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Le «  journalisme citoyen » : une révolution entre démocratie participative militante, et intoxication médiatique capitaliste.

Le libéralisme économique voudrait, dans son utopie idéologique, que chaque humain sur la Terre soit son propre entrepreneur, qu’il s’autogère. L’individu, est le seul à savoir ce qui est bon pour lui. Il doit donner de sa personne en permanence, savoir se vendre pour dynamiser la société, et avoir des chances que celle-ci lui rétribue les bienfaits de la «  communauté » s’il y a contribué. Le bonheur par le travail, ou plutôt, la mise en liberté conditionnelle de l’individu dans ses sphères sociales. La participation de tous par le travail à la production de richesses et de savoirs permet ainsi un rapport agrégeant la fixation d’un prix d’équilibre, situé entre l’ajustement de l’offre et de la demande et selon la valeur (temps de travail fourni) d’un bien. L’homo-oeconomicus, rationnel et utilitariste, cherche ainsi à minimiser son coût pour tirer un maximum d’avantages à ce qu’on lui offre.

Mais le prix d’équilibre n’a jamais existé, et la chimiothérapie du travail n’a jamais permis à tout le monde de jouir de conditions de vie décentes. A un point tel que même un ouvrier qui passe 40h à l’usine, un indépendant qui passe 50h hebdomadaires au chantier, ou un employé de bureau qui se démène 39h par semaine pour faire vivre son entreprise, subit toujours les pressions extérieures d’une hiérarchie tyrannique, d’une direction sous-traitante qui s’engraisse illégalement, ou d’un État qui ne joue pas son rôle social.

Voila, en quelques lignes, pourquoi nous (l’Occident) sommes loin d’être les bénéficiaires d’un système néolibéral, et pourquoi il est un tort pour la critique socialiste de parler de régime « libéral ». Car la philosophie politique et économique des néoclassiques libéraux du 19ème siècle ne pouvait prendre en compte le pouvoir des banques et des multinationales privées. Car dans l’idée libérale, le travail offert à tous permet de supprimer les inégalités, le chômage, la précarité, et d’arriver à la liberté. Or on voit bien que travailler plus ne permet pas de vivre mieux, et d’aider les plus démunis laissés sur le pavé, ou ignorés des listes de Pôle Emploi. Au contraire, se tuer au travail à petit feu permet d’aspirer le capital vers les poches des actionnaires qui n’ont même pas à se baisser pour ramasser les dividendes, puisqu’ils sont engloutis dans les bourses par les salariés eux-mêmes. L’argument de la liberté par le travail ne tient donc pas, et cet argument scandé par les fractions dites de droite libérale (PS inclus) est une belle duperie idéologique.

L’on ne peut, prostré devant son ordinateur, affirmer que l’individualisme libéral est à abattre, puisque rédiger un article, même de critique sociale, est un acte individualiste que le système libéral permet par la publication sur internet à un «  média citoyen ». Preuve, donc, que l’on s’accommode tous de ce régime économique, dans la mesure où les capitalistes seraient prêts à me vendre la corde que je leur mettrai au coup si celle-ci leur rapporte de l’argent (cette phrase n’est pas de moi). Pour le communard convaincu que je suis, écrire cela est paradoxal, et je sens déjà les lecteurs de «  gauche » me taper sur les doigts.

La gratuité du néo-journalisme, comme aseptisation de l’information.

Ceci étant dit, ce que l’on surnomme «  journalisme-citoyen » n’est-il pas un phénomène ambivalent, perdu entre la participation citoyenne à un renouveau du débat public démocratique, et l’utilitarisme capitaliste qui vise à se servir gratuitement chez l’épicier au rayon communication et information pour nourrir son cerveau ? D’un côté, une révolution où chaque individu a accès à tout le savoir de la planète et peut y contribuer en débattant sur internet, en dévoilant à la face du monde sa pensée, qu’un support papier produit par le journalisme professionnel ne permet pas. Et de l’autre, l’accoutumance de chacun d’entre nous à ce que l’information devienne gratuite, où le lecteur puise les ressources d’internet comme on presse un citron, à jeter une fois qu’il n’y a plus de jus.

