RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher

Sept mythes sur Bradley Manning (The Nation)

Ajourd’hui débute le procès devant une cour martiale du soldat Bradley Manning, la source de WikiLeaks au sein de l’armée américaine. Parce que Manning a été arrêté il y a plus de trois ans, les médias du monde entier ont déjà beaucoup écrit sur le jeune soldat originaire de Crescent, dans l’Oklahoma. Et même si les articles de presse ont souvent rapporté des faits exacts (il a 25 ans, a été déployé au FOB Hammer dans le désert de Madâ’in Qada, il mesure 1m57), la plupart des articles ont abordé les grandes questions de cette affaire qui s’entremêlent sans le moindre remise en contexte ou perspective, conduisant à toutes sortes d’erreurs fondamentales et de distorsions, par exemple, que les fuites auraient été classées « top secret » ; que WikiLeaks serait dans une quête « utopique » de « transparence totale », que Manning a fait ce qu’il a fait non pas pour des raisons politiques mais pour des raisons psychologiques (ou sexuelles !). Comme le procès devant la cour martiale de Manning durera les trois ou quatre prochains mois à Fort Mead, on peut parier que les média continueront à publier les mêmes distorsions fantaisistes. Alors, pour le coup d’envoi de la couverture du procès sur ce blog pour The Nation, voici une excursion rapide de démystification à travers les fourrés du folklore qui entourent cette affaire.

Tout d’abord, il est régulièrement affirmé ou sous-entendu que Manning a déclassifié les rapports de terrain et les câbles diplomatiques parce qu’il est cinglé, ou parce qu’il est gay, ou parce que c’est un gay cinglé. En réalité, la motivation de Manning était expressément politique : « Je veux que les gens voient la vérité… peu importe qui ils sont… parce que sans information, le public ne peut pas prendre de décisions éclairées ». Les gens peuvent ne pas être d’accord avec les conséquences des fuites de Manning mais sa motivation pour déclassifier des documents est clairement indiquée et cela n’a rien à voir avec sa santé mentale ou sa sexualité. Pour Ethan McCord, ancien soldat d’infanterie, (qu’on aperçoit à travers le viseur de la caméra de l’hélicoptère dans la vidéo « Collateral Murder » en train de secourir des enfants du fourgon criblé de balles), l’obsession médiatique sur la sexualité de Manning « efface l’action politique de Manning ».

Autre calomnie courante, Mythe #2, Bradley Manning et Wikileaks sont « utopistes », probablement le pire insulte de langue anglaise, porteur de connotations d’extrémisme et d’intolérance doublés de naïveté, ou « idéalistes », ce qui est presque aussi négatif. Mais que y a-t-il « d’utopique » à déclassifier moins de 1% de ce que Washington classifie en une année donnée (92 millions de documents au dernier décompte) ? Les fuites de Manning, bien qu’étant la plus grande faille de sécurité dans l’histoire des Etats-Unis, ne nous ont pas rapprochés du précipice de la « transparence totale », un objectif mythique que ni Manning ni WikiLeaks n’ont jamais appelé de leurs vœux ni même mentionné. L’acte du jeune soldat doit être plutôt perçu comme une démarche concrète, défensive contre les niveaux de secrets cauchemardesques du gouvernement – encore une fois, le matériel classifié que Manning a fuité est inférieure à 1% des 92 millions de documents que Washington déclare annuellement comme secrets d’Etat. (Selon le propre bureau de surveillance pour la sécurité de l’information du gouvernement fédéral, le coût annuel de toute cette classification est d’environ 11 milliards de dollars).

Comme corollaire (Mythe #3), Wikileaks est « anti-américain », peut-être parce que, manifestement, ils désapprouvent l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis – mais cette opinion est partagée par une écrasante majorité d’Américains. La lettre de mission de WikiLeaks cite Jefferson et les Décisions de la Cour Suprême de Décisions – un genre étrange d’anti-américanisme – et leur idéologie de libéralisme classique hi-tech vient tout droit de la Silicon Valley. Une fouille dans les déclarations publiques (et privées) de Manning et de WikiLeaks ne révèle aucun parti-pris contre les Etats-Unis.

Sur le plan des faits, il y a cette affirmation fausse et communément admise, Mythe #4, que Bradley Manning a fuité du matériel « top secret ». C’est vrai que Manning a bénéficié de l’habilitation de sécurité top-secret, une distinction qu’il a partagée avec 1,4 millions d’autres personnes autorisées à accéder aux cotes de sécurité de niveau secret. (Et comment, soit-dit en passant, peut-on qualifier de secret une information accessible à une population équivalente de celle de l’état du Vermont et du Dakota du nord réunis, une population plus large que toute la population de Washington DC elle-même ?). Il se trouve que pas un seul document déclassifié par Manning n’avait un statut « top-secret ». Plus de la moitié des câbles diplomatiques n’ont aucune classification, ni même la tristement célèbre vidéo de l’hélicoptère Apache montrant l’assassinat d’une douzaine d’Irakiens et des deux journalistes de l’agence de presse Reuters.

