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La première fois

Cette histoire qui n’a - et j’en suis chaque jour un peu plus certain - rien d’exceptionnel, est arrivée en pleine nuit, dans le 18è arrondissement de Paris, à quelques pas de la Mairie et du Métro Jules Joffrin, au pied de l’immeuble situé au 129 rue Ordener. Rue passante si il en faut ! Mais l’heure à laquelle l’évènement s’est déroulé donnait la sensation d’une rue calme où planait, malgré la violente altercation que je venais d’avoir avec mon ex, une douceur printanière qui aurait été, en d’autres circonstances, bien plus propice à une balade amoureuse sous les néons jaunis de Montmartre, assis et enlacés, peut-être un pétard à la main et le sourire tourné vers ces étoiles de plus en plus insaisissables, sur les marches de la butte, posant parfois mécaniquement les yeux sur cette mer de scintillantes lucioles multicolores, qui donnent à Paris cette impression de féerie lumineuse.

Mais non. L’atmosphère générale respirait plus l’étouffement provoqué par la raréfaction et la pesanteur d’un air humide. Douloureux. La suavité d’un printemps déclaré n’avait pas non plus permis d’adoucir l’ambiance malheureuse qui imprégnait mon couple à cette époque. Et le paradoxe entre ce que ça aurait pu être et ce qui était réellement, ne s’arrêta pas à mes histoires de coeur, au demeurant personnelles et inintéressantes. En tous les cas, qui n’ont pas grand intérêt dans l’histoire que je voulais raconter. Mais c’est un décor, un climat, une plongée dans un bain d’incongruité et d’extravagance, qui fait que la scène qui se déroula sous mes yeux embués et mon esprit endolori, prît une dimension encore plus viscérale.

        «  Faites gaffe les gars, y’en a partout », dit-il en sortant, sourire en coin, l’oeil brillant et satisfait. Il avait le visage de l’homme heureux qui vient de prendre du bon temps. Le mouchoir qu’il tenait dans sa main droite allait et venait sur sa main gauche dans un mouvement d’une douceur troublante et dérangeante, tant ces mains étaient capable de brutalité gratuite.

         Un banc. Un arrêt de bus. Une porte d’immeuble et la vitrine de la mutuelle à laquelle j’étais adossé. Il est 4h du matin et une voiture vient de stopper sur les stries jaunes. Le pare-brise à manifestement subit un choc. Les fêlures qui s’étalent en toile d’araignée face à la place du conducteur ne laissent pas de doutes possibles sur les raisons qui ont poussées ses occupants à faire halte : la visibilité. Quelques minutes s’écoulent avant que le passager ne descende, le conducteur n’étant apparemment pas pressé de quitter la voiture. Un véhicule de la police nationale surgit et se gare juste sous mes yeux, à trois petits mètres devant la voiture stationnée. Un conducteur qui a un problème, le pare-brise fêlé à 4h du matin un vendredi et qui stationne sur un arrêt de bus, que faire d’autre pour des policiers en patrouille que de s’arrêter. Ses trois occupants en sortent dans leur tenue des plus communes et règlementaires. Matraque, flingue, menottes en position et poitrine gonflée à bloc par l’impression de représenter quelque chose d’important. Que de plus banal que cet arrêt légitime pour des représentants de la force publique, dont la première et légitime mission est d’être les garants de la sécurité des citoyens ? Le passager qui était alors sur le trottoir est interrogé par l’un des agents. Calme, il explique qu’ils ont eu un souci un peu plus haut dans la rue. Mais il reste assez évasif. Il a visiblement bu. Les bégaiements et trémolos de sa voix le trahissent. Un deuxième agent se poste face à la voiture alors que le troisième se dirige du côté de la porte conducteur.

         «  Petit con ! », me lança le civil, brassard orange vif de rigueur au bras droit, tout en se dirigeant - enfin ! - vers son véhicule. Ils s’étaient attroupés autour de moi. En 5 secondes, j’étais encerclé. Acculé à la vitrine de la mutuelle, le regard apeuré, les membres tremblants d’angoisse et de colère, mon cerveau sifflant à mes oreilles les insultes les plus justes et méritées, mais imprononçables, je faisais face tant bien que mal au troupeau bleu. J’avais osé tenter d’user de mes droits citoyens et j’avais surtout osé exprimer ma désapprobation envers leurs agissements.

         Le conducteur sortit brutalement, envoyant son pied dans la portière, laquelle manqua de peu de toucher le policier : «  Espèce d’enfoiré de fils de pute d’enculé de ta mère, ça te fais bander d’avoir le flingue hein gros connard que je nique trente fois dans tous les sens ! Qu’est ce que j’ai fait hein enculé d’condé de merde qui puaient vot’ race ! » Certes, et c’est ce dont je suis convenu en premier, ce n’est pas franchement agréable de s’en prendre autant dans la figure en si peu de temps, pour rien, mais quand on est flic, on est flic ! On le sait. On s’y attend et il paraît même qu’ils ont une formation pour gérer l’énervement et la tension que peuvent provoquer sur eux ce type de comportements gratuits, violents et insultants.

Alors, démontrant toute sa maîtrise et usant de toutes ces belles techniques de contrôle d’un individu qu’on lui a apprises, il plaqua l’énergumène contre la voiture, face écrasée violemment sur la partie anguleuse du toit, mains dans le dos, prêtes à être menottées. Ce qui fut fait. Quelques inutiles et derniers cris de détresse parvinrent à s’extirper de la gorge comprimée de l’homme, en direction d’une aide invisible et improbable au vu de ce qu’il venait d’envoyer comme insultes. L’individu, clairement excité, était fermement tenu, menotté, et bien que toujours assez nerveux et vocalement actif, il était maîtrisé.