Mais ce web-rédacteur est un journaliste bénévole, et ne peut donc vivre de son activité. Comme énoncé en paragraphes introductifs de cet article, le nouveau journaliste offre sur internet le fruit de son travail, et le lecteur considère que la gratuité de son information est un droit. Qu’il n’a pas à payer pour y avoir accès. Tel un internaute qui télécharge ses albums alors qu’il a les moyens de s’acheter les disques d’artistes peu reconnus, ce citoyen-lecteur est aussi un profiteur du système, ce que Mancur Olson (sociologue américain des mobilisations collectives) nomme le freerider, ou passager clandestin : l’individu ne se mobilise pas, mais profite tout de même des avantages obtenus par les grévistes (hausse de salaire, baisse du temps de travail, prolongements des vacances, etc). De même donc, notre internaute se cultive, il emmagasine de l’information, le tout sans faire vivre celui qui a été la chercher et l’a analysée. La révolution industrielle qui débuta vers 1750 en Angleterre, et qui arriva en France un siècle plus tard dynamita le modèle de travail basé sur l’artisanat des «  petites » gens, et l’agriculture autosuffisante des petits propriétaires.

De nos jours, la révolution numérique et ce web-journalisme non marchand contribue à annihiler le métier de journaliste, où le lecteur, partant de l’idée qu’il trouvera son information gratuitement sur internet, ne voit plus l’intérêt de s’abonner aux journaux payants. D’où la comparaison en introduction avec le paradoxe d’un système libéral qui, au final, n’en est pas un. Car si tel était le cas, les web rédacteurs pourraient tirer «  bénéfices » de leur activité. Mais il y a encore plus grave, à mon sens, que le bénévolat journalistique.

La plupart des grands journaux marchands ne font plus un travail de vérification des sources, et désertent l’enquête de terrain en réutilisant les sources de l’AFP. Je ne suis pas le seul à le dénoncer, la presse marchande à grand public, dirigée par les cartels transnationaux, fleurons de l’économie française (Dassault, Lagardère, Pinault, Bolloré), se transforme en recueils de nouvelles riches en émotions de faits divers vendeurs et de spots publicitaires. Il n’y a qu’à ouvrir un numéro de presse régionale pour s’en apercevoir. En dépit de la nécessité de rentabilité inhérente à toute entreprise productrice, les articles ne sont pas fouillés, et les journalistes s’exposent à une autocensure permanente afin de correspondre à la ligne éditoriale.

Là où le bat blesse, c’est que l’on retrouve sur les médias gratuits et indépendants (tels les blogs de particuliers, les sites comme Agoravox ou Le Post), des analyses personnelles traitant des faits politiques et sociaux médiatisés par la presse marchande, qui elle-même a repris à la source les tribunes de l’AFP…

Déjà que les sujets sont déjà détournés et vidés de leurs substances par la force de propagande autoalimentée des grands médias (Le Figaro, Libération, Le Monde, L’Express, Le Point), si en plus de cela, les internautes montent au créneau à leur tour pour analyser un sujet vide de sens (le chat qui se mord la queue.), alors la pelote de laine qui nouait l’information est complètement défaite, effilochée… Par exemple, l’AFP ou Reuters lance une déclaration de Nicolas Sarkozy à propos des échéances pestilentielles présidentielles de 2012, et dans la nuit qui suit, tous les journalistes professionnels se bataillent le scoop pour savoir qui vendra le meilleur article, bombardant la une des journaux avec des titres du style «  Sarkozy et ses ambitions », «  Sarkozy, jusqu’en 2017 », «  Sarkozy, n’est là que pour deux mandats ». Le même jour, sur les blogs, les forums, les médias web indépendants, les particuliers s’enflamment sur le possible vainqueur de 2012, entre Ségolène Royal, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn ou Nicolas Sarkozy. Et oui, le citoyen rédacteur, (que je suis aussi, d’ailleurs), ne peut pas non plus se lancer dans une enquête, une investigation armée d’entretiens et d’observations participantes (techniques d’enquêtes sociologiques) pour rendre compte par exemple des dégâts moraux et sociaux provoqués par l’organisation du travail chez France-Télécom, Danone, Nestlé ou Mc Donald’s. Alors pendant qu’il s’évertue à crier qui de Martine Aubry ou Nicolas Sarkozy, quel ténor de la politique spectacle il préférerait voir gagner dans un an et demi, il est dans l’incapacité de se pencher sur les vrais problèmes méritant d’être relevés par les journalistes militants. Ah oui c’est vrai, j’oubliais que désormais, il est difficile d’être un journaliste d’investigation, vu que des petits malicieux cambriolent les ordinateurs des journalistes ayant enquêté sur les «  mauvais » sujets…

L’on en vient donc à écrire, nous aussi, sur des faits lus dans la presse, sans aucune vérification de preuve, et cela contribue à aseptiser le journalisme, à faire baisser la qualité de l’information. C’est le risque à prendre lorsque chacun peut exprimer son opinion librement. Évidemment, c’est un des derniers bastions de la liberté d’expression citoyenne qui nous reste, ce que le pouvoir souhaiterait d’ailleurs morceler, notamment via la législation récente (Hadopi, Loppsi), et ce journalisme citoyen est malgré tout, un énorme progrès. Mais à nous, rédacteurs et lecteurs, de faire la part des choses.

