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Qui est Gustavo Petro ? (CTXT.es)

L’ancien guérillero du M-19 et ancien maire de Bogota a quelque chance de devenir le premier président de gauche de l’histoire du pays, lors du 2ème tour des élections qui se tiendront le 17 juin.

Le 2 mars dernier il a subi un attentat contre sa vie. Au milieu de la horde payée par des pouvoirs mafieux, la voiture blindée qui le conduisait à un meeting sur la place de Cucuta – ville proche de la frontière vénézuélienne – reçut plusieurs impacts de balles, la plupart sur la vitre près de laquelle il était assis. Nous sentîmes ce jour-là le frisson d’un « éternel retour », la sensation d’être condamnés en Colombie à la douleur et à la frustration politique.

En 1948 Jorge Eliécer Gaitan était assassiné, grand symbole de la revendication des majorités sociales et représentant colombien d’un projet national populaire ; en 1987 Jaime Pardo Leal était assassiné, il avait été candidat présidentiel de l’Union Patriotique l’année d’avant ; entre 1989 et 1990 trois candidats présidentiels sont assassinés en pleine campagne : Luis Carlos Galán, qui dénonçait la complaisance de la classe politique traditionnelle à l’égard des mafias grandissantes du narcotrafic ; Bernardo Jaramillo au décours du génocide de l’Union Patriotique ; Carlos Pizarro qui venait de signer un accord de paix en tant que commandant du M19.

Heureusement à Cucuta Gustavo Petro s’en est sorti sain et sauf, aucun projectile n’a traversé le blindage. En tous cas, et comme si en Colombie on ne tuait pas chaque jour des leaders sociaux (plus de 280 depuis 2 ans), l’establishment colombien – à commencer par le président, prix Nobel de la Paix – déclara que Petro exagérait et faisait son show. Or cette-fois il y avait un nouvel ingrédient, propre de notre temps, car l’attentat fut enregistré en vidéo et transmis en direct depuis l’intérieur du véhicule.

C’est un document digne d’être vu car il donne des éléments clef du caractère de Petro : énergique et loquace en public mais taciturne le reste du temps. J’ose même dire qu’il y a en lui un curieux mélange de détermination et de mélancolie, et qu’à la différence d’autres leaders hyperactifs, anxieux, qui attirent à eux tous les regards, Petro est tellement intellectuel qu’il semble absent. On le voit sur la vidéo : tandis que les autres passagers de la camionnette étaient logiquement altérés, lui gardait le silence, regardant fixement les marques des impacts.

Et ce qui s’est passé après est encore plus révélateur. En plein scandale sur internet, entre confusion et angoisse, une foule de sympathisants se rendirent à l’hôtel où était logé le candidat. Ce soir-là, encore sous le coup de la peur et sans dispositif particulier de sécurité, Gustavo Petro sortit et fit un discours d’une heure à la foule réunie.

Aucune analyse de la réalité politique et sociale en Colombie ne peut se permettre de perdre de vue ceci : l’extrême difficulté, le risque, la volonté et la conviction nécessaires pour impulser des processus transformateurs dans un pays – et un continent – dans lequel la violence est toujours une forme de l’action politique.

La rébellion

Gustavo Petro est né à Ciénaga de Oro, un village de la Côte Caraïbe colombienne, en 1960. Il a vécu dans la grande maison familiale, au toit de palme et aux murs d’adobe (construction traditionnelle faite de bois et de boue) jusqu’à six ans, lorsque son père fut nommé professeur à Zipaquira, petite ville ouvrière connue pour ses mines de sel à 40 km de Bogota.

Il étudia là dans le même collège public – de curés franquistes – où avait étudié Gabriel García Márquez, qui fut interdit par ces mêmes curés parce que “communiste”. Ceci est plus qu’une simple coïncidence. Gustavo Petro a souvent dit que ses préoccupations politiques étaient nées de deux faits fondamentaux : le coup d’Etat contre Allende en 1973 et la lecture de García Márquez.

La rébellion n’a pas cessé de croître : silencieux, mince, studieux, enfant il dévorait des biographies et commença à écrire un roman sur un fils de migrants qui avait assisté à l’exécution de ses parents ; rejetant l’atmosphère oppressive des curés franquistes il se mit à discuter avec des prêtres plus jeunes proches de la Théologie de la Libération et de leur mission préférentielle auprès des pauvres ; il passa de la lecture d’ouvrages sur le coopérativisme à diriger une grève dans le collège ; de la création d’un journal de dénonciation sociale intitulé « Lettre au peuple », à la fondation dans ce même collège du centre culturel Gabriel García Márquez ; d’assister à des réunions d’ouvriers et syndicalistes de Zipaquira à commencer à militer à 17 ans dans le M-19.

Comme Pepe Mujica, comme Dilma Rousseff, comme des milliers de leaders latino-americains, Petro voyait dans la lutte armée la seule issue possible à un régime d’exclusion sociale et d’injustice structurelle. C’était pour lui comme trouver de l’eau fraiche au sein d’une gauche stérile, paralysée par sa propre incapacité. Le Mouvement 19 avril (nationaliste, bolivarien, à vocation démocratique) fut pour Petro l’apparition d’une gauche différente, liée au peuple, ambitieuse, audacieuse, enfin centrée sur la société colombienne, avec une grand potentiel de communication et d’organisation populaire.

Militant en secret, il poursuivit sa formation et son activité politique : il étudia économie à Bogota, fut d’abord personero puis conseiller municipal à Zipaquirá, et il dirigea – à 21 ans – l’occupation d’un terrain, propriété des curés, avec 400 familles pauvres déplacées de zones de violence. Il fonda là et aida à construire un quartier qui existe toujours, Bolívar 83, nommé ainsi en commémoration des 200 ans de la naissance de Simón Bolívar.

