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"Idéologie et appareils idéologiques d’État. (Notes pour une recherche)". (V)

... Ou de la subtilité du gavage : art selon lequel l'oie n'existe que par et pour le gavage, et le gavage que par sa fonction de constituer l'oie. Après avoir avoir exposé à l'issue de sa thèse I que "dans l'idéologie est donc représenté non pas le système des rapports réels qui gouvernent l'existence des individus, mais le rapport imaginaire de ces individus aux rapports réels sous lesquels ils vivent", ce qui paraît effectivement en parfait accord avec la pensée de Marx (non pas exposée de façon abstraite, mais constamment mise à l'épreuve dans ses œuvres aussi bien politiques qu'économiques) L. Althusser aborde la question de l'existence matérielle des "idées". Les fameuses "idées" qu'à la fin, et pour notre soulagement, il élimine de son champ conceptuel pour avancer qu'il n'existe de pratique que dans une idéologie, et qu'il n'y a d'idéologie que par et pour des sujets. Il en arrive alors au caractère qu'il appelle, - en empruntant à la psychanalyse, spéculaire de l'idéologie, et qu'à la lecture, en mon fors intérieur, j'avais d'abord repéré comme circulaire, car il s'agit du cercle véritablement infernal dans lequel "la catégorie de sujet n'est constitutive de toute idéologie, qu'en tant que toute idéologie a pour fonction (qui la définit) de « constituer » des individus concrets en sujets." En bref, au fait que chacun vit l'évidence de l'idéologie et son caractère indispensable comme le poisson dans l'eau. M. D.

Thèse II : L’idéologie a une existence matérielle.

Nous avons déjà effleuré cette thèse en disant que les « idées » ou « représentations », etc., dont semble composée l’idéologie, n’avaient pas d’existence idéale, idéelle, spirituelle, mais matérielle. Nous avons même suggéré que l’existence idéale, idéelle, spirituelle des « idées » relevait exclusivement d’une idéologie de l’« idée » et de l’idéologie, et, ajoutons-le, d’une idéologie de ce qui paraît « fonder » cette conception depuis l’apparition des sciences, a savoir ce que les praticiens, des sciences se représentent, dans leur idéologie spontanée, comme des « idées », vraies ou fausses. Bien entendu, présentée sous la forme d’une affirmation, cette thèse n’est pas démontrée. Nous demandons simplement qu’on lui accorde, disons au nom du matérialisme, un préjugé simplement favorable. De longs développements seraient nécessaires à sa démonstration.

Cette thèse présomptive de l’existence non spirituelle mais matérielle des « idées » ou autres « représentations », nous est en effet nécessaire pour avancer dans notre analyse de la nature de l’idéologie. Ou plutôt elle nous est simplement utile pour mieux faire apparaître ce que toute analyse un peu sérieuse d’une idéologie quelconque montre immédiatement, empiriquement, à tout observateur tant soit peu critique.

Nous avons dit, parlant des appareils idéologiques d’État et de leurs pratiques, qu’ils étaient chacun la réalisation d’une idéologie (l’unité de ces différentes idéologies régionales - religieuse, morale, juridique, politique, esthétique, etc., étant assurée par leur subsomption sous l’idéologie dominante). Nous reprenons cette thèse : une idéologie existe toujours dans un appareil, et sa pratique, ou ses pratiques. Cette existence est matérielle.

Bien entendu, l’existence matérielle de l’idéologie dans un appareil et ses pratiques ne possède pas la même modalité que l’existence matérielle d’un pavé ou d’un fusil. Mais, quitte à nous faire traiter de néo-aristotélicien, (signalons que Marx portait une très haute estime à Aristote), nous dirons que « la matière se dit en plusieurs sens » ou plutôt qu’elle existe sous différentes modalités, toutes enracinées en dernière instance dans la matière « physique ».

