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Eric Toussaint "Si l’Union Européenne était au service des citoyens elle aurait nationalisé les banques"

Président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde-Belgique et conseiller de plusieurs gouvernements latino-américains, le politologue belge propose "une sortie juste" à la crise.

Après sept ans d’une dure crise économique, le belge Éric Toussaint, un des politologues les plus lucides de la gauche européenne, ne sait que trop qui sont les responsables de cette crise et pourquoi nous sommes dans la situation la plus grave des 80 dernières années |1|. Son diagnostic ne tombe pas du ciel. Il s’agit d’une crise de la dette privée et du capitalisme financier provoquée fondamentalement par les banques. La dette publique, conséquence de la crise ce sont tous les citoyens qui la paient. Éric Toussaint avance avec conviction et détermination des solutions pour une "sortie juste" de la crise.

Président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde et conseiller de plusieurs gouvernements latino-américains en matière d’audit de la dette publique, Eric Toussaint était en visite pour quelques jours à Madrid. Mardi 1er juillet 2014, il était l’invité de Publico TV |2| dans le cadre du débat de la Tuerka sur le thème : « Entre critique systémique et réflexion sur les politiques économiques alternatives au néolibéralisme en vigueur ».

"Il faut prendre des mesures à faveur d’une sortie sociale de la crise"

Eric Toussaint regrette l’impunité dont jouissent les grands banquiers, qui sont directement responsables de la crise :" les propriétaires des banques privées ont géré l’argent des banques en recherche du profit maximum sans tenir compte du risque". Ce sont eux qui nous conduit dans la présente situation et ce sont eux qui devraient payer pour tous leurs excès.

La réalité est cependant bien différente : ces hommes de premier plan jouissent de la protection des gouvernements européens, personne n’a osé les attaquer et le comble est que les gouvernements ont sauvé les banques avec l’argent public. Cela irrite Éric Toussaint pour qui la punition est très claire : "Il faudrait exproprier les banques et les socialiser. La banque doit être un service public. Les grands actionnaires des banques qui ont été sauvées devraient rétrocéder l’argent des aides avec leur propre patrimoine."

Le penseur belge pense que les choses peuvent se faire autrement que ce qui se passe dans l’Union européenne. Il cite en exemple l’Islande où deux directeurs de banque ont été emprisonnés grâce à la pression citoyenne. Du côté des Etats-Unis, il souligne que Barack Obama ne prend pas de mesure contre le secteur bancaire étasunien et essaie de détourner l’attention de l’opinion publique de son pays en imposant de fortes amendes à des banques européennes comme BNP Paribas.

Dans l’Union européenne et en Espagne, au niveau des gouvernants, il n’y a pas de volonté politique ni de sensibilité à cette question. Si les gouvernements des pays de l’Union Européenne croyaient véritablement qu’ils étaient au service de la majorité des citoyens, ils auraient déjà nationalisé les banques et également rejeté le paiement de la partie illégitime et illégale de la dette publique.

Face à l’immobilisme des gouvernements européens, Toussaint introduit un élément important dans son discours : l’existence d’une alternative. Et cette alternative est chaque fois plus proche en dépit du "contexte politique" au sein de l’Union Européenne. "Les élections européennes ont démontré qu’il y a en Espagne une partie importante de la population qui recherche une alternative réelle au bipartisme et aux options du pareil au même" |3| se réjouit le politologue belge.

Pour Éric Toussaint, l’alternative passe par un programme cohérent avec comme axe "des mesures radicales en faveur d’une sortie sociale de la crise". La possibilité que cette sortie se fasse sans l’euro ne lui importe pas autant qu’à d’autres économistes : il a une position critique contre la monnaie unique et contre le système en tant que tel. Toussaint plaide pour "une sortie de gauche de la crise accompagnée de changements structurels dans la société".

« Je suis partisan de la création d’un impôt confiscatoire de 80 à 90% du revenu du 1% le plus riche de la population. »

En ce sens, l’Amérique latine peut être prise comme une source d’inspiration. Cette partie du monde a appris que la réponse à la crise ne passe pas par des coupes dans les dépenses publiques, les pensions et les politiques sociales pas plus que le gel des salaires. Comme Éric Toussaint l’explique très bien : "l’austérité n’est pas la réponse. Cela conduit seulement à une augmentation de la dette publique. La solution passe par l’adoption d’un programme cohérent et alternatif qui implique l’augmentation de la dépense publique et du pouvoir d’achat des familles, l’annulation de la partie illégitime de la dette publique, la redistribution de la richesse et l’augmentation des recettes fiscales".

