Quantcast
RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes

13 

Comment redescendre du lierre de Mr. Bourdin et cultiver notre propre jardin

De mai à juillet 2016, les médias espagnols firent de la « dictature bolivarienne » un thème central de la campagne électorale. Passé le scrutin, ils n’en ont pratiquement plus parlé (1). C’est pour la même raison que les médias français dominants, dont les mensonges sur le Venezuela rempliraient plusieurs bibliothèques, redoublent d’ardeur dans une campagne présidentielle, où la plus-value de 18 ans de désinformation quotidienne revêt un intérêt très particulier…

Ainsi, le 19 avril 2017, on nous annonce « deux nouvelles victimes lors de manifestations anti-Maduro ». Le lendemain matin, un animateur de radio (Jean-Jacques Bourdin) oblige un candidat à la présidence de la République (Jean-Luc Mélenchon) à condamner les « violences d’Etat au Venezuela comme au Bahrein, partout ». Ce qui est intéressant ici, c’est que ni Mr. Mélenchon, alors qu’il n’est encore que candidat, ni ses sympathisants, ne peuvent répondre autre chose. Est-il possible de garder un rapport serein, détaché, au réel dans un champ médiatique univoque ? Même pour le plus formé des militants, la quantité de mensonges devient vérité. En Espagne, Podemos a dû baisser la tête et prendre ses distances avec la révolution bolivarienne, par peur de perdre des voix.

JPEG - 86.7 ko
il y a un an, Nicolas Maduro organisait déjà des « auto-coups d’Etat »… à Madrid.

En ce qui concerne le Venezuela, la réalité invite pourtant à la prudence.

Selon des membres de la famille du jeune Carlos Moreno (17 ans), frappé d’une balle à la tête par un franc-tireur à Caracas, l’adolescent ne participait à aucune manifestation et se rendait a un tournoi sportif. Quant à la deuxième victime, Paola Rodríguez (22 ans), victime d’un coup de feu à San Cristobal, son assassin a été rapidement arrêté par les autorités ; il s’agit d’un militant d’opposition (2). Notons que les médias passent sous silence l’agression de policiers ce même 19 avril à Chacaïto (Caracas) ou l’assassinat par des terroristes d’extrême droite d’un garde national qui participait au déploiement d’un cordon de sécurité a San Antonio de los Altos. (3) Ils taisent également l’arrestation rapide et la mise en examen de deux policiers pour le meurtre du militant de l’opposition Daniel Queliz (20 ans) le 10 avril dans l’État de Carabobo (4).

Pourquoi la majorité des victimes des violences de la droite organisées ces quatre dernières années appartiennent-elles aux forces de l’ordre ou à la militance bolivarienne ? Tout simplement parce qu’il ne s’agit, pas plus que dans le Chili de 1973, d’une « répression d’État » mais de la résistance, depuis des années, d’un gouvernement de gauche à une vaste stratégie de déstabilisation économique (création de pénuries par le secteur privé très majoritaire dans l’économie), politique (violences de la droite avec l’appui de l’OEA depuis Washington et du réseau paramilitaire colombien) et médiatique (en France, des médias comme Libération, Le Monde, Le Figaro et même des sites supposés « alternatifs » comme Mediapart ont transformé une démocratie participative en autocratie répressive).

Cette opération conjointe des forces économique, politique et médiatique avait déjà eu lieu en avril 2002 lors du coup d’État contre le président Chavez mené par le MEDEF vénézuélien, les médias privés et des militaires de droite. Fait unique dans l’histoire contemporaine, la population défit ce coup d’État en 48 heures et ramena au pouvoir le président élu . La mort de Hugo Chavez a rendu a l’Empire l’espoir d’en finir avec le fer de lance de l’unité latino-américaine et de récupérer une fois pour toutes ses immenses réserves pétrolières.

En vivant au Nicaragua dans les années 80 j’avais observé le même phénomène : les médias européens faisaient campagne non pas parce que la révolution sandiniste fût totalitaire, mais pour qu’elle le devienne et pour que cet épouvantail serve d’avertissement aux citoyens tentés de suivre la même voie dans le reste du monde (5).

Imaginons une seconde qu’un candidat authentiquement de gauche remporte des élections présidentielles en France. La pression médiatique qui s’abattrait sur son gouvernement l’obligerait à consacrer une part importante de son temps et de son énergie à répondre aux accusations de totalitarisme, à louvoyer, voire à reculer. A l’extérieur de ce pays les populations informées par ces médias finiraient par croire qu’en France la démocratie est menacée parce qu’un homme fort y a « pris le pouvoir ».

La grande victoire de la désinformation quotidienne via la propriété transnationale des groupes de communication, c’est l’occultation d’expériences qui permettraient l’identification citoyenne et de nourrir d’autres processus de démocratie participative. “Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu’ils peuvent provoquer des changements.” (Noam Chomsky). Même les médias dits alternatifs parlent très peu des expériences communales du Venezuela et du droit a la critique populaire exercée par les médias associatifs, des difficultés à faire en sorte que les citoyens assument leur pouvoir de contrôler des budgets participatifs, de créer une économie coopérative, d’organiser la production des médias associatifs, ou d’affronter la dépolitisation de la jeunesse. De cette manière le peuple vénézuélien lui-même disparaît, remplacé par les images des manifestations de la droite ou par les marqueurs personnalistes (leader politiques). C’est pourquoi on n’ose pas associer le mot « Venezuela » au mot « démocratie ».