La communauté l’aimait et le protégeait. Il connut ce que signifiait se confronter au pouvoir établi, la machine de guerre que l’Etat peut déployer, mais aussi le potentiel immense qui est de libérer la tendresse des gens grâce à l’organisation et la lutte partagée. De telle sorte qu’avant de surprendre avec sa capacité d’analyse lors de la 9ème Conférence Nationale du M-19, avant d’insister sur la nécessité d’une issue politique au conflit et de la transition vers la Constituante, avant la clandestinité avec le M-19 dans d’autres régions de Colombie et de devenir l’un des plus proches de Carlos Pizarro, avant de connaître l’enfer des prisons, juste avant d’être capturé et torturé pendant 10 jours dans les écuries de la XIIIème Brigade de l’Armée, il fut choyé par la communauté du quartier Bolívar 83 : ils le cachèrent, l’alimentèrent, le faisaient passer d’une maison à l’autre.

Ce furent des années difficiles. La tentative de paix entre le Gouvernement et le M-19 avait été sabotée, et l’Armée lança une énorme opération : ils cherchaient le conseiller qui avait déclaré sur la place de Zipaquirá et devant la foule, un an auparavant, qu’il faisait partie du M-19. Ils cherchaient l’un des dirgeants les plus jeunes de cette guérilla. Ils cherchaient (et là revient la figure tutélaire de García Márquez) le comandante “Aureliano”.

Un parlement mafieux

Du processus de paix naquit l’Alliance Démocratique M-19. Le soutien populaire à l’ancienne guérilla était tel que la liste du nouveau parti réunit le plus grand nombre de votes aux élections de l’Assemblée Nationale Constituante en 1991. L’année antérieure Carlos Pizarro avait été assassiné, mais la volonté d’en finir avec le conflit armé et de commencer un nouveau chapitre sur le terrain institutionnel était ferme et définitive. De sorte qu’en cette année de la nouvelle Constitution (qui remplaçait l’antérieure vieille de 100 ans, celle de 1886) Gustavo Petro fut élu à la Chambre des Députés. Quatre ans plus tard, lors d’un moment politique difficile pour l’AD -M19, il fut nommé conseiller diplomatique en Belgique.

Il revint en Colombie et fut réélu à la Chambre en 1998. Son nom commençait à résonner plus fort dans tout le pays. Comme Jorge Eliécer Gaitán – qui dénonça en 1929 au Congrès de la République le massacre des bananeraies, expliquant le contexte de l’exploitation des travailleurs et de la corruption de l’Etat, sous la pression de l’United Fruit Company, il est devenu le référent de la résistance à l’establishment et à la complicité avec la barbarie – Gustavo Petro, réélu à nouveau à la Chambre des Députés en 2002, puis au Sénat en 2006, se profila de plus en plus comme le parlementaire le plus gênant pour la classe dirigeante.

Il commença par un conflit ponctuel : qui étaient les propriétaires de terres des alentours de Bogota, intéressés par l’extension incontrôlée de la capitale ? Il ne tarda pas à découvrir qu’il y avait là des fonctionnaires de l’exécutif national, des patrons de médias et même des mafieux de territoires voisins. Il y avait d’énormes fortunes derrière la requalification de la terre.

La réaction de puissants intérêts qui se sentirent menacés par ce débat détermina son avenir de parlementaire. Quelqu’un vint l’informer dans son bureau : des communications radio avaient été interceptées révélant que le directeur de la Fiscalía demandait au chef paramilitaire Carlos Castaño de l’assassiner. Jusque là Petro n’avait pas étudié le phénomène paramilitaire, mais il commença à tirer des fils, à associer des dénonciations, et il ne se passa pas longtemps avant qu’un technicien de la Fiscalía lui donne une information fondamentale : on pouvait prouver les communications permanentes entre chefs paramilitaires et les fonctionnaires de tous les niveaux de la Fiscalia.

On commençait à découvrir ce qui serait connu par la suite sous le nom de « parapolitique » : les tentacules du paramilitarisme dans plusieurs institutions de l’Etat. Petro devint alors l’acteur principal d’un des moments les plus significatifs de l’histoire parlementaire colombienne : le débat sur le paramilitarisme en Antioquia, au cours duquel il démontra que le président en place Álvaro Uribe avait promu les Coopératives de Sécurité, germe des groupes paramilitaires, et que son frère Santiago Uribe était le chef d’un de ces groupes, auteur d’assassinats sélectifs, déplacements forcés, massacres et disparitions.

Gustavo Petro connut alors l’existence d’un nouveau plan pour l’éliminer qui associait des agents de l’Etat. Il dut renforcer les mesures pour sa protection et sa mère, ses frères et ses nièces ont dû s’exiler. Mais, il poursuivit ses investigations, dénonçant depuis la tribune du Congrès plusieurs sénateurs qui étaient assis devant lui, leur déclarant qu’il avait bien les preuves qu’ils étaient là comme représentants du paramilitarisme. Ce ne fut pas en vain. Le château de cartes de la parapolitique commença à s’écrouler peu à peu et grâce aussi au travail de journalistes, d’investigateurs indépendants et de courageux magistrats de la Cour Suprême de Justice, plus de soixante parlementaires – s’ajoutant à de nombreux maires et gouverneurs de provinces – finirent par être condamnés pour leur alliance avec les groupes paramilitaires.

Dans un autre débat fondamental au Congrès, Petro démontra que les croissantes dénonciations à propos de jeunes de quartiers populaires exécutés arbitrairement par l’Armée pour les faire passer pour des guérilleros (circonstance connue sous l’euphémisme « faux positifs ») correspondait à un phénomène généralisé depuis un certain temps, qui s’était intensifié du fait d’une consigne du gouvernement Uribe qui offrait des récompenses et des primes pour chaque « guérillero tué au combat ». L’objectif était d’augmenter le nombre de morts pour démontrer le succès de sa politique de sécurité. Le résultat : dix mille exécutions en huit ans (la Fiscalía n’examine que moins de la moitié des cas) la plupart étant comme je l’ai dit des jeunes de quartiers populaires trompés par de fausses promesses d’emploi.

Bien documenté, rigoureux, grand orateur, Petro est arrivé à être considéré comme le meilleur élu du pays, un bastion de résistance au sein d’un gouvernement mafieux, tandis que – on ne pouvait pas attendre mieux – il se gagnait des ennemis de plus en plus puissants. Il dut supporter toutes les attaques. Il dénonça le DAS : cet organisme d’intelligence de l’Etat, était devenu une entreprise criminelle au service du gouvernement Uribe. Ses actions allaient de l’espionnage et du sabotage, de la disqualification et du harcèlement, aux attentats contre les opposants politiques, magistrats, journalistes et défenseurs de droits humains.