         «  Toi de toute façon t’as bu, dit-il méprisant. Alors fait pas ton p’tit cador sinon on t’embarque direct, comme lui, pour entrave à une intervention de police.

Ah ouais… Allez-y m’sieur l’agent faites moi souffler ! Vous trouv’rez rien du tout. Pas une goute ! Quoi ? J’ai pleuré. Et alors ?

Ouais p’tite fille…

Et puis c’est quoi c’t’intervention bordel ! Ils s’est juste fait défoncer dans vot’ bagnole…

Ferme ta p’tite gueule de merde, enfoiré ! T’as rien vu de toute manière ! Tu sais rien et nous on fait not’ job. Alors tu ferme ton clac merde sinon c’est nous qui allons t’aider à le fermer !

Tu veux passer la nuit au poste c’est ça ? Nous on t’embarque y’a pas de souci, et on trouv’ra bien un truc… T’as rien vu. C’était d’la légitime défense et on est tous d’accord. Alors va t’faire foutre et laisse nous bosser p’tit connard !

         Trainé par le col jusqu’à la Peugeot bleu-blanc-rouge alors qu’il continuait passablement à s’agiter et à vociférer ses insultes, le flic ouvrit la portière arrière gauche, le balança dedans avec force et violence et referma. Ses deux collègues étaient avec le passager, beaucoup plus coopérateur, et l’interrogeaient. L’un d’eux se retourna et lui lança «  C’est bon !… », sur un air de vas-y. C’est alors que le flic rouvrit la portière et s’engouffra à son tour sur la banquette arrière…

Je voyais sa face écrasée contre la vitre. J’ai entendu ses cris et les bruits sourds et secs qui chaque fois les précédaient. J’ai senti les coups de tonfa envoyés dans ce petit espace clos, où il était fait comme une bête. Le prédateur étant censé être le protecteur. Je l’ai entendu s’éteindre, ses cris étant chaque fois plus inaudibles au rythme où ces bruits sourds et secs se faisaient moins fréquents et plus puissants. J’ai senti la violence gratuite et facile qui s’abattait dans cette voiture officielle telle une foudre hystérique et incontrôlable un jour de tempête tropicale en bordure du Pacifique au Salvador. C’était atroce et révoltant. Viscéral et paralysant. Apeurant et angoissant.

J’avais eu beau, dès les trois quatre premiers coups entendus, être allé voir celui qui me semblait être le chef (du moins celui qui ne se mouillait pas et qui observait) et lui avoir fait part, le plus cordialement et respectueusement du monde, de ma profonde désapprobation envers les agissements qui avaient cour sous mes yeux. Je n’eus droit en réponse qu’à un ferme «  Dégage, y’a rien à voir ». Pendant ce temps, la voiture s’était transformée en salle de boxe à sens unique. Le mec était menotté et avait sûrement bu. Enfermé et acculé contre une portière à fermeture centralisée, le flic se défoulait allègrement et sans état d’âme. Ca se sentait qu’il aimait ça. Et ça s’est confirmé lorsqu’il s’est extirpé de la voiture enjambant le corps inerte et ensanglanté de son agresseur devenu victime d’abus de pouvoir et de violences aggravées. C’est là qu’il s’est essuyé les mains si délicatement, avec ce putain de sourire sadique et béat scotché à sa figure de rat. Entre temps, un fourgon de CRS et une voiture banalisée de la BAC s’étaient ramenés. Évidemment nécessaires pour embarquer un mec à moitié inconscient et consciencieusement tabassé ! En tout cas ils étaient là . Cet enfoiré avec son brassard orange vif s’est jeté sur moi à peine sorti de sa voiture de scélérats. Aussitôt ce charmant bourreau lui emboita le pas et tous les autres suivirent. Corporatistes et solidaires, leur version des faits n’eût même pas besoin d’être concertée, ils avaient déjà tous la même. Que j’ai été là , présent, témoin de la scène entière - ainsi que mon ex-compagne - n’a rien empêché, n’a rien troublé, ne les a pas dérangé pour un sou. Impunité et liberté d’agir, ils étaient plus que certains de leur protection. Ils étaient flics. C’était un ivrogne injurieux. Je n’étais rien. Ils ont tous les droits et ils le savent. Ces flics là étaient plusieurs, de divers corps, et ils se sont entendus sans même se concerter. Ces évènements, ce genre de passages à tabac, d’agressions gratuites, doivent avoir lieux quasi-quotidiennement si ce n’est quotidiennement dans les banlieues dîtes «  sensibles » ! En tout cas, leurs décontraction et leur contentement ostensibles alors même qu’il y avait deux témoins directs potentiels, laissent imaginer allègrement ce qu’il peut se passer lorsqu’ils sont seuls, isolés, dans leur bureau ou dans une rue déserte, ou surtout lorsqu’ils interviennent dans ces cités, où ils interpellent toujours violemment, sans considération aucune pour quiconque et encore moins, bien sur, pour ces petites racailles de deuxième ou troisième génération.

         J’ai eu besoin de le voir pour en prendre conscience. La Police blesse. La Police violente. La Police agresse. Et parfois, la Police tue. Et toute ces choses, elle les fait impunément, protégée par son corporatisme et sa solidarité sans faille, mais surtout, par son statut de représentant de l’Ordre Public. Mais de cet Ordre, elle en franchit régulièrement les limites, sans être pour autant inquiétée, déterminant ainsi la Police et la Justice comme des antithèses.

Camilo Sorto-Cazaux

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