Cela dit, prenons au plus court, et voyons ce qui se passe dans les « individus » qui vivent dans l’idéologie, c’est-à-dire dans une représentation du monde déterminée (religieuse, morale, etc.), dont la déformation imaginaire dépend de leur rapport imaginaire à leurs conditions d’existence, c’est-à-dire, en dernière instance, aux rapports de production et de classe (idéologie = rapport imaginaire à des rapports réels). Nous dirons que ce rapport imaginaire est doté lui-même d’une existence matérielle.

Or nous constatons ceci.

Un individu croit en Dieu, ou au Devoir, ou à la Justice, etc. Cette croyance relève (pour tout le monde, c’est-à-dire pour tous ceux qui vivent dans une représentation idéologique de l’idéologie, qui réduit l’idéologie à des idées dotées par définition d’existence spirituelle) des idées dudit individu, donc de lui, comme sujet ayant une conscience, dans laquelle sont contenues les idées de sa croyance. Moyennant quoi, c’est-à-dire moyennant le dispositif « conceptuel » parfaitement idéologique ainsi mis en place (un sujet doté d’une conscience où il forme librement ou reconnaît librement des idées auxquelles il croit), le comportement (matériel) dudit sujet en découle naturellement.

L’individu en question se conduit de telle ou telle manière, adopte tel ou tel comportement pratique, et, qui plus est, participe à certaines pratiques réglées, qui sont celles de l’appareil idéologique dont « dépendent » les idées qu’il a librement choisies en toute conscience, en tant que sujet. S’il croit à Dieu, il va à l’Église pour assister à la Messe, s’agenouille, prie, se confesse, fait pénitence (jadis elle était matérielle au sens courant du terme), et naturellement se repent, et continue, etc. S’il croit au Devoir, il aura les comportements correspondants, inscrits dans des pratiques rituelles, « conformes aux bonnes mœurs ». S’il croit à la Justice, il se soumettra sans discuter aux règles du Droit, et pourra inertie protester quand elles sont violées, signer des pétitions, prendre part à une manifestation, etc.

Dans tout ce schéma nous constatons donc que la représentation idéologique de l’idéologie est elle-même contrainte de reconnaître que tout « sujet », doté d’une « conscience », et croyant aux « idées » que sa « conscience » lui inspire et accepte librement, doit « agir selon ses idées », doit donc inscrire dans les actes de sa pratique matérielle ses propres idées de sujet libre. S’il ne le fait pas, « ce n’est pas bien ».

En vérité s’il ne fait pas ce qu’il devrait faire en fonction de ce qu’il croit, c’est qu’il fait autre chose, ce qui, toujours en fonction du même schéma idéaliste, laisse entendre qu’il a en tête d’autres idées que celles qu’il proclame, et qu’il agit selon ces autres idées, en homme soit « inconséquent » (« nul n’est méchant volontairement ») ou cynique, ou pervers.

Dans tous les cas l’idéologie de l’idéologie reconnaît donc, malgré sa déformation imaginaire, que les « idées » d’un sujet humain existent dans ses actes, ou doivent exister dans ses actes, et si ce n’est pas le cas, elle lui prête d’autres idées correspondant aux actes (même pervers) qu’il accomplit. Cette idéologie parle des actes : nous parlerons d’actes insérés dans des pratiques. Et nous remarquerons que ces pratiques sont réglées par des rituels dans lesquels ces pratiques s’inscrivent, au sein de l’existence matérielle d’un appareil idéologique, fût-ce d’une toute petite partie de cet appareil : une petite messe dans une petite église, un enterrement, un petit match dans une société sportive, une journée de classe dans une école, une réunion ou un meeting d’un parti politique, etc.

Nous devons d’ailleurs à la « dialectique » défensive de Pascal la merveilleuse formule qui va nous permettre de renverser l’ordre du schéma notionnel de l’idéologie. Pascal dit à peu près : « Mettez-vous a genoux, remuez les lèvres de la prière, et vous croirez. » Il renverse donc scandaleusement l’ordre des choses, apportant, comme le Christ, non la paix mais la division, et de surcroît ce qui est fort peu chrétien (car malheur à celui par qui le scandale vient au monde !) le scandale même. Bienheureux scandale qui lui fait, par défi janséniste, tenir un langage qui désigne la réalité en personne.