Le nouveau siècle réaffirmait la vieille certitude : la catastrophe colombienne est structurelle. Et ceux qui promeuvent la version des groupes armés paramilitaires d’extrême droite comme réponse à l’existence de guérillas faussent la réalité. Petro a clarifié ce fait à travers ses investigations et dénonciations : le cœur du projet paramilitaire était l’expropriation et l’accumulation de grandes extensions de terres, certes le problème central de la violence historique en Colombie, mais avec un détail supplémentaire, c’est que dans les dernières décennies la terre est devenue la caisse d’épargne des narcotrafiquants.

De sorte que le moment était venu d’être encore plus ambitieux. Aucun pays ne se transforme à partir du seul contrôle politique, car si les conditions qui permettent le surgissement d’une mafia ne changent pas, la seule chose qu’on obtient c’est qu’en éliminant l’une on dégage le chemin pour qu’une autre prenne sa place.

La multiplication des adversaires

Il fut candidat à la présidence pour le Pôle Démocratique Alternatif (PDA) en 2010, aux élections que gagna Juan Manuel Santos comme héritier d’Álvaro Uribe. Cette année-là il présenta, aux côtés d’un autre sénateur et d’un élu local une investigation exhaustive sur ce qui se nommera plus tard le carrusel de la contratación (« le carrousel des contrats publics ») de Bogotá, où il démontra que le maire de l’époque et son frère sénateur (tous deux du PDA) s’étaient enrichis grâce à des contrats publics avec de gros constructeurs. Gustavo Petro affrontait alors son propre parti, mais finalement la justice finit par lui donner raison. Il s’agissait d’une des trames de corruption les plus grandes de l’histoire de la Colombie. En plein scandale médiatique – qui mit sous la lumière certains acteurs tout en en protégeant d’autres –, Petro annonça : ce modèle de corruption se reproduit dans tout le pays ; de gros entrepreneurs financent des campagnes politiques, soudoient des fonctionnaires, sont amis des propriétaires et directeurs de médias, et volent à pleines mains les deniers publics.

Il est temps de faire un commentaire sur une autre caractéristique de Gustavo Petro : sa tendance – tout aussi admirable que déconcertante – à multiplier ses adversaires chaque jour.

Il s’agit là d’une dichotomie récurrente, toujours en discussion. Certains disent qu’en politique, il faut savoir mesurer les forces, le rapport entre le souhaitable et le possible, la marge réelle de l’action. D’autres assument l’attitude contraire, comme si leur vie en dépendait, comme si toute concession devenait une trahison à leur principes, et ils sont du coup disposés à ouvrir tous les fronts de lutte. Je pense que sont ceux qui échouent le plus. Mais ils sont aussi, dans certains cas exceptionnels ceux qui font aboutir les grandes transformations.

Gustavo Petro appartient à ce second groupe. Peut-être ceci est dû à son militantisme précoce, à sa formation politique au milieu du risque, toujours au bord des pires scenarii ; des conditions qui ne pouvaient être compensées que par un caractère romantique, quasi insensé. Peut-être un héritage du XXème siècle latino-américain : tous ces engagements qui ont conjugué l’idéalisme et le sacrifice personnel. Peut-être s’agit-il de quelque chose d’imposé par les dimensions de la tragédie sociale colombienne : la certitude de que celui qui n’est pas capable de viser très haut, qui n’est pas disposé à assumer le défi de regarder dans les yeux le pouvoir réel, ne réussira aucun changement. En tout cas, pour le meilleur et pour le pire, Gustavo Petro a assumé la politique comme une question de volonté – individuelle et collective –, et non pas de possibilité.

Et sur cette voie il se retrouve au point de mire de tous les pouvoirs. Nous l’avons vu à son époque de député, quand il essaya de convoquer à un débat pour concurrence déloyale deux des hommes les plus riches du pays (qui, bien sûr, ne lui pardonneront jamais) ; nous l’avons vu à son époque de sénateur, quand il est devenu le principal adversaire des mafias enkystées dans l’État, et du Président Uribe ; nous l’avons vu quand il dénonçait les abus des gros entrepreneurs dans les contrats publics à Bogotá, et surtout quand il affirmait que ce n’était pas une exception, sinon la manière usuelle de gérer les deniers publics dans le pays. Et nous l’avons vu, bien sûr, dans l’administration de sa mairie, aussi révolutionnaire qu’accidentée.

Le maire sur la place publique

Ce furent des jours d’apprentissage (à la force). En janvier 2012, Gustavo Petro prit ses fonctions de maire de Bogotá, reconnaissant qu’un énorme défi l’attendait : l’idée d’une « Bogotá Humaine » – son slogan, mais aussi le sens même de son programme gouvernemental – impliquait de mettre enfin les institutions au service de la dignité de tous, des droits fondamentaux, et cela supposait aller à contre-courant de l’inertie séculaire du pouvoir exécutif en Colombie. Il n’avait pas encore pris ses fonctions que déjà plusieurs médias exigeaient sa démission.

En effet une chose est claire : les pouvoirs établis peuvent tolérer certains parlementaires gênants, parce que, après tout, de leur position minoritaire, tout ce qu’ils peuvent faire c’est parler, convoquer des débats et susciter quelques titres dans les pages intérieures de la presse. Leur pouvoir réel n’est pas très important. Et il est bien connu que le passage est facile entre la tranchée de résistance institutionnelle et la gauche organique qui non seulement légitime un régime mais le stabilise. Mais lorsque c’est le pouvoir exécutif qui est contesté, et donc le contrôle des institutions et le budget, il s’agit là d’un scénario de confrontation directe.