Bien que le gouvernement américain n’ait endossé que très peu de responsabilité pour les centaines de milliers de morts de civils irakiens ces dix dernières années, il est souvent supposé (Mythe #5) que les fuites de Manning ont provoqué la mort de personnes ou au moins nui aux intérêts de l’Amérique. Mais en l’espace de trois ans depuis que ces fuites sont sorties, il n’existe aucune preuve d’un seul civil ou d’un seul soldat ou même d’un seul espion qui auraient été agressés suite à la publication de ces documents. (J’ai écrit plus en détail pour le site TomDispatch sur ces accusations portées contre Manning et Wikileaks qui auraient « du sang sur les mains », accusations portées par les partisans les plus vociférants de la guerre en Irak et en Afghanistan) Oui, deux ambassadeurs ont été rappelés de pays d’Amérique Latine mais on est loin de l’Armageddon diplomatique dont la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton nous avait menacé.

Une accusation très différente (Mythe #6), et également fausse, est que les fuites de Manning sont insignifiantes. En fait, les fuites ont joué un rôle modeste mais significatif dans la révolution tunisienne et elles ont empêché le déploiement de troupes américaines en Irak, devenues de plus en plus indésirables. Les documents déclassifiés ont fourni des centaines sinon des milliers de récits à la Une des principaux journaux et magazines de Berlin à New Dehli en passant, eh oui, par Washington. Si les fuites de Manning ont été « insignifiantes », alors tous les journalistes devraient aspirer à publier de telles bagatelles.

Le mythe fondamental derrière tout cela, sa Genèse 1:1 et le Mythe #7, c’est que la connaissance nous met en danger et que l’ignorance nous apportera la sécurité. On n’insistera jamais assez sur le fait que la débâcle humanitaire et de l’armée américaine en Irak n’aurait jamais été possible sans les niveaux de secrets extrêmes du gouvernement, de distorsions et même de mensonges. On pourrait dire la même chose sur nos guerres encore plus catastrophiques en Asie du Sud-Est, il y a une génération et demie - les niveaux cauchemardesques des secrets d’Etat entraînent un coût sanglant (et économique) très élevé, pour les Etats-Unis mais aussi, et à un niveau infiniment plus élevé, pour les pays que nous envahissons. Il ne faut pas s’étonner alors que les principales décisions de politique étrangère finissent en catastrophes et échouent quand elles sont prises en l’absence d’informations essentielles.

Voilà les mythes qui ont tellement déformé la couverture médiatique sur Bradley Manning et WikiLeaks – et continueront à le faire au fur et à mesure que progressera le procés en août et septembre jusqu’à sa conclusion inévitable.

Chase Madar

Source : http://www.thenation.com/blog/174622/seven-myths-about-bradley-manning

Traduction : Romane.

URL de cet article 20878
  

Même Thème
L’Affaire Assange, histoire d’une persécution politique
Nils MELZER
L’affaire Assange, c’est l’histoire d’un homme persécuté et maltraité pour avoir révélé les sordides secrets des puissants, notamment les crimes de guerre, la torture et la corruption. C’est l’histoire d’un arbitraire judiciaire délibéré dans des démocraties occidentales qui tiennent par ailleurs à se présenter comme exemplaires en matière de droits de l’homme. C’est l’histoire d’une collusion délibérée des services de renseignement dans le dos des parlements nationaux et du grand public. C’est (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

"La réalité est un aspect de la propriété. Elle doit être saisie. Et le journalisme d’investigation est le noble art qui consiste à saisir la réalité aux mains des puissants."

Julian Assange

Lorsque les psychopathes prennent le contrôle de la société
NdT - Quelques extraits (en vrac) traitant des psychopathes et de leur emprise sur les sociétés modernes où ils s’épanouissent à merveille jusqu’au point de devenir une minorité dirigeante. Des passages paraîtront étrangement familiers et feront probablement penser à des situations et/ou des personnages existants ou ayant existé. Tu me dis "psychopathe" et soudain je pense à pas mal d’hommes et de femmes politiques. (attention : ce texte comporte une traduction non professionnelle d’un jargon (...)
46 
Comment Cuba révèle toute la médiocrité de l’Occident
Il y a des sujets qui sont aux journalistes ce que les récifs sont aux marins : à éviter. Une fois repérés et cartographiés, les routes de l’information les contourneront systématiquement et sans se poser de questions. Et si d’aventure un voyageur imprudent se décidait à entrer dans une de ces zones en ignorant les panneaux avec des têtes de mort, et en revenait indemne, on dira qu’il a simplement eu de la chance ou qu’il est fou - ou les deux à la fois. Pour ce voyageur-là, il n’y aura pas de défilé (...)
43 
Hier, j’ai surpris France Télécom semant des graines de suicide.
Didier Lombard, ex-PDG de FT, a été mis en examen pour harcèlement moral dans l’enquête sur la vague de suicides dans son entreprise. C’est le moment de republier sur le sujet un article du Grand Soir datant de 2009 et toujours d’actualité. Les suicides à France Télécom ne sont pas une mode qui déferle, mais une éclosion de graines empoisonnées, semées depuis des décennies. Dans les années 80/90, j’étais ergonome dans une grande direction de France Télécom délocalisée de Paris à Blagnac, près de Toulouse. (...)
69 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas | Bernard Gensane
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.