Éric Toussaint n’oublie pas non plus la lutte contre les inégalités : « une des mesures fondamentales du programme cohérent dont j’ai parlé est l’imposition des plus riches. Comme Thomas Piketty, je suis partisan de créer un impôt confiscatoire 80 à 90% sur le revenu du 1% le plus riche de la population. La concentration de richesse est intolérable. Franklin Delano Rosevelt, président des États-Unis, l’a fait en 1938 et ce n’était pourtant pas un homme de gauche. Sur base de ces revenus un gouvernement progressiste pourrait mettre en marche un nouveau modèle économique et social. »

"L’austérité n’est pas la solution, elle ne conduit qu’à une augmentation de la dette publique".

"Le problème" comme le reconnaît Éric Toussaint, "est de passer de la volonté de changement à l’expression politique de ce changement". Mais il est néanmoins optimiste : il dit qu’il est enthousiasmé par l’action des Indignés et du 15-M et salue avec sympathie l’irruption du nouveau parti Podemos. Il félicite le 15-M pour sa lutte en faveur d’un "audit citoyen de la dette", une action citoyenne qui d’après ses mots « veut comprendre d’où vient la dette publique en même temps que questionner sa légitimité."

La Troïka (Commission européenne, BCE
et FMI

) pèse de toutes ses forces pour que les citoyens paient la dette quel qu’en soit le prix, la question de la dette est l’élément central du discours alternatif du penseur belge qui comme président du Comité pour l’Annulation de la dette du Tiers Monde en a fait son cheval de bataille. Il n’est pour lui pas acceptable moralement qu’un pays doive couper dans ses dépenses de santé ou d’éducation pour payer sa dette surtout sans avoir fait un audit de la dette qui permette de déterminer quelle est la part illégitime et/ou illégale de la dette. La réalisation d’audits de la dette est une obligation pour chaque pays : "si on veut une sortie juste de la crise pour les citoyens, il faut annuler le paiement de la partie de la dette qui sera identifiée comme illégitime".

Le refus de payer une partie de la dette n’est nullement une utopie. Éric Toussaint le sait et met en avant l’exemple de l’Équateur pour lequel il a conseillé le président Rafael Correa : Il est possible de le faire. L’Équateur l’a fait en 2008 et 2009 avec succès et des pays comme l’Espagne, la Grèce, le Portugal, l’Irlande et Chypre peuvent faire de même. Pourquoi pas ? Les créanciers de la dette publique sont largement les grandes banques privées qui ont été sauvées avec l’argent public qu’elles ont ensuite utilisé pour acheter les titres de la dette
publique de ces pays."

Traduction : Virginie de Romanet

Voir en ligne : http://www.publico.es/dinero/531461/eric-toussaint-si-la-ue-estuviera-...

»» http://cadtm.org/Eric-Toussaint-Si-l-Union

Notes

|1| La version originale est parue en espagnol le 1 juillet 2014 http://www.publico.es/dinero/531461/eric-toussaint-si-la-ue-estuviera-... et http://cadtm.org/Eric-Toussaint-Si-... Les notes de bas de page sont de la responsabilité du CADTM.

|2| Publico.es (http://www.publico.es/ ) est un média indépendant espagnol. Son audience est tout à fait considérable : rien que pour le mois de juin 2014, son site a reçu plus de 18 millions de visites (dont 7.600.000 étaient des visiteurs uniques). La quantité de pages visitées en juin : 40 millions environ. L’équivalent de 30 personnes à temps plein sont employées par Publico.es La Tuerka, son émission politique quotidienne télévisée (d’une durée de 1h30, 20h45-23h15) est en général suivie par 40 000 personnes.

|3| Les deux partis qui alternent au gouvernement, le Parti Populaire et le Parti Socialiste (PSOE), ont perdu les élections tandis que plusieurs formations de gauche radicale (Podemos, Izquierda Unida, et, au pays basque, Bildu...) ont reçu un très important soutien populaire et ont pu envoyer une douzaine de députés au parlement européen (note de la traduction).


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