On nous permettra de laisser Pascal à ses arguments de lutte idéologique au sein de l’appareil idéologique d’État religieux de son temps. Et on voudra bien nous permettre de tenir un langage plus directement marxiste, s’il se peut, car nous avançons dans des domaines encore mal explorés.

Nous dirons donc, à ne considérer qu’un sujet (tel individu), que l’existence des idées de sa croyance est matérielle, en ce que ses idées sont ses actes matériels insérés dans des pratiques matérielles, réglées par des rituels matériels eux-mêmes définis par l’appareil idéologique matériel dont relèvent les idées de ce sujet. Naturellement, les quatre adjectifs « matériels » inscrits dans notre proposition doivent être affectés de modalités différentes : la matérialité d’un déplacement pour aller à la messe, d’un agenouillement, d’un geste de signe de croix ou de mea culpa, d’une phrase, d’une prière, d’une contrition, d’une pénitence, d’un regard, d’une poignée de main, d’un discours verbal externe ou d’un discours verbal « interne » (la conscience), n’étant pas une seule et même matérialité. Nous laissons en suspens la théorie de la différence des modalités de la matérialité.

Reste que, dans cette présentation des choses renversée, nous n’avons pas affaire du tout à un « renversement » puisque nous constatons que certaines notions ont purement et simplement disparu de notre nouvelle présentation, alors que d’autres au contraire y subsistent, et que de nouveaux termes y apparaissent.

A disparu le terme idées.

Subsistent les termes sujet, conscience, croyance, actes.

Apparaissent : les termes pratiques, rituels, appareil idéologique.

Ce n’est donc pas un renversement (sauf dans le sens où l’on dit qu’un gouvernement ou un verre sont renversés), mais un remaniement (d’un type non ministériel) assez étrange, puisque nous obtenons le résultat suivant.

Les idées ont disparu en tant que telles (en tant que dotées d’une existence idéale, spirituelle), dans la mesure même où il est apparu que leur existence était ’inscrite dans les actes des pratiques réglées par les rituels définis en dernière instance par un appareil idéologique. Il apparaît donc que le sujet agit en tant qu’il est agi par le système suivant (énoncé dans son ordre de détermination réelle) : idéologie existant dans un appareil idéologique matériel, prescrivant des pratiques matérielles réglées par un rituel matériel, lesquelles pratiques existent dans les actes matériels d’un sujet agissant en toute conscience selon sa croyance.

Mais cette même présentation fait apparaître que nous avons conservé les notions suivantes : sujet, conscience, croyance, actes. De cette séquence, nous extrayons aussitôt le terme central, décisif, dont tout dépend : la notion du sujet.

Et nous énonçons aussitôt deux thèses conjointes

1. - Il n’est de pratique que par et sous une idéologie ;
2. - Il n’est d’idéologie que par le sujet et pour des sujets.

Nous pouvons maintenant en venir à notre thèse centrale.

L’IDÉOLOGIE INTERPELLE LES INDIVIDUS EN SUJETS

Cette thèse revient tout simplement à expliciter notre dernière proposition : il n’y a d’idéologie que par le sujet et que pour des sujets. Entendons : il n’y a d’idéologie que pour des sujets concrets, et cette destination de l’idéologie n’est possible que par le sujet : entendons par la catégorie de sujet et son fonctionnement.

Nous voulons dire par là que, même si elle n’apparaît sous cette dénomination (le sujet) qu’avec l’avènement de l’idéologie bourgeoise, avant tout avec l’avènement de l’idéologie juridique [16], la catégorie de sujet (qui peut fonctionner sous d’autres dénominations : par exemple chez Platon, l’âme, Dieu, etc.) est la catégorie constitutive de toute idéologie, quelle qu’en soit la détermination (régionale ou de classe), et quelle qu’en soit la date historique, - puisque l’idéologie n’a pas d’histoire.