Toujours est-il que de plus en plus, la gratuité de l’information mène à la consommation de l’information, sans retour, comme quelque chose qui nous est du par nature. Le journalisme participatif a été créé afin que tous puissent donner leurs avis sur les sujets de société, et l’on se comporte comme des bêtes hébétées qui s’abreuvent abondamment dans des auges pleines de purin. Une proposition qui pourrait être faite pour ces médias gratuits, c’est de permettre la rémunération des auteurs en fonction du nombre de clics, encore que ce serait très difficile à mettre en place…

Les médias citoyens et leurs internautes : révolution des consciences ?

Le «  journalisme citoyen » désigne le fait que chaque particulier sur le globe peut se servir des moyens de communication librement et de manière non marchande, et peut ainsi participer au débat ouvert par chaque information publiée. Journalisme-citoyen, journalisme participatif, blogs, forums, web-journalisme… Tant de mots qui visent le fait que le citoyen passe du statut de lecteur d’une presse à celui de journaliste lui-même. C’est une révolution pour l’accès universel à la culture, là où les journalistes professionnels des grands médias oublient que leur activité consiste plus en un devoir d’informer qu’en une liberté d’informer.

Jamais, dans un monde où la majorité des médias sont concentrés dans les mains d’un petit nombre de grandes multinationales proches des pouvoirs politiques, et donc soumis à la nécessité de la rentabilité économique, réduisant l’information à du fait divers vendeur et dépourvue d’analyse, jamais les revendications de la «  société civile » n’ont pu être à ce point véhiculées. C’est, pour les militants et activistes du monde entier, un moyen inouï de faire entendre leur voix, et de fédérer les opinions en vue d’actions collectives communes, où chaque militant armé de sa plume peut apporter sa pierre à la reconstruction d’une conscience collective. L’on a vu par le passé, des révolutions se former avec moins de moyens que cela, et d’ailleurs, cette médiatisation citoyenne pourrait faciliter la prise de conscience débouchant sur l’émancipation de la société civile.

De twitter à facebook, en passant par les sites alternatifs, libres, indépendants et militants, des forums aux blogs, la mise en réseau de toute opinion pourrait donc, grâce à ces médias citoyens, produire l’effet tâche d’huile d’une révolte mondiale contre l’Empire néolibéral, et donc, avoir infiniment plus d’influence qu’un discours énoncé sur l’estrade par des syndicalistes au sein d’une assemblée générale de grévistes. Il est possible donc, au demeurant, que si la roue change de sens dans les années à venir, ce renouveau du débat public et démocratique y soit pour quelque chose. Il est possible, aussi, que ce journalisme citoyen ait plus d’influence (même si nous ne la voyons pas encore) qu’une mobilisation sociale éparse le mardi ou le jeudi. Car il n’y a que dans les articles d’opinion lus sur les supports non marchands que l’on peut réellement comprendre le fonctionnement du système qui nous régit. L’on peut y comprendre par exemple, ce qu’est une politique économique d’austérité, un plan de relance keynésien, la politique étrangère des États-Unis de 1776 à 2010, l’organisation et la division du travail à notre époque, ou encore l’évolution des idées politiques et sociologiques allant de Platon à Lévi-Strauss, Bourdieu ou Chomsky en passant par les fourbes libéraux du siècle des Lumières et Finkielkr… (pardon, j’ai failli considérer ce dernier comme un philosophe…). Ce que, encore une fois, les grands médias ne permettent pas d’entrevoir.

Il y a donc une dualité dangereuse qui flotte autour du journalisme citoyen, en ce qu’il est un instrument d’échange et de militantisme quasiment jamais égalé. Mais par ailleurs, si rien n’est fait pour lui donner plus de valeur et pour que ses acteurs puissent s’en servir comme passerelle rémunérée vers la profession, sa gratuité risque de le faire disparaître.
Reconstruire l’école de la pensée critique pour que tous soient capables de penser par eux-mêmes, tel serait le rôle que devraient jouer les médias citoyens, au lieu de s’en servir pour reproduire la désinformation, la propagande des journaux classiques et faire de l’analyse de surface. Il y a du pain sur la planche…

Samuel Moleaud.
http://sam-articles.over-blog.com.

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