Le programme « Bogota Humaine » a été, dans le contexte colombien, ambitieux : lutter contre la ségrégation sociale, avec tout ce que cela implique de politiques publiques pour les plus pauvres ; inventer une ville qui ne dégrade pas la nature, qui affronte le changement climatique et qui s’organise sur la question de l’eau ; consolider le pouvoir public, le patrimoine des citoyens, la capacité des institutions à défendre le peuple qui va à pied. En même temps, il fallait combattre la corruption structurelle (dans une ville qui se réveillait à peine du carrusel de la contratación) et prêter une attention particulière aux victimes du conflit armé, ces millions de gens qui ne connaissaient l’État que comme dispositif militaire, et du coup comme adversaire. Ainsi, il ne s’agissait pas seulement de déloger les mafias enkystées dans les institutions, mais de conférer à celles-ci un sens nouveau en pleine hégémonie néolibérale.

En fin de compte même en ayant été la cible de toutes les attaques, ce qui a été réalisé est – je l’ai déjà dit – révolutionnaire : regardons, par exemple, l’indice de pauvreté multidimensionnel de l’ONU, qui mesure non seulement la pauvreté en revenus, mais aussi l’accès effectif aux services publics, sociaux et la qualité de vie en général : dans la mairie de Gustavo Petro près d’un demi-million de personnes sont sortis de la pauvreté (l’indice est passé de 11,9% à 4,7%). Cela a été le résultat d’une combinaison de politiques publiques (minimum vital en eau, programme de santé préventive dans les quartiers populaires, jardins d’enfants, renforcement de l’enseignement public, centres d’éducation artistique pour les jeunes, tarifs différentiels dans les Transports en commun) qui ont entraîné d’autres indicateurs : la victimisation directe a baissé à son minimum historique, le taux d’homicides a été le plus bas en 40 ans, tous les chiffres de mortalité infantile ont diminué et, pour la première fois dans l’histoire, pas un seul enfant n’est mort de faim dans la ville de Bogotá.

Mais bien sûr : pour un establishment qui conçoit le bien public comme devant être subordonné à une poignée d’entreprises privées, et la fonction de l’État comme devant garantir la continuité de ce modèle, les indices de bien-être humain n’ont aucune importance. Les vieilles routines de la contratation restaient là, à l’affût. Le programme de « Bogotá Humaine » a freiné les perspectives de profit des groupes les plus puissants : Comment était-il possible que n’aient pas été attribués les habituels grands travaux de ciment et de brique (pour prioriser l’embauche d’enseignants et de médecins), qu’on ait empêché la croissance horizontale de la ville (à la recherche d’une ville plus concentrée et gérable), qu’on ait pas poursuivi la construction de voies de bus articulés (pour laisser enfin place au projet et à la conception de la première ligne de métro) ?

Ils ont dû le répéter, positionner le message, arrêter Gustavo Petro avant qu’il ne soit trop tard ; il a fallu dire que la ville était un chaos sans précédent, que rien ne fonctionnait, que l’administration était aux mains de l’improvisation et de l’incompétence. Et le bombardement ne vint pas seulement de l’oligopole des médias ; mais des organes de contrôle administratif, avec leurs fonctionnaires au service de projets politiques adverses, ou de la Fiscalia elle-même.

Tôt ou tard, cela devait arriver : après que Petro, appliquant une décision de la Cour Constitutionnelle, ait officialisé le travail des recycleurs de rue (des milliers de familles vulnérables) et introduit un opérateur public dans la collecte des ordures de Bogotá (jusque-là concession de quatre grosses entreprises privées), alors la machine de guerre s’est emballée. Le sabotage des anciens commerçants à qui échappait le monopole – non pas d’un négoce mais d’une rente millionnaire – a empêché pendant trois jours le service de nettoyage. Les médias en ont fait leurs choux gras : toutes les Unes de la presse faisaient de Bogotá un champ de guerre aux mains d’un maire improvisateur et irresponsable. Un an plus tard, le Procureur Général de la Nation – qui incarnait alors le contrôle administratif aux mains du fondamentalisme religieux – congédia Gustavo Petro le condamnant à quinze ans d’interdiction de fonction publique.

C’est alors que le nom de Petro résonna plus fortement dans les médias internationaux : pendant trois jours d’affilée les citoyens ont rempli la Plaza de Bolívar à Bogotá en soutien à leur maire, mais surtout pour défendre leurs propres droits politiques, entre autres celui de choisir un gouvernement qui ne s’agenouille pas devant les pouvoirs en place et qui défende les plus humbles.

Petro a mené la bataille judiciaire à l’intérieur et à l’extérieur du pays, encouragé par le soutien populaire. A la faveur d’une combinaison de procès et de jugements, il a repris son poste en avril 2014, quatre mois après la décision du Procureur et un mois après sa destitution officielle signée par le président Santos.

Il convient de préciser : pour l’establishment, son péché n’était pas tant d’avoir formalisé le travail d’une population vulnérable, ni d’avoir défini un modèle de nettoyage urbain basé sur le recyclage, ni même encore d’avoir entamé le pouvoir de quatre entrepreneurs millionnaires. Son plus grand péché, aux yeux de cet establishment furieusement néolibéral, est d’avoir suggéré – et réalisé – la déprivatisation d’un service public.

Et les grandes mobilisations citoyennes ne furent pas exclusivement liées au moment de sa destitution. Pendant le gouvernement de « Bogota Humaine » la ville vivait une atmosphère politique qui non seulement tolérait, mais encourageait l’organisation et la mobilisation populaire. Je me souviens de deux scènes paradigmatiques. La première, dans le contexte d’une protestation qui paralysait le système de transport collectif obsolète de Bogota (basé sur des bus articulés sur voies réservées et qui est, en substance, l’entreprise privée d’une poignée d’entrepreneurs et de fabricants d’autobus). En général, face à une mobilisation populaire, les gouvernements envoient les policiers de l’ESMAD (Escadron Mobile Anti Désordre) pour la disperser à coups indiscriminés de gaz lacrymogènes et de grenades paralysantes. Mais Petro, au lieu de la police – qui ne lui obéissait pas toujours –, demanda à ce que soient présents les médiateurs sociaux de la Mairie. Et à cette occasion, Gustavo Petro est allé en personne sur le lieu du blocus, est monté sur le toit d’un véhicule et a commencé là une Assemblée citoyenne pour discuter, pendant cinq heures, le problème des transports publics dans la ville.

