Quantcast
RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher

Le suicide fait presque trois fois plus de victimes que les accidents de la route.

Suicide et sacrifice, par Jean-Paul Galibert

En 1897, Émile Durkheim postule que le suicide est un fait social à part entière. Il observe que les individus intégrés sont davantage préservés que les personnes marginalisées. Les guerres, les révolutions protègent du suicide car le sentiment d’appartenance à la société est renforcé par de grands enjeux.

Durant le XXe siècle, la période durant laquelle les Français se sont le moins suicidés fut la Deuxième Guerre mondiale. Un des pays où aujourd’hui, on se suicide le moins est Gaza. Même en temps de paix, on s’est toujours moins suicidé au Mali qu’en Suède. Un suicide se produit en France toutes les quarante minutes. 700 000 personnes ont mis fin à leurs jours depuis 1945. Deux fois plus qu’au Royaume-Uni, en Espagne ou au Pays-Bas. Le suicide fait presque trois fois plus de victimes que les accidents de la route.

L’intérêt du livre de Jean-Paul Galibert - qui va toujours à l’essentiel - est d’établir une relation dialectique entre suicide et hypercapitalisme, un mode de production qui préfère « détruire que produire ». Détruire le travail, détruire les classes ouvrières, en exigeant de tous et de chacun qu’ils soient « absolument rentables, c’est-à -dire qu’ils rapportent tout et ne coûtent rien. » Une des stratégies de l’hypercapitalisme est la scotomisation du réel par des écrans qui nous donnent tout à voir, mais qui sont seuls à donner à voir. En outre, nous sommes libres, à condition d’être vus en permanence par les écrans. L’hypercapitalisme « capte et supprime toutes les existences ». Il nie les cultures, les authenticités et les remplace par des images.

Ce qui n’est pas rentable est détruit. La production sera donc détruite puisqu’elle ne fournit pas de dividendes à deux chiffres. L’hypercapitalisme a choisi d’investir dans l’hyperrentabilité des activités commerciales ou publicitaires, touristiques ou spectaculaires, où le travail est dérégulé. Le travailleur qui ne peut se conformer à ces nouvelles exigences sera lui aussi détruit, ou se détruira.

Une entreprise rentable détruit du salaire en licenciant, en délocalisant, en infligeant des plans dits « sociaux ». Le travailleur qui perd tout est renvoyé à lui-même, à ses déficiences, à sa faute. Comme par un fait exprès, les employés et les ouvriers se suicident trois fois plus que les cadres. La littérature de fiction est désormais riche de romans policiers ou noirs, où des travailleurs se tuent ou tentent de tuer les autres (http://bernard-gensane.over-blog.com/article-florilege-34-70254154.html). Plus de solidarité, mais la quête du maillon faible (« le plus faible » dans le jeu anglais d’origine, ce qui signifie que TOUS les maillons sont faibles). Lorsqu’un employé de France Télécom se suicide, les survivants se réconfortent en se disant qu’eux, au moins, ne sont pas morts.

Autre stratégie de l’hypercapitalisme qui tue, le principe de précaution : « rassurer pour angoisser ». L’individu ne doit plus avoir peur de quelque chose, il doit être, de manière intransitive, dans un état permanent de crainte. Lors de la canicule de 2003, les autorités françaises ont laissé mourir 15 000 personnes (70 000 dans toute l’Europe) en produisant un discours rassurant (il n’y aurait que 3 000 morts), en étant absentes (le président de la République, le ministre de la Santé étaient en vacances), en ayant recours à des expédients de fortune (des morts furent parqués dans une chambre froide de Rungis, et surtout en incriminant les citoyens eux-mêmes : pour Jacques Chirac, les Français avaient manqué de solidarité, le lien social envers les personnes âgées s’étaient dégradé.

Pour l’auteur, nous vivons dans une société de la roulette russe, les jeunes en particuliers. Ceux-ci s’adonnent par exemple au binge drinking, qui nous vient de Grande-Bretagne. Dans les sociétés traditionnelles, les rites de passage ou initiatique incorporent l’individu au groupe en reconnaissant sa valeur, sa force. La défonce à l’alcool, avec le risque de ne pas arriver vivant à l’hôpital, épure le groupe de ses maillons faibles en une fête suicidaire d’élimination. Le binge drinking, comme le saut à l’élastique d’ailleurs, sont des conduites ordaliques : en validant son existence à pile ou face, l’individu n’est plus maître de son destin. Ces comportements excessifs - comme d’autres qui le sont moins - renforcent la solitude chez des individus dont le moi est toute la réalité. « Je suis mon monde » (Wittgenstein), comme lorsque, en plein solipsisme, j’évacue l’autre dans les cybercafés où je ne parle pas, ou dans les réseaux sociaux qui m’enferment dans ma chambre.

