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L’Amérique latine après Chávez

L’histoire confirmera, à juste titre, le rôle joué par Hugo Chávez dans l’intégration de l’Amérique latine et l’importance de ses quatorze années de présidence pour les pauvres du Venezuela, où il est mort mardi (5 mars) après une longue lutte contre le cancer.

Toutefois, avant de permettre à l’histoire de nous dicter son interprétation du passé, nous devons disposer d’une compréhension claire de la signification de l’oeuvre de Monsieur Chávez, à la fois dans le contexte politique national et international. Ce n’est qu’ensuite que les dirigeants et les peuples d’Amérique du Sud - on peut d’ailleurs affirmer que celle-ci constitue aujourd’hui la région la plus dynamique au monde - pourront définir clairement les tâches qui nous attendent. Et ce, afin que nous puissions consolider les avancées vers l’unité internationale réalisées ces dix dernières années. Ces tâches ont acquis une importance nouvelle maintenant que nous sommes privés de l’aide apportée par l’énergie sans limite de Monsieur Chávez, par sa confiance profonde dans le potentiel d’intégration des nations d’Amérique latine, et par son engagement en faveur des transformations sociales nécessaires au soulagement de la misère de son peuple.

Les campagnes sociales de Monsieur Chávez, notamment dans les domaines de la santé publique, du logement et de l’éducation, ont réussi à améliorer le niveau de vie de dizaines de millions de Vénézuéliens.

Personne n’est obligé d’être d’accord avec tout ce qu’a dit ou fait Monsieur Chávez. Il ne fait aucun doute qu’il était un personnage controversé qui laissait rarement indifférent. Il ne refusait jamais le débat. Pour lui, aucun sujet n’était tabou. Je dois avouer que j’ai souvent eu le sentiment qu’il aurait été plus prudent pour lui de ne pas dire tout ce qu’il a dit. Mais c’était une de ses caractéristiques et elle ne devrait pas, si peu que ce soit, porter le discrédit sur ses qualités.

Chacun peut également être en désaccord avec l’idéologie de Monsieur Chávez et avec un style politique que ses contempteurs qualifiaient d’autocratique. Il n’a jamais fait des choix politiques faciles et n’a jamais hésité dans ses décisions.

Cependant, toute personne un tant soit peu honnête - même parmi ses opposants les plus virulents - est obligée de reconnaître le haut niveau de fraternité, de confiance et même d’amour qu’éprouvait Monsieur Chávez pour les pauvres du Venezuela et pour la cause de l’intégration latino-américaine. Des nombreux personnages influents et responsables politiques que j’ai côtoyés dans ma vie, peu ont autant cru dans l’unité de notre continent et de ses populations diverses - Indiens indigènes, descendants d’Européens et d’Africains, immigrants récents - que lui.

Monsieur Chávez a joué un rôle de premier plan dans le traité de 2008 qui a établi l’Union des nations sud-américaines (Unasur), une organisation intergouvernementale composée de 12 pays qui pourrait, un jour, faire avancer le continent vers le modèle de l’Union européenne. En 2010, la Communauté des États d’Amérique latine et de la caraïbes (Celac) a franchi le pas de la théorie à la pratique en offrant un forum politique continentale parallèle à l’Organisation des États américains (OEA). Elle n’inclut pas les États-Unis et le Canada, contrairement à l’OEA. La Banque du Sud, nouvel organisme de prêt, indépendant de la Banque mondiale et de la Banque inter-américaine de développement, n’aurait pas non plus vue le jour sans l’initiative de Monsieur Chávez. Enfin, il a également démontré un vif intérêt pour le renforcement des relations entre l’Amérique latine, l’Afrique et le monde arabe.

Si un personnage public disparaît sans laisser d’idées, son héritage et l’esprit qui l’animait disparaissent aussi. Ce n’est pas le cas de Monsieur Chávez, figure forte, dynamique et inoubliable, dont les idées seront discutées pendant des décennies dans les universités, les syndicats, les partis politiques, et partout où les gens s’intéressent à la justice sociale, au recul de la misère, et à une distribution plus juste du pouvoir entre les peuples du monde. Peut-être ses idées serviront-elles d’inspiration aux jeunes dans l’avenir, comme la vie de Simón Bolà­var, le grand Libertador de l’Amérique latine, a inspiré Monsieur Chávez lui-même.

Son héritage dans le domaine des idées demandera encore du travail pour que ces dernières deviennent une réalité dans le monde brouillon de la politique, où les idées sont débattues et contestées. Sans lui, le monde aura besoin que d’autres dirigeants fassent preuve des mêmes efforts et de la même volonté pour que ses rêves ne subsistent pas que sur le papier.

Pour maintenir vivant cet héritage, les partisans de Monsieur Chávez au Venezuela ont encore beaucoup de travail devant eux afin de construire et renforcer les institutions démocratiques. Ils devront aider à rendre le système politique plus intégré et plus transparent ; à rendre la participation à la vie politique plus accessible ; à renforcer le dialogue avec les partis d’opposition ; et à consolider les syndicats et la société civile. L’unité du Venezuela, et la survie des succès durement obtenus par Monsieur Chávez, l’exigeront.

C’est sans aucun doute le souhait de tous les Vénézuéliens - qu’ils soutiennent ou s’opposent à Monsieur Chávez, qu’ils soient militaires ou civils, catholiques ou évangélistes, riches ou pauvres - que se réalise le potentiel d’une nation aussi riche de promesses que la leur. Seules la paix et la démocratie peuvent faire que ces aspirations deviennent réalité.

Les institutions multilatérales que Monsieur Chávez a contribué à créer aideront aussi à parvenir à la consécration de l’unité sud-américaine. Il ne sera plus présent aux sommets sud-américains, mais ses idéaux, ainsi que le gouvernement du Venezuela, continueront à être représentés. La fraternité démocratique entre les dirigeants de l’Amérique latine et des Caraïbes est la meilleure garantie de l’unité politique, économique, sociale et culturelle que veulent nos peuples, et dont ils ont besoin.

Dans ce mouvement vers l’unité, nous avons atteint un point de non-retour. Mais aussi déterminés que nous soyons, nous devons l’être plus encore quand nous négocions la participation de nos nations dans les forums internationaux comme les Nations unies, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ces institutions, nées sur les cendres de la Deuxième guerre mondiale, ont insuffisamment répondu aux réalités du monde multipolaire d’aujourd’hui.

Charismatique et singulier, capable de forger des amitiés, de communiquer avec les masses comme peu d’autres dirigeants avant lui, Monsieur Chávez nous manquera. Je chérirai toujours l’amitié et l’esprit de partenariat qui, pendant les huit années où nous avons travaillé ensemble comme présidents, ont amené tant d’effets positifs pour le Brésil et le Venezuela, et pour nos peuples.

Luiz Inácio Lula da Silva
président du Brésil de 2003 à 2010, est président honoraire de l’Institut Lula, dédié aux relations entre le Brésil et l’Afrique.

Ce texte a été traduit du portugais (vers l’anglais) par Benjamin Legg et Robert M. Sarwark et publié sur le site du New York Times : http://www.nytimes.com/2013/03/07/opinion/latin-america-after-chavez.html

Traduction française : Bernard Leprêtre
Edition : Mémoire des luttes http://www.medelu.org/L-Amerique-latine-apres-Chavez

URL de cet article 19896
   

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