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De la lutte des masques à la lutte des classes

Si l’on en croit les contestataires du nouvel ordre sanitaire, nous serions sur le point de succomber à une entreprise démoniaque d’ensevelissement de nos libertés chéries, sous la houlette d’instances mondialisées, au prétexte fallacieux d’une pandémie imaginaire.

Dans cette dénonciation d’un nouveau totalitarisme en blouse blanche, on emprunte alors à Michel Foucault l’idée que la domination à l’âge moderne se manifeste sous la forme d’un biopouvoir qui, comme son nom l’indique, ne consiste pas à administrer la mort, comme au temps des échafauds, mais à administrer la vie, c’est-à-dire à la gérer, à la réglementer, et à lui imposer des normes au prétexte d’assurer sa protection. Ce qui est intéressant, d’un point de vue analytique, c’est que de tels concepts définissent assez bien ce qu’est la lutte contre une pandémie. Il s’agit en effet d’imposer aux individus, à très large échelle, des normes de comportement destinées à enrayer la progression du virus, voire à éteindre sa propagation dès que les moyens techniques, notamment par vaccination, seront disponibles.

Le problème n’est donc pas ce que disait Foucault en son temps, tant cet énoncé, à ce niveau de généralité, est susceptible d’emporter la conviction de tous ceux qui observent l’évolution des sociétés modernes. Le problème, c’est plutôt l’idée, de plus en plus répandue, que ce biopouvoir serait intrinsèquement malfaisant, liberticide et totalitaire. Bref, c’est là que le bât blesse, en l’occurrence celui d’une maladie contagieuse d’origine virale qui a tué près d’un million de personnes en moins de six mois, et contre laquelle les politiques publiques, d’un pays à l’autre, varient comme le jour et la nuit. La difficulté, en l’espèce, c’est que si on accrédite l’idée d’un biopouvoir tentaculaire de dimension planétaire, si on se persuade de la réalité d’un vaste complot visant à museler les populations, alors on s’interdit de comparer les politiques menées ici et là pour faire face à la crise sanitaire, et au nom de ce Big Brother en blouse blanche, on fond dans une sorte de magma imaginaire des pays, des États et des gouvernements qui, de fait, ont des objectifs et des méthodes hétérogènes.

Car il est évidemment impossible, avec de tels présupposés, de comprendre pourquoi des pays à orientation socialiste, dirigés pour la plupart par des partis communistes chevronnés (Chine, Vietnam, Cuba, Kérala) ou des partis progressistes (Venezuela), de grands pays souverains disposant d’un État fort, comme la Russie, ou encore des pays asiatiques de tradition confucéenne (Japon, Corée du Sud, Taïwan, Singapour) ont su gérer la crise sanitaire avec intelligence et efficacité, alors même que, s’agissant des pays asiatiques, ils étaient manifestement en première ligne et n’ont pu bénéficier, comme les pays occidentaux, d’une longueur d’avance sur la propagation du phénomène.

Une longueur d’avance dont on a vu, en revanche, quel usage mirobolant en ont fait les dirigeants éclairés des démocraties occidentales. Du masque qui ne sert à rien (quand on n’en a pas) au masque obligatoire (après les livraisons chinoises), louons le Ciel que le ridicule, contrairement au virus, ne tue pas. Pays occidentaux en capilotade, régimes bourgeois ramenés à leur triste réalité par l’incohérence des décisions, la cacophonie des discours, l’impuissance cultivée comme un art de gouverner dès qu’il s’agit de sauver des vies, celle de nos aînés, dont on se moque bien du moment que ça ne rapporte rien à sa majesté le Capital : tel est le tableau qu’on peut contempler, de l’Europe occidentale (avec de nombreuses variantes nationales) au Brésil de l’illuminé Bolsonaro en passant par l’État-parangon de la démocratie, champion hors-catégorie du droit de l’homme à mourir précocement au prorata de son assurance privée, les États-Unis d’Amérique.

