RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher

Moins de terre, plus de faim

Si le drame de la faim occupe à nouveau l’actualité avec la crise alimentaire dans la Corne de l’Afrique, la famine est une réalité quotidienne qui est largement passée sous silence. D’après l’Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO), plus d’un milliard de personnes dans le monde ont des difficultés d’accès à la nourriture.

La malnutrition a des causes et des responsabilités politiques. L’Afrique est une terre spoliée. Ses ressources naturelles ont été arrachées à ses communautés depuis des siècles de domination et de colonisation. Et il ne s’agit pas seulement du vol de l’or, du pétrole, du coltan, du caoutchouc, des diamants... mais, aussi, de l’eau, des terres, des semences qui permettent à ses habitants de se nourrir. Si, comme l’indique la FAO, 80% de la population de la Corne de l’Afrique dépend de l’agriculture comme principale source de revenus et d’alimentation, que faire quand il n’y a pas de terre à cultiver ?

Ces dernières années, la vague de privatisation croissante de terres en Afrique (leur achat par des gouvernements étrangers, des multinationales agro-alimentaires ou des fonds d’investissements) a encore plus fragilisé son précaire système agricole et alimentaire. Avec des paysan-nne-s expulsé-e-s de leurs terres, où cultiver un peu de nourriture ? En conséquence, après des décennies de politiques de libéralisation commerciale qui ont miné leurs capacités productives, de nombreux pays voient vu leur capacité d’autosuffisance alimentaire s’effondrer.

Comme l’a amplement étayé l’organisation internationale GRAIN, la crise alimentaire et financière de 2008 a ouvert un nouveau cycle d’appropriation des terres à l’échelle planétaire. Des gouvernements dépendant de l’importation d’aliments - dans le but de garantir la production de nourriture pour leur population au-delà de leurs frontières - ; des firmes agro- industrielles ou d’investissement, avides de nouveaux investissements rentables, achètent depuis lors les terres les plus fertiles des pays du Sud. Une dynamique qui menace l’agriculture paysanne et la sécurité alimentaire de ces pays.

Selon les données de la Banque mondiale, on estime que quelques 56 millions d’hectares de terres ont ainsi été achetées dans le monde depuis 2008, dont plus de 30 millions en Afrique, où la terre est bon marché et où sa propriété communale la rend plus vulnérable. D’autres sources, comme le Global Land Project, évoquent entre 51 et 63 millions d’hectares pour l’Afrique seule, soit une étendue similaire à celle de la France. Qu’il s’agisse de fermages, concessions ou d’achat de terres - les formes de transaction sont variées et souvent opaques -, certains auteurs n’hésitent pas à qualifier cette dynamique de "nouveau colonialisme" ou de "colonialisme agraire" car il s’agit d’une re-colonisation indirecte des ressources africaines.

La Banque Mondiale a été l’un des principaux promoteurs de cette dynamique en développant, ensemble avec d’autres institutions internationales comme la FAO, l’Agence pour le Commerce et le Développement des Nations Unies (UNCTAD) et le Fonds International de Développement Agricole (FIDA), ce qu’ils appellent - sans rire - les "Principes pour un Investissement Agricole Responsable" qui légitiment l’appropriation des terres par des investisseurs étrangers. Au travers de l’International Finance Corporation (IFC), institution dépendant de la Banque Mondiale et qui s’occupe du secteur privé, on a impulsé des programmes destinés à éliminer les barrières administratives et à changer les lois et les régimes fiscaux dans des pays du Sud afin de les rendre plus "attractifs" pour ces investissements agricoles.

L’Ethiopie, l’un des pays les plus touchés par la famine actuelle, a offert trois millions d’hectares de terres cultivables aux investisseurs étrangers d’Inde, de Chine, du Pakistan et d’Arabie Saoudite, entre autres. Pour ces derniers, l’affaire est on ne peut plus juteuse : 2.500 Km2 de terres productives à 700 euros par mois, avec un contrat de concession de 50 ans. Tel est, par exemple, l’accord conclu entre le gouvernement éthiopien et l’entreprise indienne Karuturi Global, l’une des 25 principales firmes agro-industrielles mondiales, qui consacrera ces terres à la culture d’huile de palme, de riz, de sucre de canne, de maïs et de coton pour l’exportation. Résultat : des milliers de paysans locaux expulsés de leurs terres, précisément ceux qui souffrent de la faim, ainsi que de vastes étendues de bois rasés et brûlés.

