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Monologue antisocial

L’ampleur de la décrépitude actuelle de la politique se mesure certainement à l’aune de la distance creusée entre les discours et les actes des gouvernants. MM. Hollande et Valls disent à l’envi être fermement attachés au dialogue social , croire en ses vertus « au service de la cohésion nationale », convaincus qu’ils sont que cela permettrait de réduire les inégalités tout en « renforçant notre économie ». Attend-on vraiment une autre parole de la part d’hommes politiques qui, par ailleurs, se disent toujours authentiquement de gauche ? Pourtant, la parole ne pèse rien lorsqu’elle est systématiquement contredite par les actes politiques. Pire, elle devient hypocrisie, une hypocrisie qui flirte, en l’occurrence, dramatiquement avec la tromperie.

Dans ce hiatus entre l’espérance des citoyens, à commencer bien sûr par les plus modestes d’entre eux, et ce que les représentants » du peuple sont prêts à consentir pour la satisfaction de cette espérance, « l’affaire de la chemise » ne saurait constituer une véritable surprise. Cela devait bien survenir un jour ; on ne désespère jamais impunément ceux qui attendent depuis longtemps l’amélioration de leur sort. L’affaire aurait pu être prise pour un coup de semonce. Au contraire, il va être répondu à la désespérance par une répression intransigeante. Le discours de façade sur le dialogue social va donc continuer de cacher les attaques contre les droits des salariés, attaques qui vont probablement s’intensifier. Le florilège en est déjà long comme un jour sans pain !

Le 19 octobre dernier s’est tenu à Paris la désormais rituelle Conférence sociale, grand raout inventé par Hollande pour faire s’asseoir autour d’une même table, une fois par an et en dehors de toutes négociations, syndicats et patronat. Mme Myriam El Khomri y a fait ses vraies premières armes de ministre du travail, et a prôné, sans surprise, les vertus formidables du dialogue social. Pourtant, la courte histoire du hollandisme contredit superbement le langage officiel du chef de l’Etat et de ses lieutenants. Au début de son mandat, M. François Hollande a commencé par enterrer la proposition de loi sur l’amnistie syndicale, tournant ainsi le dos à l’une de ses nombreuses promesses de campagne. Ensuite, le gouvernement ne cessera de nier les rapports de force, plaidant inlassablement pour la négociation, le consensus. A la rentrée – que plus personne n’ose nommer sociale – les ministres concernés vendirent la future réforme du code du travail en ne plaidant qu’en faveur de la « responsabilité des acteurs », de « la culture du dialogue » et de « la confiance dans les entreprises ». La “conversion au réalisme” est poussée jusqu’à dénier le moindre rôle de l’État dans les rapports sociaux. Celui-ci ne doit même plus être arbitre ou médiateur. Il doit s’effacer pour laisser le dialogue « sain et équilibré » entre patronat et salariés se dérouler sans encombres. L’existence de la loi dans le monde de l’entreprise paraît même désormais critiquable à la “gauche décomplexée”. Ainsi, le gouvernement affaiblit tous les organismes de contrôle associés au monde du travail, que ce soit la médecine du travail ou l’inspection du même nom, un nom qui n’a à l’évidence plus le même sens pour tous les « partenaires ». Dans ses aspirations les plus optimistes, le patronat n’’avait probablement pas osé rêver à de telles aubaines.

Dans un tel contexte, le cas Air France est emblématique. On y voit à l’œuvre un corporatisme exacerbé, tendu à l’extrême par une direction manifestement très heureuse d’avoir sous la main des germes de division à attiser. La mauvaise foi est ici : une énième négociation annoncée unilatéralement avant l’été, alors que des accords sur la productivité sont en cours, et qu’ils ont été chèrement discutés l’année dernière ; un ultimatum, et la menace de licenciements secs. Pour couronner ce modèle de démocratie salariale, l’État, actionnaire à plus de 17 % de cette entreprise en crise, reste coi.

Allègrement, les lois s’empilent, tellement complexes et multiformes qu’elles ne peuvent que dérouter les salariés. La loi Macron, modèle du genre, qui a notamment tenté de plafonner les indemnités prud’homales (article recalé par le conseil constitutionnel), et qui ouvre la voie à la banalisation du travail du dimanche, est un incontestable marqueur de la capitulation de la gauche. Depuis lors, le ministre de l’économie s’est érigé en ministre du travail. M. Emmanuel Macron semble avoir un avis sur tout : il appelle un jour à en finir avec le statut des fonctionnaires, le lendemain avec les trente-cinq heures, le surlendemain avec le code du travail. Et il y a cette déclaration : « Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre d’abord. » De tels propos quand le pays compte cinq millions de chômeurs sont comme une gifle.

Les syndicats voient les référendums se multiplier dans les entreprises, comme chez Smart ou Sephora dernièrement, une autre manière de piétiner la représentativité à la française, de mettre en question la légitimité des syndicats. Et il faudrait croire encore à la volonté de dialogue de l’Etat et du patronat ?

Pis, la trahison envers le monde des salariés se double d’une bonne dose de légèreté confinant par conséquent à l’incompétence. Le comble a été atteint, par M. Manuel Valls, et cela très loin de chez nous. « Pas d’excuse » à la violence chez Air France, a proclamé ce dernier lors de son récent déplacement en Arabie saoudite, dans un pays où, comme l’atteste Amnesty International, les décapitations en public s’accélèrent à un rythme effréné. Il fallait oser asséner en ce lieu une aussi pitoyable preuve du renoncement à être de gauche. La démonstration est donc définitivement administrée que le dialogue social a laissé toute la place à un monologue antisocial.

Yann Fiévet

Les Zindignés - No 29 – Novembre 2015

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