RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher

Du Bertolt Brecht revisité

MISSENA

Mon Seigneur, c’est la conjonction des excès qui nous menace.
Notre si parfait système vit en effet de l’intenable surexploitation
Tant des ressources humaines que naturelles peu renouvelables.
Mais il peut très bien en mourir : et, c’est ce qui se profile.
Nos usines ont tant produit que la production asphyxie, tue
Ceux-là mêmes qui la réalisent. Les prix des biens sont en surchauffe
À force de répercuter l’augmentation des coûts des transports, des énergies
Et les salaires, grevés de charges, ne payent que fort mal les salariés.
Certes la production est bonne, certes les profits sont substantiels,
Mais le ruissellement demeure à l’étiage pour la multitude,
À croire que la surabondance cause l’appauvrissement et la désolation.
Alors que les bulles financières portent le krach comme les nuées l’orage,
Le déclassement social, qui est l’agent dissolvant de la société, inquiète,
Et les individus renâclent à payer les taxes, à éponger nos dettes.
L’État a déjà tremblé sur ses fondations, et le feu vengeur couve encore,
Car les braises de la contestation sont toujours rougeoyantes.

LE VICE-ROI soupire

Nos indicateurs économiques sont fort bons, notre croissance est fort belle.

MISSENA

Les grands propriétaires, par le truchement de leurs serviles médias,
À grands cris d’orfraie, réclament que l’État intercède, intervienne
Pour faire barrage à toute esquisse de révolte, de jacquerie.
Sans quoi notre civilisation, qui, longtemps, a éclairé le Monde
Et qui pâlit déjà, serait irrémédiablement balayée, engloutie
Par la concurrence débridée qui fonce, faisant fi des contingences.
Il nous faudrait donc quelqu’un qui, avant tout, remette de l’ordre
Et annihile le feu autour duquel s’organisent les réfractaires au progrès.

LE VICE-ROI s’irrite

Pourtant les jours s’accroissent et l’épidémie reflue, c’est le retour à la vie.
Chaque jour, les vrais loisirs le disputent, à nouveau, aux réalités virtuelles.

MISSENA

Nos commerçants, nos fonctionnaires, nos artisans, nos professions libérales,
Notre classe moyenne, n’en peuvent plus de payer pour les parasites.
On est pour la propriété, pour cette sainte valeur cardinale, mais on hésite
À passer sur le corps des désargentés, sur celui des déclassés,
Comme si on éprouvait des pudeurs de gazelle en pleine bataille.
Voilà pourquoi la lourde menace de désagrégation sociétale
Ne peut être vaincue que par l’implacable volonté d’un homme neuf,
Soucieux du salut de notre chère civilisation multiséculaire,
Et désintéressé, ou du moins passant pour tel. Je n’en vois qu’un...

LE VICE-ROI agacé

Les médias bruissent de son nom : « Ibérine ! ». « Ibérine ! » qu’ils disent.

MISSENA

Il est lui-même issu de cette classe moyenne, socle de la société,
Il n’est ni salarié, ni propriétaire, ni pauvre, ni trop riche.
Aussi est-il viscéralement hostile à toute lutte des classes,
Car, à ses yeux, notre déclin serait d’abord un déclin civilisationnel.

LE VICE-ROI

Civilisationnel, vraiment. Et ça ? (Il fait le geste de l’argent entre les doigts)

MISSENA

... N’est que le corollaire de notre civilisation jusqu’alors irrésistible.

LE VICE-ROI

Fort bien. Mais ce déclin civilisationnel, d’où viendrait-il ?

MISSENA

C’est justement en cela la grande découverte de notre Ibérine !

LE VICE-ROI intéressé

Mais encore ?

MISSENA

La cause de ce déclin est, selon lui, un monstre hideux à deux pattes.

LE VICE-ROI

Plaît-il ?

MISSENA

Oui, à deux pattes comme tout bipède. Car Ibérine sait bien
Que, peu versé dans l’abstraction et dans le maniement des concepts,
Le peuple cherche seulement, au fond de sa condition et de son impatience,
À améliorer son existence qu’il sait toujours sur le fil du rasoir,
À mettre, sur ses maux du quotidien, une silhouette, un visage, un nom,
À identifier, alors, la figure reconnue d’un animal à deux pattes,
Ayant bouche et oreilles, et que l’on puisse croiser dans la rue,
À la fois si semblable et si différent, si terrifiant en somme.

LE VICE-ROI

Et ton homme a trouvé cette machiavélique bête à deux pattes ?