Nous disons : la catégorie de sujet est constitutive de toute idéologie, mais en même temps et aussitôt nous ajoutons que la catégorie de sujet n’est constitutive de toute idéologie, qu’en tant que toute idéologie a pour fonction (qui la définit) de « constituer » des individus concrets en sujets. C’est dans ce jeu de double constitution qu’existe le fonctionnement de toute idéologie, l’idéologie n’étant rien que son fonctionnement dans les formes matérielles de l’existence de ce fonctionnement.

Pour voir clair dans ce qui suit, il faut être averti que aussi bien celui qui écrit ces lignes, que le lecteur qui les lit, sont eux-mêmes des sujets, donc des sujets idéologiques (proposition tautologique), c’est-à-dire que l’auteur comme le lecteur de ces lignes vivent « spontanément » ou « naturellement » dans l’idéologie, au sens où nous avons dit que « l’homme est par nature un animal idéologique ».

Que l’auteur, en tant qu’il écrit -les lignes d’un discours qui prétend à être scientifique, soit complètement absent, comme « sujet », de « son » discours scientifique (car tout discours scientifique est par définition un discours sans sujet, il n’y a de « Sujet de la science » que dans une idéologie de la science), est une autre question, que nous laisserons de côté pour le moment.

Comme le disait admirablement Saint Paul, c’est dans le « Logos », entendons dans l’idéologie, que nous avons « l’être, le mouvement et la vie ». Il s’ensuit que, pour vous comme pour moi, la catégorie de sujet est une « évidence » première (les évidences sont toujours premières) : il est clair que vous et moi sommes des sujets (libres, moraux, etc.). Comme toutes les évidences, y compris celles qui font qu’un mot « désigne une chose » ou « possède une signification » (donc y compris les évidences de la « transparence » du langage), cette « évidence » que vous et moi sommes des sujets - et que ça ne fait pas problème - est un effet idéologique, l’effet idéologique élémentaire [17]. C’est en effet le propre de l’idéologie que d’imposer (sans en avoir l’air, puisque ce sont des « évidences ») les évidences comme évidences, que nous ne pouvons pas ne pas reconnaître, et devant lesquelles nous avons l’inévitable et naturelle réaction de nous exclamer (à haute voix, ou dans le « silence de la conscience ») : « c’est évident ! C’est bien ça ! C’est bien vrai ! »

Dans cette réaction s’exerce la fonction de reconnaissance idéologique qui est une des deux fonctions de l’idéologie comme telle (son envers étant la fonction de méconnaissance).

Pour prendre un exemple hautement « concret », nous avons tous des amis qui, lorsqu’ils frappent à notre porte, et que nous posons, à travers la porte fermée, la question : « qui est là ? », répondent (car « c’est évident ») « c’est moi ! ». De fait, nous reconnaissons que « c’est elle » ou « c’est lui ». Nous ouvrons la porte, et « c’est vrai que c’est bien elle qui était là ». Pour prendre un autre exemple, quand nous reconnaissons dans la rue quelqu’un de notre (re) connaissance, nous lui marquons que nous l’avons reconnu (et que nous avons reconnu qu’il nous a reconnu) en lui disant « bonjour cher ami ! » et en lui serrant la main (pratique rituelle matérielle de la reconnaissance idéologique de la vie quotidienne, en France au moins : ailleurs, d’autres rituels).

Par cette remarque préalable et ses illustrations concrètes, je veux seulement faire remarquer que vous et moi sommes toujours déjà des sujets, et, comme tels, pratiquons sans interruption les rituels de la reconnaissance idéologique, qui nous garantissent que nous sommes bel et bien des sujets concrets, individuels, qui ne peuvent être confondus et (naturellement) irremplaçables. L’écriture à laquelle je procède actuellement et la lecture à laquelle vous vous livrez actuellement [18] sont, elles aussi, sous ce rapport, des rituels de la reconnaissance idéologique, y compris l’« évidence » avec laquelle peut s’imposer à vous la « vérité » de mes réflexions ou leur « erreur ».