De ce point de vue, et n’en déplaise à Foucault, un soupçon supplémentaire de biopouvoir, en l’espèce, n’aurait pas nui à la santé de ceux qui ont prématurément quitté ce monde par la faute d’une gestion publique défaillante. Certes, le confinement généralisé et le port du masque 24/24 h ne sont pas la panacée, et tout a été dit à ce sujet, quant aux conséquences catastrophiques de mesures indiscriminées. Mais ni la Chine, ni la Russie, ni le Vietnam, ni la Corée du Sud, ni Taïwan, ni Cuba, ni le Venezuela, n’ont imposé à leurs populations des mesures massives. Ces pays ont toujours agi de manière ciblée, à très large échelle en Chine, évidemment, compte tenu de l’énorme population du pays. Mais jamais le territoire chinois dans son ensemble n’a fait l’objet d’un confinement total, seule la province du Hubei, avec sa capitale Wuhan, l’ayant subi pendant deux mois.

Soyons clairs : si l’on veut dire que les mesures adoptées en Occident ont été tardives, inefficaces et, sans doute, inutilement contraignantes, il sera difficile de ne pas tomber d’accord. Mais à condition d’admettre que la patente incurie de ceux qui se prennent pour les phares de l’humanité contraste avec l’efficacité des États qui ont démontré la supériorité de leur savoir-faire, et de reconnaître, aussi, que le socialisme et Confucius n’y sont pas pour rien. La thèse du complot mondial liberticide, dès lors, aurait quelque vraisemblance si tous les gouvernements de la planète étaient embarqués dans la même galère, reconduits à leur nature de classe par leur incapacité à protéger les populations et simultanément démasqués, de ce fait, comme les agents d’un asservissement totalitaire au bénéfice de Big Pharma.

Nous ferions face, dès lors, à une entreprise de domination universelle dont la fausse pandémie serait le faux-nez dérisoire, brandi hypocritement à la face des populations terrorisées et sommées de se terrer chez elles, dans le seul but de leur ôter l’envie d’aller contester dans la rue le pouvoir en place. Or c’est cette séquence narrative, même si elle a quelque apparence pour elle dans les pays occidentaux, qui manque de crédibilité. Car il faudrait alors expliquer pourquoi, en Chine comme en Corée du sud, au Vietnam comme à Singapour, on a fait l’impossible pour mettre fin aux mesures sanitaires coercitives après les avoir imposées au nom de la protection sanitaire, et pourquoi les écoliers sont aujourd’hui sans masques dans leurs salles de classes à Wuhan alors que les nôtres portent aujourd’hui ceux que la Chine a livrés à la France. Il faudrait alors reconnaître que ce qui est peut-être vrai chez les uns ne l’est pas du tout chez les autres, et qu’on ne peut pas critiquer sérieusement le mondialisme en tenant pour acquis la réussite du projet que l’on dénonce : non, le monde n’est pas homogène, et fort heureusement.

Quant à l’argument selon lequel des pouvoirs liberticides nous enferment ou nous mettent une muselière pour inhiber toute contestation, il semble tout de même que personne ne préparait de révolution avant la pandémie, que les gouvernements à la solde du capital n’en avaient pas besoin pour imposer un néolibéralisme qui, tel Attila, ravage tout sur son passage depuis belle lurette, et qu’une fois la crise sanitaire surmontée il est douteux que surgissent les barricades. La révolution, en un mot, est une affaire trop sérieuse pour que le port obligatoire du masque et la fermeture des bars à 23h ne suffisent à la faire avorter.

Que les mesures sanitaires constituent une aubaine pour interdire les manifestations de rue est une évidence, mais on ne peut pas dire que la contestation ait été flamboyante avant l’irruption du virus, ni que celle-ci, à l’inverse, ait empêché des mouvements sociaux virulents, notamment aux États-Unis. Ni complot mondial, ni muselière planétaire, ni Big Brother déguisé en Big Pharma. La vérité est ailleurs : c’est que, contrairement à d’autres, les gouvernements occidentaux sont inopérants dès qu’il s’agit de préserver la vie des populations, parce qu’en temps de crise leur unique préoccupation est de sauver les banques. Il serait temps, en clair, de cesser de pourchasser des fantômes, de voir le monde tel qu’il est, de combattre le véritable impérialisme, et de laisser tomber la lutte des masques pour revenir à la lutte des classes.

Bruno GUIGUE

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