La deuxième scène s’est située dans le cadre de Journées de protestation et de mobilisation de l’Université du District. Les étudiants réunis décidèrent de marcher vers la Plaza de Bolívar et de demander une rencontre avec le maire. Petro était en réunion dans son bureau et entendit les harangues venant de la place. S’informant de ce qu’il se passait, il donna des instructions pour reporter ses réunions dans l’après-midi, et sortit pour dialoguer et répondre à l’appel légitime des étudiants.

Ce sont deux exemples paradigmatiques de la conception de Gustavo Petro quant aux fonctionnaires publics – en tant qu’employés de la citoyenneté –, à la mobilisation sociale – comme colonne vertébrale de la politique – et, surtout, quant au caractère sacré de la souveraineté populaire.

Je dis cela, bien sûr, avec émotion : en affrontant les mafias, les oligopoles, la doctrine néolibérale qui privatise les profits et socialise les pertes ; en défendant les plus humbles, en luttant contre la pauvreté et l’exclusion sociale, en reconnaissant la diversité, en renforçant les entreprises publiques, en réussissant à ce qu’aucun enfant – enfin ! – ne meure de faim dans la ville ; en proposant, en bref, un nouveau projet de coexistence et de dignité partagée, « Bogota Humaine » de Gustavo Petro a été la première expérience de gouvernement avec un horizon vraiment démocratique dans l’histoire de la Colombie.

C’est pourquoi il reste si dangereux. Ils ont essayé de le congédier, de l’inhabiliter, de lui retirer ses droits politiques par le biais d’une amende millionnaire. Mais il est toujours là, obstiné, redoublant le pari, invitant les foules à relever le grand défi : une « Colombie Humaine ».

Mais avant d’aborder cette possibilité, faisons deux ou trois remarques.

Un tissu prémoderne

La violence est un dénominateur commun de l’histoire colombienne, un carburant qui est toujours là, aux mains de l’establishment. Elle s’exprime dans l’assassinat, dans le génocide politique, dans l’accumulation des conflits et des guerres civiles non déclarées. Mais elle n’explique pas tout. Pour comprendre en quoi consiste le défi de créer une institution au service des gens, mais surtout de modifier les rapports de pouvoir et donc de promouvoir les transformations culturelles, voyons d’abord précisément quelle est la distribution traditionnelle du pouvoir en Colombie.

À mon avis, il est possible de distinguer trois structures fondamentales, qui ne s’excluent pas entre elles, qui sont même plutôt synergiques et intriquées. En premier lieu, le pouvoir mafieux : les fleuves d’argent de la drogue et des activités illicites qui traversent le territoire et ont une capacité suffisante pour façonner le pouvoir politique et de nombreuses activités économiques, ainsi que le dit la sentence, « à son image et ressemblance ».

Deuxièmement, les clans locaux qui sont de fait l’État dans de nombreux territoires périphériques : rien ne bouge sans leur consentement, ils gèrent le budget, ils contrôlent les médias, ils gagnent les élections, ils administrent le territoire en fonction de leurs intérêts, et ils sont si profondément enracinés qu’ils peuvent éventuellement se retrouver avec un de leurs membres en prison sans remettre en question leur structure ou leur pouvoir. C’est comme si la seule chose qui pouvait vraiment les déloger était l’émergence d’un autre clan. Ils fonctionnent comme des principautés périphériques, alliés à l’État central, avec un pied dans les institutions et l’économie légale, et l’autre dans l’économie illégale. Ils peuvent procéder des mafias ou être simplement leurs alliés.

Troisièmement, l’adversaire le plus puissant : ce groupe de familles avec son propre cadre culturel, politique et économique que nous pouvons appeler l’oligarchie colombienne.

Peut-être est-il possible dans tous les pays de parler d’oligarchies, de petits groupes de personnes et de lignages qui monopolisent le pouvoir – ou restent dans ses cercles – au cours des générations. Mais en Colombie, cela a atteint un paroxysme. Peu de pays peuvent à ce point rendre compte de leur pouvoir historique par un arbre généalogique.

Il s’agit d’une poignée de patronymes, une oligarchie de rentiers qui ne conçoit l’État et le pays tout entier que comme un bien particulier leur appartenant de droit divin, et qui est capable de mettre le pays à feu et à sang du moment qu’elle n’y perde aucun de ses privilèges. Et parfois bien sûr, des gens qui ne font pas partie de ces familles peuvent accéder aux premiers cercles du pouvoir, mais toujours à une condition : la soumission. Rien ne peut mettre en doute leur lignée et leur domination sur l’Etat. A titre d’exemple, rappelons que le Président actuel, Juan Manuel Santos, est petit-neveu d’un ancien Président ; que Germán Vargas Lleras, vice-président de Santos et candidat (frustré) à la présidence, a grandi dans les palais et les bureaux officiels, allant et venant depuis des années tel le capo di tutti capi ; il était grand temps pour lui de récupérer l’héritage. Son grand-père et le cousin de son grand-père ont été présidents, et sa lignée remonte à l’époque de Bolívar, lorsque le premier Lleras expulsa Manuelita Sáenz de Bogotá.

Voilà l’oligarchie nationale que Jorge Eliécer Gaitán désignait il y a plus de 70 ans : consanguine, élégante, tous parents ; tous cousins, frères, neveux ; tous ministres, ambassadeurs, présidents, buvant du whisky tandis que le peuple se tue.

Or maintenant, il y a un autre pouvoir que je ne peux manquer de mentionner et qui est aujourd’hui un hybride des trois précédents. On peut l’associer à une faction de l’oligarchie nationale dont le pouvoir ne réside pas tant dans le contrôle de l’État central, mais dans la possession de vastes étendues de terres.

Il s’agit d’une oligarchie de type féodal, ennemi radical du processus de paix avec les guérilleros, de la pacification de la campagne colombienne, d’une éventuelle réforme agraire, mais surtout de la révision et de la mise à jour du cadastre rural. Il est le protagoniste de toute les violences : un pouvoir fondé sur les latifundia – et donc sur le pillage violent, le paramilitarisme et plus récemment le trafic de stupéfiants – un pouvoir dont le principal porte-parole politique est l’ancien président Álvaro Uribe Vélez.

