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“ Un pays qui se tient sage ” : un documentaire nécessaire mais trop sage

Le film de David Dufresne fait alterner les images de violence policière captées par les smartphones des Gilets Jaunes avec les témoignages de victimes de ces violences et les réflexions de divers intellectuels, journalistes ou spécialistes du droit. Pour le premier aspect, le but du réalisateur était de rassembler et construire des images qu’on n’avait vues que de façon ponctuelle pour en faire un document historique. Curieusement, la situation française fait ainsi apparaître la même nécessité que celle du Chili : le film de Patricio Guzmán, La Cordillère des songes, donnait aussi la parole à un vidéaste qui s’était fixé comme mission de filmer les violences policières lors des manifestations qui se sont succédé à Santiago depuis le retour d’un certain ordre démocratique au Chili. Mais le deuxième aspect, théorique, apparaît assez faible en regard des images.

On voit donc une anthologie des images qui ont marqué l’année et demie d’actions massives des GJ : le rassemblement autour de l’Arc de Triomphe, les vitres brisées du Fouquet’s, le « Gitan de Massy », Christophe Dettinger, qui boxe (à mains nues) le bouclier d’un gendarme, les collégiens agenouillés, mains sur la tête, de Mantes la Jolie, avec le commentaire du policier qui, très fier, a filmé et diffusé ce haut fait, et donne son titre au film (« Voilà une classe qui se tient sage »), et les images, tristement caractéristiques du mouvement des GJ, de lanceurs de LBD et de mains arrachées et d’éborgnages. Bien que Dufresne soit très sobre, ces images sanglantes sont si fortes, de même que les témoignages de victimes, que les discours que les intellectuels plaquent dessus, accumulant les termes d’un jargon abstrait, ne leur apportent pas grand-chose ; loin de changer le monde, ces ratiocinations ne l’expliquent même pas, elles le déréalisent.

Les interventions des intellectuels se font à partir de citations inscrites sur de petits papiers que certains d’entre eux pêchent apparemment au hasard, comme dans des oraux de grandes écoles : une citation, d’abord, de Max Weber, incontournable ici : « L’Etat détient le monopole de l’usage légitime de la violence ». Puis une citation de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, de 1789, article 12 : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc constituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». Madame Chemillier-Gendreau s’extasie sur cette formulation : « Ils étaient forts, les révolutionnaires ! ». L’ennui, c’est que cet article n’est constitué que de termes abstraits, auxquels on ne peut donner aucun contenu concret précis.

Sur de telles bases, les discussions ne peuvent que se perdre à l’infini, très loin des faits qu’elles sont censées éclairer. Ainsi, qui pourrait décider que l’usage de la violence policière contre les GJ en 2018-2019 s’est faite, non dans l’intérêt de tous, mais « pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée » ? Ce qui ne serait même pas juste, car il faudrait corriger en introduisant un terme (et si le terme n’existait pas en 1789, le fait était déjà là) étranger à la DDHC : « la violence policière s’est déployée dans l’intérêt de la classe à laquelle elle est confiée ». Les termes juridiques de violence, légitimité, Etat de droit, défense de l’ordre public, intérêt général... sont indécidables. Qu’est-ce qui permet de sortir de ce cercle ? Les faits, le passage à une situation de pouvoir nouvelle : jusqu’en 1944, les Résistants étaient des terroristes, après la Libération, ils sont des héros.

Lois et Constitutions organisent un ballet de termes impossibles à définir, et qui doivent donc toujours être interprétés – par qui ? Par ceux qui détiennent le Pouvoir, qui décident de leur sens dans telle ou telle situation concrète. Une Constitution peut donc tout légitimer : ce sont les représentants élus en mai 36, chargés de faire respecter la Constitution de la IIIe République, (moins les communistes déchus de leur mandat sous Daladier) qui, le 10 juillet 1940, donnent les pleins pouvoirs à Pétain.