D’autres pays comme le Mozambique, le Ghana, le Soudan, le Mali, la Tanzanie et le Kenya ont bradé des millions d’hectares de leurs territoires. En Tanzanie, le gouvernement saoudien a acheté 500.000 hectares de terres afin de produire du riz et du blé pour l’exportation. Au Congo, 48% des terres agricoles sont aux mains d’investisseurs étrangers. Au Mozambique, plus de dix millions d’hectares ont été bradés.

La conférence académique "Global Land Grabbing" , qui s’est tenue en Grande-Bretagne au mois d’avril 2011, a souligné l’impact négatif de ces achats de terres. Plus d’une centaine d’études de cas documentés démontrent comment ces "investissements agricoles responsables" n’ont aucun effet positif pour les communautés locales puisqu’ils provoquent au contraire des déplacements forcés et une plus grande pauvreté.

Depuis des années, le mouvement international Via Campesina dénonce l’impact dramatique de cette vague massive d’accaparement de terres agricoles sur les populations du Sud. Si nous voulons en finir avec la faim dans le monde, il est fondamental de garantir un accès universel à la terre, ainsi qu’à l’eau et aux semences, et interdire toute forme de spéculation avec ce qui nous permet de nous nourrir.

Esther Vivas

Esther Vivas participe au Centre d’études sur les mouvements sociaux (CEMS) de l’Universitat Pompeu Fabra (UPF) en Catalogne.

***Article publié dans la revue ARA, 04/08/2011.

Traduction française par Ataulfo Riera pour le site www.lcr-lagauche.be.

+info : http://esthervivas.wordpress.com/francais

URL de cet article 14548
  

Même Thème
We Feed The World (documentaire)
DIVERS
Synopsis Un film pour éveiller les consciences sur les absurdités et les gachis de la production, la distribution et la consommation des produits alimentaires. Chaque jour à Vienne, la quantité de pain inutilisée, et vouée à la destrction, pourrait nourrir la seconde plus grande ville d’Autriche, Graz... Environ 350 000 hectares de terres agricoles, essentiellement en Amérique latine, sont employés à la culture du soja destiné à la nourriture du cheptel des pays européens alors que près d’un quart de (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

Si un homme blanc veut me lyncher, c’est son problème. S’il a le pouvoir de me lyncher, c’est mon problème. Le racisme n’est pas une question d’attitude ; c’est une question de pouvoir. Le racisme tire son pouvoir du capitalisme. Donc, si vous êtes antiraciste, que vous en soyez conscient ou non, vous devez être anticapitaliste. Le pouvoir du racisme, le pouvoir du sexisme, vient du capitalisme, pas d’une attitude.

Stokely Carmichael

Médias et Information : il est temps de tourner la page.
« La réalité est ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons est fondé sur nos perceptions. Ce que nous percevons dépend de ce que nous recherchons. Ce que nous recherchons dépend de ce que nous pensons. Ce que nous pensons dépend de ce que nous percevons. Ce que nous percevons détermine ce que nous croyons. Ce que nous croyons détermine ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est notre réalité. » (...)
55 
Lorsque les psychopathes prennent le contrôle de la société
NdT - Quelques extraits (en vrac) traitant des psychopathes et de leur emprise sur les sociétés modernes où ils s’épanouissent à merveille jusqu’au point de devenir une minorité dirigeante. Des passages paraîtront étrangement familiers et feront probablement penser à des situations et/ou des personnages existants ou ayant existé. Tu me dis "psychopathe" et soudain je pense à pas mal d’hommes et de femmes politiques. (attention : ce texte comporte une traduction non professionnelle d’un jargon (...)
46 
Comment Cuba révèle toute la médiocrité de l’Occident
Il y a des sujets qui sont aux journalistes ce que les récifs sont aux marins : à éviter. Une fois repérés et cartographiés, les routes de l’information les contourneront systématiquement et sans se poser de questions. Et si d’aventure un voyageur imprudent se décidait à entrer dans une de ces zones en ignorant les panneaux avec des têtes de mort, et en revenait indemne, on dira qu’il a simplement eu de la chance ou qu’il est fou - ou les deux à la fois. Pour ce voyageur-là, il n’y aura pas de défilé (...)
43 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas | Bernard Gensane
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.