre dans le poulailler libre
Le renard aime bien embrouiller les poules avec des mots vides

18/12/2025 10:20 par D.Vanhove

Sauf erreur de ma part, je pense que la conclusion (mise à mal par les précédents commentaires) est à comprendre au second degré...

18/12/2025 20:08 par T 34

Telesur a publié cette caricature montrant le président sortant Boric et le président élu Kast avec la légende : La politique du gouvernement qui arrivant par la gauche se déplaça vers la droite, livre le pays au pinochetisme.

On pourrait faire l’analogie avec la France où Hollande et le dictateur Macron font la même chose pour le Pen.

19/12/2025 07:53 par Zéro...

Le Système manœuvre partout pour se maintenir et sort successivement ses diverses armes que sont les Sociaux-Démocrates, des candidats sortis de nulle part censés être vierges et purs et la Droite dure si besoin - lorsque les autres sont discrédités...

L’idée du Système est de ne jamais perdre le Pouvoir, d’accepter des variantes internes et de s’opposer à toute alternative sociale sincère.

Quand nous acceptons de monter un Front Républicain, nous participons à proroger le Système en croyant naïvement que Centre et Droite modérée diffèrent du RN ; c’est la cas sur le Sociétal mais en aucun cas sur le Social !

Est-il plus important de défendre les acquis ou de se noyer dans des combats qui ne suscitent pas d’adhésion dans le pays et provoquent l’exclusion électorale des idées profondément de Gauche ?

Mettre en sourdine certaines idées, SANS LES RENIER, est-il si difficile ?

Voyez le RN qui le fait très bien en se la jouant social alors qu’il est acquis au capitalisme...
Il ne nous trompe pas mais trompe beaucoup de Français en étant, et de loin, le premier parti de France !!

19/12/2025 09:34 par sylvain

@vanhove

J’ai peut être mal saisi. Mais si je vois une ironie évidente dans le "Vive la liberté ! A bas la démocratie !" qui moque à juste titre les démocraties autoproclamées, je ne la vois pas dans le triptyque "libertés individuelles, l’initiative privée et la main invisible du marché." J’en conclus que l’auteur abandonne la liberté individuelle au liberalisme pour ensuite saluer une liberté dont je ne saisis pas la nature

19/12/2025 12:53 par va savoir

La grande arnaque, c’est de penser qu’en rance les gouvernements ont été démocratiques, c’est une garantie de succès. Vive la liberté ! À bas la démocratie !

Vive la gauche ! vive la droite ! vive tous les partis, en fait.

vive les élections et tous les escrocs qui les confondent avec leurs érections

19/12/2025 17:28 par Vania

Extrait de l’article sur l’état communal au Venezuela qui mentionne justement les errements et les conséquences néfastes de la FAUSSE GAUCHE au Chili, qui de Boric à Jara ont adopté comme politique extérieure de se ranger du côté de la droite mondiale occidentale (ue/otan/eeuu) en attaquant en PERMANENCE le gouvernement chaviste. Par contre, l’extrême droite fasciste du Venezuela avec la C Manchado et le nazi du Chili sont des grands alliés !
À propos de l’école Latino américaine de Médecine Salvador Allende :
https://venezuelainfos.wordpress.com/2025/12/17/la-reponse-de-la-revolution-bolivarienne-a-trump-creer-letat-communal/
"Photos : le 16 décembre à Caracas. Alors que l’extrême droite pinochetiste reprend la présidence au Chili grâce à l’inanité de la « gauche » anti-Venezuela de Boric et Jara, alors que la Prix Nobel de la Paix vénézuélienne – l’oligarque putschiste Machado – félicite l’extrême droite chilienne et compte sur elle pour l’aider à renverser la révolution bolivarienne, le président Nicolás Maduro rencontre des étudiant(e)s du monde entier à l’École Latino-américaine de Médecine baptisée « Salvador Allende » en mémoire du président et médecin révolutionnaire chilien, assassiné par Pinochet lors du coup d’État de 1973. « Actuellement, à Caracas, l’ELAM et notre Université des Sciences de la Santé comptent 42.794 étudiant(e)s dans tous les domaines : médecine communautaire intégrale, soins infirmiers communautaires complets, physiothérapie, ergothérapie, pharmacie, entre autres… », a expliqué Maduro."

20/12/2025 02:32 par Vania

Le pinochetisme (fascisme ) de la famille Kast et de Kast lui-même qui se considère également sioniste. Donnée : le 95% de la communauté chilienne/israélienne a voté pour Kast , pour le fils d’un nazi ! Contradiction ?
https://www.ahilesva.info/6942bfd9dc76de66498c35d8

20/12/2025 07:59 par Zéro...

Je mentionne souvent le Système, voici la définition qu’en donnait (déjà...) Charles BAUDELAIRE :

« ce que vous appelez système n’est rien d’autre qu’un grand escroc. »

Escroc qui défend son emprise et ses intérêts en tissant une toile virtuelle (...) qui tente d’emprisonner tous les esprits.

Pour ceux que ça intéresse, un recueil de grandes pensées d’écrivains, penseurs et philosophes :
https://www.youtube.com/@REVEILLE-TOI-9

20/12/2025 23:23 par Vania

Voici ce que l’extrême droite fasciste (des eeuu/otan/ue ou ses serviteurs de divers pays Chili, Argentine, Équateur etc) , diverses droites et fausses gauches veulent surtout éviter :L’avènement d’un état Communal qui accorde un grand pouvoir au peuple pour DÉCIDER de façon autonome la politique, comme au Venezuela.
Les communards au Venezuela
https://www.youtube.com/watch?v=X2VMVPXb73M
Petite digression:Même, le fameux Petro, après quelques opinions justes contre l’empire étasunien, ne veut pas froisser les maîtres impériaux des eeuu et se permet de critiquer de façon injuste (sans preuves) et très malveillante /malicieuse, le gouvernement du Venezuela. Il a toujours été comme ça, une girouette .C’est vrai qu’après 16 ans des gouvernements fascistes narco paramilitaires en Colombie et sachant qu’il n’a pas le pouvoir législative et est entouré de plusieurs vipères, il a quand même tenté certaines réformes. Il veut rassembler divers courants (centre, gauche etc) pour vaincre les représentants du narco état, mais la situation politique au Venezuela est très différente. Le Venezuela se trouve dans un autre "niveau d’évolution révolutionnaire" avec plusieurs acquis , travaillant TOUJOURS sous menaces,blocus, coups d’état,actes terroristes, assiégés, volés, terrorisés. Petro est souvent imprévisible, d’une part il n’accepte pas les menaces de guerre des eeuu , mais il n’a même pas été capable de virer les 9 bases militaires des eeuu et collabore avec l’otan pour qu’ils s’occupent de projets "écologiques" en Amazonie...

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