Mais reconnaître que nous sommes des sujets, et que nous fonctionnons dans les rituels pratiques de la vie quotidienne la plus élémentaire (la poignée de main, le fait de vous appeler par votre nom, le fait de savoir, même si je l’ignore, que vous « avez » un nom propre, qui vous fait reconnaître comme sujet unique, etc.) - cette reconnaissance nous donne seulement la « conscience » de notre pratique incessante (éternelle) de la reconnaissance idéologique, - sa conscience c’est-à-dire sa reconnaissance, - mais elle ne nous donne nullement la connaissance (scientifique) du mécanisme de cette reconnaissance. Or c’est à cette connaissance qu’il faut en venir, si on veut, tout en parlant dans l’idéologie et du sein de l’idéologie, esquisser un discours qui tente de rompre avec l’idéologie pour risquer d’être le commencement d’un discours scientifique (sans sujet) sur l’idéologie.

Donc, pour représenter pourquoi la catégorie de sujet est constitutive de l’idéologie, qui n’existe qu’en constituant les sujets concrets en sujets, je vais employer un mode d’exposition particulier : assez « concret » pour qu’il soit reconnu, mais assez abstrait pour qu’il soit pensable et pensé, donnant lieu à une connaissance.

Je dirais dans une première formule : toute idéologie interpelle les individus concrets en sujets concrets, par le fonctionnement de la catégorie de sujet.

Voilà une proposition qui implique que nous distinguions, pour le moment, les individus concrets d’une part, et les sujets concrets d’autre part, bien qu’il n’y ait, à ce niveau, de sujet concret que supporté par un individu concret.

Nous suggérons alors que l’idéologie « agit » ou « fonctionne » de telle sorte qu’elle « recrute » des sujets parmi les individus (elle les recrute tous), ou « transforme » les individus en sujets (elle les transforme tous) par cette opération très précise que nous appelons l’interpellation, qu’on peut se représenter sur le type même de la plus banale interpellation policière (ou non) de tous les jours : « hé, vous, là-bas ! » [19].

Si nous supposons que la scène théorique imaginée se passe dans la rue, l’individu interpellé se retourne. Par cette simple, conversion physique de 180 degrés, il devient sujet. Pourquoi ? Parce qu’il a reconnu que l’interpellation s’adressait « bien » à lui, et que « c’était bien lui qui était interpellé » (et pas un autre). L’expérience montre que les télécommunications pratiques de l’interpellation sont telles, que l’interpellation ne rate pratiquement jamais son homme : appel verbal, ou coup de sifflet, l’interpellé reconnaît toujours que c’était bien lui qu’on interpellait. C’est tout de même un phénomène étrange, et qui ne s’explique pas seulement, malgré le grand nombre de ceux qui « ont quelque chose à se reprocher », par le « sentiment de culpabilité ».

Naturellement, pour la commodité et la clarté de l’exposition de notre petit théâtre théorique, nous avons dû présenter les choses sous la forme d’une séquence, avec un avant et un après, donc sous la forme d’une succession temporelle. Il y a des individus qui se promènent. Quelque part (en général dans leur dos) retentit l’interpellation : « Hé vous. là-bas ! ». Un individu (à 90% c’est toujours celui qui est visé) se retourne, croyant-soupçonnant-sachant qu’il s’agit de lui, donc reconnaissant que « c’est bien lui » qui est visé par l’interpellation. Mais dans la réalité les choses se passent sans aucune succession. C’est une seule et même chose que l’existence de l’idéologie et l’interpellation des individus en sujets.