Néolibéralisme et autres violences

Ce régime prémoderne qui exclut politiquement et économiquement la majorité de la population, perpétue la catastrophe sociale colombienne. La violence en est le résultat, mais surtout un outil indispensable à ce même régime.

Le conflit armé a produit – seulement au cours des trente dernières années – plus de 8 millions victimes, dont 7 millions correspondent aux déplacements forcés. La Colombie est le deuxième pays avec les plus grandes inégalités sociales et la plus haute concentration de la propriété terrienne en Amérique Latine. Et alors que dix-huit personnes meurent chaque jour de dénutrition, qu’un enfant sur dix souffre de malnutrition chronique, la Colombie est le pays dont les dépenses militaires sont les plus élevées du continent – y compris les États-Unis – par rapport au budget national : 11%, tandis que la moyenne latino-américaine, sans la Colombie, est de 4,5%, et celle de l’Europe occidentale de 2,7%. Et pourtant tout cela reste peu de chose à côté des conséquences catastrophiques du projet néolibéral.

En effet à partir de 1990, les thèses du Consensus de Washington ont commencé à être appliquées. Depuis lors, tous les gouvernements ont souscrit à la doctrine : privatisation des services publics, affaiblissement de l’éducation publique, régression des réformes des lois du travail et des impôts, commerce ouvert et "accords de libre-échange" qui ont détruit l’industrie nationale (dont le poids dans le PIB a diminué de moitié) et ont fait de la Colombie un pays importateur d’aliments. Et on retrouve toujours les mêmes. Juan Manuel Santos y était, il y a 25 ans, comme ministre du commerce extérieur ; rappelons aussi que celui qui défendit la Loi 100 de 1993, libéralisant le modèle de santé et de retraite en Colombie, n’était autre que le sénateur Álvaro Uribe Vélez, un modèle qui a causé plus de morts que toutes les guerres, copié du texte chilien, du régime de Pinochet.

Ceci m’amène à signaler un paradoxe. La Colombie a été, pendant une bonne partie du XXème siècle et en ce début de XXIème, le plus grand allié politique et militaire des USA dans la région. Pendant la "décennie gagnée" en Amérique Latine, durant laquelle une série de gouvernements progressistes ont sorti 70 millions de personnes de la pauvreté, la Colombie était une enclave de résistance de la droite continentale, servant aux Etats-Unis – pour le dire amèrement – d’« Ambassade de la cour de derrière ».

Pourtant en cette époque de restauration conservatrice en Amérique Latine, la Colombie semble pencher, enfin, dans l’autre sens. La « décennie gagnée » a fécondé le terrain, a dynamisé le débat et établi un nouveau paradigme d’action à partir des institutions. Aujourd’hui, tout se précipite et, contrairement à ce que disent les analyses défaitistes, rien n’est joué en Amérique Latine.

Quel que soit le résultat électoral, il y a une brèche grandissante – et de plus en plus évidente – sur la façade de l’hégémonie néolibérale.

La contestation de part et d’autre de l’Atlantique

Il y a beaucoup de différences entre le débat politique en Amérique Latine et en Europe, mais je tiens à souligner deux faits fondamentaux.

D’une part, les ressources discursives au moment de se confronter au projet néolibéral : alors qu’en Europe il est possible de faire appel à la mémoire des luttes passées, à la transgression d’un pacte social par les élites et, de ce fait à la perte ou aux menaces concernant des droits acquis, en Colombie et dans une grande partie de la zone latino-américaine cela n’est pas possible.

Comment parler des droits sociaux à ceux qui ne les ont jamais connus ? Comment parler de souveraineté dans des sociétés qui ont toujours conçu leur territoire en fonction d’une poignée de grands propriétaires, et l’État et les institutions comme les appareils d’une élite, pour une élite et par une élite ? Et j’insiste : cette construction ardue de nouvel imaginaire doit se faire au milieu de la voracité néolibérale et d’un consensus péjoratif du bien public.

Ainsi, bien que l’adversaire soit le même, dans la construction des horizons de justice sociale en Europe et en Amérique Latine, on a besoin de discours et de personnalités différentes. Sans l’expérience d’un État-providence et même en l’absence de l’Etat dans une grande partie du territoire, l’action transformatrice en Amérique Latine exige plus d’agressivité, un plus grand élan utopique et, au lieu d’une justification du passé – avec l’appel à la récupération des droits perdus – un nouveau récit est nécessaire, quasiment un rejet et, de là, la promotion d’un sentiment de libération et de refondation.

D’autre part, il faut souligner que la pertinence de grands leaderships pour la gauche en Amérique Latine ne s’explique pas seulement du fait de systèmes présidentialistes, mais surtout par le rôle historique – politique et culturel – du Parlement. Ernesto Laclau le fait remarquer quelque part : alors qu’en Europe le Parlement est, par définition, le contrepoids de l’absolutisme, en Amérique Latine, il a toujours été le symbole et la garantie du pouvoir de l’oligarchie.

La structure et la répartition du pouvoir, ainsi que la précarité ou l’absence d’institutions dans une grande partie du territoire, font que la brèche qui permet les irruptions et les revendications populaires se situe forcément au niveau du pouvoir exécutif.

La « Colombie Humaine »

Gustavo Petro a rempli toutes les places pendant la campagne, parfois dans deux et même trois villes par jour. Et les autres candidats à la présidentielle – qui représentent différentes nuances du même establishment – l’identifient comme leur principal adversaire.

Ils ont fait une erreur fondamentale : ils pensaient qu’il était possible de limiter le débat aux paramètres traditionnels (sécurité, menaces internes et externes), qu’il suffirait d’utiliser le Venezuela pour attiser la peur de toute revendication populaire, que les dispositifs clientélistes donneraient le rythme, que Petro serait efficacement marginalisé par l’oligopole médiatique. Mais ils avaient tort. Ils ne se sont pas rendu compte à temps que la Colombie entrait dans une période d’exception politique.

Ils sont tombés dans leur propre piège. L’oligarchie colombienne est tellement schématique, si mesquine et antipopulaire, et donc si effrayée par tout propos qui s’intéresse au social, qu’elle a fait l’erreur historique de laisser à Gustavo Petro le flambeau des causes sociales.