En jouant au court terme médiatique plutôt que de réfléchir à comment démocratiser leur propriété et à comment former massivement les citoyens à un nouveau paradigme de l’information, la gauche occidentale a fortement hypothéqué la possibilité d’appliquer son programme. Pourquoi cette cécité, depuis si longtemps, face a un enjeu aussi central, vital, stratégique ? En Argentine avant que le président néo-libéral Mauricio Macri ne la déroge, la loi argentine équilibrait la propriété des médias (comme aujourd’hui encore en Bolivie et en Équateur) : « 33 % au secteur public, 33 % au secteur privé et 33 % au secteur associatif ». Bien sûr toute réforme de ce type sera immédiatement combattue par les grands groupes privés, comme ce fut le cas dans les trois pays mentionnés, en tant qu’« atteinte à la liberté d’expression » (6).

Mais à l’ère où la gouvernance mondiale s’exerce via de grands groupes privés, est-il possible de mettre en oeuvre un programme de transformation sociale sans commencer par instaurer un véritable pluralisme de la propriété des médias ? (7)

Thierry Deronne,
Venezuela, 20 avril 2017

»» https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/04/20/comment-redescendre-du...

Notes :

(1) Source : http://albaciudad.org/2016/07/la-prensa-espanola-se-olvida-de-venezuel...

(2) http://www.correodelorinoco.gob.ve/autor-material-del-asesinato-de-pao...

(3) Sur cette même ligne d ‘imputation de victimes mortelles au « régime de Maduro », lire : « Brayan avait 14 ans : la droite lui a pris le bateau, la mer » http://wp.me/p2ahp2-2xw

(4) Lire https://venezuelanalysis.com/news/13059

(5) Battus lors des élections de 1990, rappelés par les urnes en 2006 et réélus depuis, les sandinistes poursuivent leur programme de sortie de la pauvreté. L’opération « Nicaragua totalitaire » menée par Le Monde ou Libération dans les années 80 était aussi vide que leur campagne sur la « dictature bolivarienne ».

(6) C’est, selon la loi, une des obligations du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) : la loi francaise n° 86-1067 du 30 septembre 1986 modifiée et complétée, relative à la liberté de communication dit (et qu’on aimerait voir appliquer) : ARTICLE 29 : … Le CSA veille, sur l’ensemble du territoire, à ce qu’une part suffisante des ressources en fréquences soit attribuée aux services édités par une association et accomplissant une mission de communication sociale de proximité, entendue comme le fait de favoriser les échanges entre les groupes sociaux et culturels, l’expression des différents courants socioculturels, le soutien au développement local, la protection de l’environnement ou la lutte contre l’exclusion…

(7) Sur ce thème, lire : « Thomas Cluzel, ou l’interdiction d’informer sur France-Culture« , https://venezuelainfos.wordpress.com/2015/03/12/thomas-cluzel-ou-linte...


URL de cet article 31790
   
Même Thème
La télécratie contre la démocratie, de Bernard Stiegler.
Bernard GENSANE
Bernard Stiegler est un penseur original (voir son parcours personnel atypique). Ses opinions politiques personnelles sont parfois un peu déroutantes, comme lorsqu’il montre sa sympathie pour Christian Blanc, un personnage qui, quels qu’aient été ses ralliements successifs, s’est toujours fort bien accommodé du système dénoncé par lui. J’ajoute qu’il y a un grand absent dans ce livre : le capitalisme financier. Cet ouvrage a pour but de montrer comment et pourquoi la relation politique elle-même est (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

Informer n’est pas une liberté pour la presse, mais un devoir. La liberté de la presse a bien une limite : elle s’arrête exactement là où commence mon droit à une véritable information.

Viktor Dedaj


Analyse de la culture du mensonge et de la manipulation "à la Marie-Anne Boutoleau/Ornella Guyet" sur un site alter.
Question : Est-il possible de rédiger un article accusateur qui fait un buzz sur internet en fournissant des "sources" et des "documents" qui, une fois vérifiés, prouvent... le contraire de ce qui est affirmé ? Réponse : Oui, c’est possible. Question : Qui peut tomber dans un tel panneau ? Réponse : tout le monde - vous, par exemple. Question : Qui peut faire ça et comment font-ils ? Réponse : Marie-Anne Boutoleau, Article XI et CQFD, en comptant sur un phénomène connu : "l’inertie des (...)
91 
La crise européenne et l’Empire du Capital : leçons à partir de l’expérience latinoaméricaine
Je vous transmets le bonjour très affectueux de plus de 15 millions d’Équatoriennes et d’Équatoriens et une accolade aussi chaleureuse que la lumière du soleil équinoxial dont les rayons nous inondent là où nous vivons, à la Moitié du monde. Nos liens avec la France sont historiques et étroits : depuis les grandes idées libertaires qui se sont propagées à travers le monde portant en elles des fruits décisifs, jusqu’aux accords signés aujourd’hui par le Gouvernement de la Révolution Citoyenne d’Équateur (...)
Lorsque les psychopathes prennent le contrôle de la société
NdT - Quelques extraits (en vrac) traitant des psychopathes et de leur emprise sur les sociétés modernes où il s’épanouissent à merveille jusqu’au point de devenir une minorité dirigeante. Des passages paraîtront étrangement familiers et feront probablement penser à des situations et/ou des personnages existants ou ayant existé. Tu me dis "psychopathe" et soudain je pense à pas mal d’hommes et de femmes politiques. (attention : ce texte comporte une traduction non professionnelle d’un jargon (...)
40 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.