MISSENA

Parfaitement.

LE VICE-ROI

Et ce bipède expiatoire ne nous ressemble pas ?

MISSENA

Pas du tout.
Sa découverte est que, dans notre belle contrée,
Les habitants sont de deux races fort différentes
Que l’on distingue même à la forme du crâne.
Les uns l’ont bien rond et les autres très pointu.
Or, chacun de ces crânes a sa propre mentalité :
Le crâne rond révèle la rondeur, l’honnêteté et la droiture,
Tandis que le crâne en pointe ne peut cacher qu’un esprit fourbe
Et matois, calculant tout et ne songeant qu’à vous duper.
La race à tête bien ronde, et Ibérine le prétend,
Elle est enracinée, depuis des temps immémoriaux,
Dans le roman national. Son sang est donc des plus purs.
L’autre, que l’on reconnaît à sa tête pointue, est cosmopolite
Et elle s’est introduite subrepticement chez nous en parasite,
Elle n’ a comme acharnement que le remplacement.
Eh bien, c’est cet esprit-là, sournois, à en croire Ibérine,
Qui est la cause unique de tous nos maux dans ce beau pays.
Voilà, Majesté, la teneur de la très auguste trouvaille d’Ibérine.

LE VICE-ROI sourit à l’écoute de son éminence grise

C’est très amusant ! C’est très plaisant ! Mais où veut-il en venir ?

MISSENA

Rien que de très louable, rien que de très bénéfique :
Il veut substituer la lutte historique entre les riches et les pauvres
Par le combat vital des Têtes rondes contre les Têtes pointues.

D’après « Têtes rondes et Têtes pointues  » de Bertolt Brecht (1936)

( à retrouver l’extrait original sur :
https://www.monde-diplomatique.fr/mav/152/BRECHT/57310 )

URL de cet article 37735
  
AGENDA

RIEN A SIGNALER

Le calme règne en ce moment
sur le front du Grand Soir.

Pour créer une agitation
CLIQUEZ-ICI

Roms de France, Roms en France - Jean-Pierre Dacheux, Bernard Delemotte
Population méconnue, la plus nombreuse des minorités culturelles, présente en Europe depuis des siècles, les Roms comptent plus de dix millions de personnes. Ils ont subi partout l’exclusion et les persécutions : l’esclavage en Roumanie du XIVe au XIXe siècle, l’extermination dans les camps nazis… Peuple à l’identité multiple, son unité se trouve dans son histoire, sa langue et son appartenance à une "nation sans territoire" . La loi Besson de juillet 2000 a reconnu les responsabilités de (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

On ne mesure pas la puissance d’une idéologie aux seules réponses qu’elle est capable de donner, mais aussi aux questions qu’elle parvient à étouffer.

Günter Anders
L’Obsolescence de l’homme (1956)

Médias et Information : il est temps de tourner la page.
« La réalité est ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons est fondé sur nos perceptions. Ce que nous percevons dépend de ce que nous recherchons. Ce que nous recherchons dépend de ce que nous pensons. Ce que nous pensons dépend de ce que nous percevons. Ce que nous percevons détermine ce que nous croyons. Ce que nous croyons détermine ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est notre réalité. » (...)
55 
Hier, j’ai surpris France Télécom semant des graines de suicide.
Didier Lombard, ex-PDG de FT, a été mis en examen pour harcèlement moral dans l’enquête sur la vague de suicides dans son entreprise. C’est le moment de republier sur le sujet un article du Grand Soir datant de 2009 et toujours d’actualité. Les suicides à France Télécom ne sont pas une mode qui déferle, mais une éclosion de graines empoisonnées, semées depuis des décennies. Dans les années 80/90, j’étais ergonome dans une grande direction de France Télécom délocalisée de Paris à Blagnac, près de Toulouse. (...)
69 
Appel de Paris pour Julian Assange
Julian Assange est un journaliste australien en prison. En prison pour avoir rempli sa mission de journaliste. Julian Assange a fondé WikiLeaks en 2006 pour permettre à des lanceurs d’alerte de faire fuiter des documents d’intérêt public. C’est ainsi qu’en 2010, grâce à la lanceuse d’alerte Chelsea Manning, WikiLeaks a fait œuvre de journalisme, notamment en fournissant des preuves de crimes de guerre commis par l’armée américaine en Irak et en Afghanistan. Les médias du monde entier ont utilisé ces (...)
17 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas | Bernard Gensane
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.