Il s’en est saisi et a redoublé son pari, avec encore plus de détermination il a parlé de l’inégalité et de l’exclusion sociale, il a fait que s’inscrive dans le sens commun, dans les conversations quotidiennes des gens ordinaires, le fait que la paix ne se limite pas au silence des armées, mais qu’elle requiert avant tout – comme Jorge Eliécer Gaitán le voulait – la justice sociale. Et il a atteint le plus inimaginable des triomphes : il a défini les axes et les termes du débat. Maintenant, les autres candidats se sont mis à parler de ce dont il parle, et partout dans le pays les gens commentent : « Tiens ! ça c’est des idées de Petro ».

Aujourd’hui, sur toutes les places, dans tous les débats, Petro parle d’une banque publique qui démocratise le crédit, de défaire les crimes du néolibéralisme et de mettre en place un système de santé publique et universelle, sans intermédiaire financier, en mettant l’accent sur la prévention et l’enfance. Il parle d’un système de retraite qui revienne aux pensions comme un droit fondamental. Il parle d’un système d’éducation publique gratuit, universel et de qualité, ce qui implique de quadrupler le budget actuel de l’Education. Et aujourd’hui, les grandes majorités sont de plus en plus sensibles à son obsession (qui jusqu’à récemment n’a été que l’objet de moquerie de l’establishment) : le changement climatique, la défense de l’environnement, l’organisation territoriale autour de l’eau, la fin de la dépendance aux énergies fossiles et, du même coup, une grande transition nationale vers les énergies renouvelables.

Pourquoi ces idées, qui prétendent juste appliquer l’« état social de droit » que proclame la Constitution de 1991, provoquent-elles autant le rejet de l’establishment ? L’explication n’est pas seulement dans le projet néolibéral et sa vocation à détruire le concept même des droits fondamentaux, mais surtout dans l’idéal rentier et médiocre de l’oligarchie colombienne : habitués à ouvrir le robinet des dollars du pétrole, ils ont hérité de l’époque coloniale une lecture du territoire comme un garde-manger de ressources à vendre au plus offrant.

Gustavo Petro les effraie en parlant d’industrialisation, de construction de voies ferrées, d’interdiction de fracking, de respect pour la souveraineté locale, territoriale et communautaire. Cette oligarchie de caractère féodal – qui, comme je le disais, est représentée par Álvaro Uribe Vélez – voit la plus grande menace pour sa propre existence dans l’une des propositions fondamentales de Petro : une taxe sur le latifundium improductif.

En effet en reconnaissant que la violence historique est associée au pillage et à l’accumulation de vastes étendues de terre, on ne peut concevoir la paix sans repositionner l’État vis-à-vis de la propriété terrienne et de la fonction sociale de la terre. L’idée circulait déjà en Colombie il y a près d’un siècle, et elle consiste à donner aux propriétaires fonciers trois options : mettre en production la terre et, de là, créer de l’emploi ; la maintenir improductive et, en contrepartie, payer une taxe élevée ; ou la vendre. L’objectif est de démocratiser l’accès à la terre, de fermer la porte à la violence future, d’atteindre l’indépendance alimentaire et de payer la dette historique aux paysans expropriés.

Les deux factions de l’oligarchie sont mobilisées, en alerte, et ont du mal à garder contenance face à l’enthousiasme populaire qui ne s’est pas exprimé dans les urnes mais qui transforme la carte politique colombienne. Un nouveau discours questionne les relations de pouvoir, il construit un sujet politique de plus en plus ample, qui révèle aux multitudes que l’exclusion sociale n’est pas un accident du destin mais le résultat concret d’un modèle mesquin. Et en plus, ce discours est articulé avec un horizon d’action.

Dans un régime qui normalise l’inégalité et la misère extrême, qui criminalise les gens ordinaires, qui est fondée sur le sacrifice récurrent des plus jeunes dans toutes les violences ; dans un pays habitué aux élites et aux montages culturels qui méprisent le peuple, je pressens qu’il n’y a rien de plus révolutionnaire que de parler aux multitudes avec clarté, respect et confiance dans l’intelligence collective.

C’est ce que Gustavo Petro a fait. Sur une place du Choco – une des régions les plus méprisées et pillées, au chiffre de pauvreté extrême le plus élevé du pays – Petro a expliqué aux gens ce qu’est le coefficient de Gini. A San Onofre, bourgade de la Côte Caraïbe, il a parlé des postulats essentiels de Michel Foucault. Sur l’île de San Andrés –connue de l’élite de Bogota comme un ensemble de plages et d’hôtels de week-end – il a parlé des réserves de la biosphère, de la souveraineté des racines, du rôle dirigeant des îles dans la lutte contre le changement climatique.

Il y a ceux qui répètent qu’il vaut mieux ne pas remuer trop le terrain, qui ne faut pas réveiller le monstre, que les forces bien connues vont réagir avec fureur. Il y a ceux qui dissimulent leur propre incapacité, ou leur complicité avec un régime d’injustice généralisée. Mais Gustavo Petro continue d’avancer, regardant le pouvoir dans les yeux, combinant la confiance dans l’intelligence collective avec un élan utopique indispensable.

Le peuple s’est construit, mot après mot. Sur chaque place, dans chaque quartier, « Colombie Humaine » a commencé à naître, une grande rébellion face à l’inertie de la violence et de l’égoïsme, un nouveau projet de pays dans lequel priment les droits fondamentaux, et dans lequel rien n’est aussi important que la dignité de chaque être humain.

Et je le répète : cela s’est fait "mot après mot". Car le plus grand mérite du petit-fils de paysans colombiens des Caraïbes emmené enfant vers une ville ouvrière de l’Altiplano, qui s’est mis très tôt à écrire un roman sur des drames sociaux et à lire avec émotion Garcia Marquez, qui a complété l’étude par l’action, par la solidarité décidée ; qui s’est rebellé contre un État oligarchique, et a construit un quartier pour les familles déplacées par la violence ; qui a vécu la torture et la prison et qui a misé sur la paix ; son plus grand mérite, disais-je, est d’avoir revendiqué la parole (publique, raisonnée, passionnée, toujours étouffée par toutes les violences) comme l’agent fondamental de la transformation sociale.