Nous pouvons ajouter : ce qui semble se passer ainsi en dehors de l’idéologie (très précisément dans la rue) se passe en réalité dans l’idéologie. Ce qui se passe en réalité dans l’idéologie semble donc se passer en dehors d’elle. C’est pourquoi ceux qui sont dans l’idéologie se croient par définition en dehors de l’idéologie : c’est un des effets de l’idéologie que la dénégation pratique du caractère idéologique de l’idéologie, par l’idéologie : l’idéologie ne dit jamais « je suis idéologique ». Il faut être hors de l’idéologie, c’est-à-dire dans la connaissance scientifique, pour pouvoir dire : je suis dans l’idéologie (cas tout à fait exceptionnel) ou (cas général) : j’étais dans l’idéologie. On sait fort bien que l’accusation d’être dans l’idéologie ne vaut que pour les autres, jamais pour soi (à moins d’être vraiment spinoziste ou marxiste, ce qui, sur ce point, est exactement la même position). Ce qui revient à dire que l’idéologie n’a pas de dehors (pour elle), mais en même temps qu’elle n’est que dehors (pour la science, et la réalité).

Cela, Spinoza l’avait parfaitement expliqué deux cents ans avant Marx, qui l’a pratiqué, mais sans l’expliquer en détail. Mais laissons ce point, pourtant lourd de conséquences non seulement théoriques, mais directement politiques, puisque par exemple toute la théorie de la critique et de l’autocritique, règle d’or de la pratique de la lutte des classes marxiste-léniniste, en dépend.

Donc l’idéologie interpelle les individus en sujets. Comme l’idéologie est éternelle, nous devons maintenant supprimer la forme de la temporalité dans laquelle nous avons représenté le fonctionnement de l’idéologie et dire : l’idéologie a toujours-déjà interpellé les individus en sujets, ce qui revient à préciser que les individus sont toujours-déjà interpellés par l’idéologie en sujets, ce qui nous conduit nécessairement à une dernière proposition : les individus sont toujours-déjà des sujets. Donc les individus sont « abstraits » par rapport aux sujets qu’ils sont toujours-déjà. Cette proposition peut paraître un paradoxe.

Qu’un individu soit toujours-déjà sujet, avant même de naître, c’est pourtant la simple réalité, accessible à chacun et nullement un paradoxe. Que les individus soient toujours « abstraits » par rapport aux sujets qu’ils sont toujours-déjà, Freud l’a montré, en remarquant simplement de quel rituel idéologique était entourée l’attente d’une « naissance », cet « heureux événement ». Chacun sait combien, et comment un enfant à naître est attendu. Ce qui revient à dire très prosaïquement, si nous convenons de laisser de côté les « sentiments », c’est-à-dire les formes de l’idéologie familiale, paternelle/maternelle/ conjugale/fraternelle, dans lesquelles l’enfant à naître est attendu : il est acquis d’avance qu’il portera le Nom de son Père, aura donc une identité, et sera irremplaçable. Avant de naître, l’enfant est donc toujours-déjà sujet, assigné à l’être dans et par la configuration idéologique familiale spécifique dans laquelle il est « attendu » après avoir été conçu. Inutile de dire que cette configuration idéologique familiale est, dans son unicité, fortement structurée, et que c’est dans cette structure implacable plus ou moins « pathologique » (à supposer que ce terme ait un sens assignable), que l’ancien futur-sujet doit « trouver » « sa » place, c’est-à-dire « devenir » le sujet sexuel (garçon ou fille) qu’il est déjà par avance. On comprend que cette contrainte et cette pré-assignation idéologiques, et tous les rituels de l’élevage puis de l’éducation familiaux, ont quelque rapport avec ce que Freud a étudié dans les formes des « étapes » pré-génitales et génitales de la sexualité, donc dans la « prise » de ce que Freud a repéré, par ses effets, comme étant l’inconscient. Mais laissons aussi ce point.

Faisons un pas de plus. Ce qui va maintenant retenir notre attention c’est la façon dont les « acteurs » de cette mise en scène de l’interpellation et leurs rôles respectifs sont réfléchis dans la structure même de toute idéologie.

Louis Althusser

Première partie : http://www.legrandsoir.info/ideologie-et-appareils-ideologiques-d-etat...

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