En dérégulant, en créant des zones de non-droit, l’hypercapitalisme tue. Comme en Inde où Monsanto crée un coton non reproductible, cause du suicide de 1 000 paysans. Toujours en Inde, où l’hypercapitalisme tue indirectement en produisant du Coca Cola - qui nécessite trois litre d’eau pour un litre du précieux soda - dans des régions manquant d’eau potable.

L’hypercapitalisme est donc « un système suicideur qui nous rend suicidaire ».

Bernard Gensane

Jean-Paul Galibert. Suicide et sacrifice. Le mode de destruction hypercapitaliste. Paris : Nouvelles Éditions Lignes, 2012.

http://bernard-gensane.over-blog.com/

URL de cet article 19127
   
Communication aux lecteurs
PARIS - Rassemblement pour Julian Assange (Acte IV)
Samedi 20 avril 2019

Avec les Gilets Jaunes.

Participation aux cortèges avec panneaux et banderoles de soutien à Julian Assange

A l’appel de citoyens engagés

"Pas d’extradition de Julian Assange vers les Etats-Unis"

Un page de ressources sur Julian Assange
https://www.legrandsoir.info/julian-assange-prisonnier-politique-depui...

Même Auteur
George Corm. Le nouveau gouvernement du monde. Idéologies, structures, contre-pouvoirs.
Bernard GENSANE
La démarche de Georges Corm ne laisse pas d’étonner. Son analyse des structures et des superstructures qui, ces dernières décennies, ont sous-tendu le capitalisme financier tout en étant produites ou profondément modifiées par lui, est très fouillée et radicale. Mais il s’inscrit dans une perspective pragmatique, non socialiste et certainement pas marxiste. Pour lui, le capitalisme est, par essence, performant, mais il ne procède plus du tout à une répartition équitable des profits. Cet ouvrage est (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

Si la liberté a un sens, c’est celui d’avoir le droit de dire à quelqu’un ce qu’il n’a pas envie d’entendre.

George Orwell


Comment Cuba révèle toute la médiocrité de l’Occident
Il y a des sujets qui sont aux journalistes ce que les récifs sont aux marins : à éviter. Une fois repérés et cartographiés, les routes de l’information les contourneront systématiquement et sans se poser de questions. Et si d’aventure un voyageur imprudent se décidait à entrer dans une de ces zones en ignorant les panneaux avec des têtes de mort, et en revenait indemne, on dira qu’il a simplement eu de la chance ou qu’il est fou - ou les deux à la fois. Pour ce voyageur-là, il n’y aura pas de défilé (...)
40 
La crise européenne et l’Empire du Capital : leçons à partir de l’expérience latinoaméricaine
Je vous transmets le bonjour très affectueux de plus de 15 millions d’Équatoriennes et d’Équatoriens et une accolade aussi chaleureuse que la lumière du soleil équinoxial dont les rayons nous inondent là où nous vivons, à la Moitié du monde. Nos liens avec la France sont historiques et étroits : depuis les grandes idées libertaires qui se sont propagées à travers le monde portant en elles des fruits décisifs, jusqu’aux accords signés aujourd’hui par le Gouvernement de la Révolution Citoyenne d’Équateur (...)
Reporters Sans Frontières, la liberté de la presse et mon hamster à moi.
Sur le site du magazine états-unien The Nation on trouve l’information suivante : Le 27 juillet 2004, lors de la convention du Parti Démocrate qui se tenait à Boston, les trois principales chaînes de télévision hertziennes des Etats-Unis - ABC, NBC et CBS - n’ont diffusé AUCUNE information sur le déroulement de la convention ce jour-là . Pas une image, pas un seul commentaire sur un événement politique majeur à quelques mois des élections présidentielles aux Etats-Unis. Pour la première fois de (...)
21 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.