Et pardonnez-moi si la comparaison semble excessive, mais je ne cesse de ressentir quelque chose de l’impulsion verbale de Gabriel Garcia Marquez à la fin de certains de ses discours, quand il multiplie les phrases subordonnées, enchaîne les compléments, allonge les énumérations, et semble sortir toutes les images et la pyrotechnie à la dernière page du livre. En voici un exemple avec cette fin de discours prononcé devant la foule sur la place centrale de Valledupar :

Que toute cette diversité exprimée par la musique colombienne et la poésie se rende là-bas à la Plaza de Bolívar, le 7 août – deux siècles après la bataille de Boyacá qui nous a donné la République – non plus pour fonder la République, mais pour construire la démocratie, la fête multicolore des peuples, les voix anciennes de la résistance, les vents du peuple devenus ouragan doivent entrer au Palais de Nariño pour crier depuis ce poste de pouvoir en Colombie que la guerre et la violence ont cessé, que l’injustice a cessé (comme cette horrible nuit-là ), et que le temps est venu de construire la modernité, le progrès, l’équité sociale ; que le temps est venu de bâtir une ère de paix en Colombie.

Le "moment gaitaniste"

La Colombie connaît un moment d’exception politique et donc de grande fertilité. Ce n’est pas dû à une personne, ni même à un mouvement précis, mais à un ensemble de facteurs – certains locaux, d’autres continentaux, ou planétaires – qui ont fait grandir l’attente de changement des gens qui vont à pied et ont élargi l’éventail des possibilités.

Parmi ceux-ci il y a, bien sûr, le processus de paix avec les FARC, qui a favorisé les discussions sur l’avenir et a donné de l’oxygène aux mouvements sociaux ; la force vitale et transformatrice de l’écologie et du féminisme ; la conscience et l’intérêt pour les processus d’émancipation dans d’autres pays ; et, avec tout ce qui précède, la perte du monopole de l’information des anciens pouvoirs grâce à l’assemblée permanente de l’Internet et des réseaux sociaux.

Mais je crois que l’élément essentiel de ce moment d’exception est l’émergence (mot après mot) d’un nouveau récit, de nouvelles coordonnées de référence et, de là, la recomposition d’un sujet politique qu’on a essayé de faire disparaître pour toujours il y a 70 ans en Colombie : le peuple.

Parce que le 9 avril 1948, l’oligarchie nationale a assassiné Jorge Eliécer Gaitán, et depuis lors il n’y a pas eu d’autre véritable projet national populaire avec la capacité de transformer le pays. Il y avait, bien sûr, des foyers de résistance – souvent admirables –, des mobilisations significatives et prometteuses, mais tout a été étouffé par la violence. Seul Jorge Eliécer Gaitán, avec ses discours, son élan utopique, son respect – aussi – pour l’intelligence collective, son discours passionné sur l’antagonisme entre « le pays politique » et « le pays national », les oligarchies et le peuple, a réussi à inventer celui-ci en Colombie.

Ainsi, le moment d’exception que la Colombie vit aujourd’hui mérite d’être appelé, à mon avis, « moment gaitaniste » : le retour du peuple comme sujet politique.

Et ce « moment » (concept qui découle, bien sûr, des réflexions de Chantal Mouffe), qui peut avoir bien sûr des similitudes avec divers processus politiques en Amérique Latine et en Europe, est pourtant bien colombien, pour une caractéristique essentielle : l’identité politique croissante est déterminé par sa vocation à mettre fin à la violence.

Ainsi, l’exception d’aujourd’hui mérite le nom de Jorge Eliécer Gaitán pour sa reconstruction du peuple, mais aussi pour son intention d’établir un nouveau pacte de coexistence. Si l’élimination physique de l’adversaire a été le lieu commun des identités politiques en Colombie, maintenant le peuple s’élève – comme ce qu’a voulu aussi Gaitán – contre toutes les violences.

Et cette idée commence à articuler, à travers le discours de Gustavo Petro, de nombreuses demandes sociales qui étaient auparavant isolées. Et devant un pays à qui on avait vendu son malheur comme châtiment du destin, se profile enfin l’escroc, l’adversaire : les mafias, les clans corrompus qui fonctionnent comme des principautés périphériques, l’ordre de pillage et les privilèges, les deux factions de l’oligarchie –rentières et prédatrices du territoire- ; le tissu prémoderne qui mettait cycliquement le pays à feu et à sang, toute cette trame politique, idéologique et économique face à laquelle Gustavo Petro convoque une grande rébellion, une nouveau protagonisme collectif.

Le peuple, donc, n’est pas une vague configuration statistique ni un simple artifice rhétorique, mais l’identité qui accueille une multitude de revendications, un horizon d’action, et qui a, comme axe central, un sentiment : l’espérance, l’espoir puissant d’un pays plus juste.

Ceci est une révolution politique, une révolution éthique, une révolution des affects. Dire « nous, le peuple » a un sens – et une connotation affective – qui, jusque récemment, n’étaient pas connus en Colombie, et qui impliquent non seulement de mettre au défi un régime corrompu, mais surtout la conscience de l’interdépendance, des contradictions et des défis sociaux, et donc le besoin impératif d’une nouvelle République qui mette au centre la dignité et le bien-être de chaque être humain.

Qui est donc Gustavo Petro ? Il peut être approprié de le définir comme catalyseur du « moment gaitaniste » en Colombie ; la possibilité de construire, enfin, un véritable projet démocratique.

Ivan Olano Duque

Iván Olano Duque est écrivain colombien | @IvanOlanoDuque

Texte original « ¿Quién es Gustavo Petro ? » publié dans CTXT.es

Traduction : Tania Roelens

»» http://ctxt.es/es/20180516/Politica/19681/Gustavo-Petro-Colombia-elecc...
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17/11 Annonce de Christine Assange

17/11 : Christine Assange annonce via son compte twitter @AssangeMrs qu’elle n’est plus impliquée dans la campagne pour faire libérer son fils, et ne fera pas de commentaires. Elle précise qu’elle va bien et remercie tout le monde pour leur soutien.


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