Si on veut vraiment analyser le Pouvoir, il est plus révélateur de voir, et d’entendre, le Préfet de police de Paris, Didier Lallement, lorsque, de sa voix nasale des beaux quartiers, il déclare à une manifestante, en novembre 2019 : « Nous ne sommes pas dans le même camp, Madame ». Même dans un film de fiction satirique, on n’aurait pas pu inventer de caricature aussi percutante que ce personnage réel, (dont même le nom semble choisi exprès), par exemple dans une photo de CNews (média ultra-subversif) qui le montre coiffé d’une invraisemblable casquette, deux fois plus haute et large que son visage, évocatrice de l’uniforme des officiers nazis.

Ou bien, il suffit de se reporter, au début du film, à la vidéo où Macron déclare : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». On devrait citer cette phrase comme un exemple emblématique de lapsus révélateur : dans la conception de « l’Etat de droit » selon Macron, ce sont ces mots qui sont inacceptables, pas les faits correspondants.

C’est aussi Macron qui pourrait amener la conclusion dans les réflexions du film sur les notions de légitimité ou Etat de droit : lors de la rencontre entre Poutine et Macron à Brégançon en août 2019, le premier critiquant la gestion des GJ, Macron enveloppe les faits d’un verbiage rassurant. Là-dessus, on entend Fabien Jobard, auteur de Bavures policières ? La force publique et ses usages, théoriser sur la distinction entre « régime préventif » et « régime répressif » : le régime russe est préventif » en ce qu’il empêche les manifestations en arrêtant d’avance les manifestants potentiels ; le régime français est seulement « répressif » en ce qu’il autorise les manifestations et n’intervient qu’après coup, lorsqu’il y a débordement. Je ne sais plus si Jobard s’interroge lui-même sur la pertinence de sa définition ; car les faits la rendent nulle et non avenue : c’est bien une politique d’empêchement qui a été mise au point par le Pouvoir contre les GJ : arrestations préventives, techniques de contre-guérilla lors des manifestations, création d’un climat de terreur dissuadant les gens de se joindre aux cortèges (il y a eu 5 mains arrachées et, surtout, 27 éborgnages qui ne peuvent être dus à des accidents : comme au Chili, en France, on a visé la tête).

Le plus éclairant, dans la partie théorique du film, c’est la citation, dépourvue de tout jargon juridique, de Don Helder Camara, l’évêque « rouge » de Recife, qu’il vaut la peine de citer in extenso :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.

La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.

La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.

Il n’ y a pas pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue ».

Le pouvoir, médiatique et politique, commence toujours par la deuxième, comme si elle était la cause première, la faisant apparaître ainsi comme pure violence, « haine », et effaçant ses raisons politiques.

Le documentaire de Dufresne suscite donc des réflexions nécessaires, mais plus par les images qu’il réunit que par les commentaires des intervenants. Après l’avoir vu, on regarde autour de soi et on s’interroge : comment ce pays en révolte a-t-il pu devenir, un an après, si sage, au point de se bâillonner lui-même ? L’écrasement des GJ a-t-il été si efficace que maintenant le Pouvoir se sent tout-puissant ? Ou a-t-il eu si peur, a-t-il été si près de la débâcle, qu’il impose des réductions drastiques des libertés pour éviter toute nouvelle contestation ? Car comment s’unir en un mouvement de contestation lorsque, sous les masques, on a du mal à s’entendre, et qu’on n’a même plus envie de parler à ces zombis que sont devenus nos semblables, privés de physionomie ?

Qu’il soit encore marqué par sa peur, ou qu’il célèbre son triomphe, il est évident que nous sommes en pleine contre-offensive du Pouvoir. Le masque est devenu la marque et l’instrument d’un « consensus » total, contraire du « dissensus » qui, selon Monique Chemillier-Gendreau, est la caractéristique d’une démocratie. Dans ce sens, le masque a eu un précédent, le crayon, symbole de cette période de « consensus » totalitaire qui a suivi l’attentat contre Charlie en 2015, où on a vu des masses défiler sagement derrière le Pouvoir. Le passage à un régime autoritaire ne se définit pas par un acte précis, prévu dans un quelconque texte juridique, il se fait par glissements progressifs, et la mise au pas post-Charlie a été une étape essentielle, l’alibi sécuritaire annonçant l’alibi sanitaire.

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