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L’impasse de l’« israélisation de la sécurité »

Après l’attentat de Nice et l’assassinat du père Hamel à Saint-Étienne-du-Rouvray, l’ancien ministre de la Défense, Hervé Morin, en appelait «  à l’israélisation de notre sécurité  ». Depuis les attentats de Charlie-Hebdo, cette référence est de plus en plus brandie dans la course au tout sécuritaire. Mais sur quoi repose au juste le modèle israélien  ? Cet été, CQFD avait un envoyé spécial à Tel-Aviv.

Au début du mois d’août, la Knesset, le parlement israélien, a abaissé de 14 à 12 ans l’âge minimum d’emprisonnement pour les auteurs « d’actes terroristes graves sur le territoire israélien », sachant que cette loi est déjà appliquée en Cisjordanie. C’est la réponse trouvée face aux attaques aux couteaux. Depuis octobre 2015, ces agressions à l’aveugle, perpétrées souvent par des gamins, ont fait 34 victimes israéliennes, deux étasuniennes, une érythréenne et une soudanaise. On dénombre 219 Palestiniens abattus par les autorités israéliennes lors de ces attaques ou en représailles et régulièrement, les associations de défense des droits de l’homme accusent les soldats israéliens d’avoir exécuté de sang-froid certains d’entre eux alors qu’ils étaient ligotés à terre. Les quelques enquêtes ouvertes ont été rapidement classées, les autorités préférant évoquer « l’instinct de survie de la police ». Sans ambages, le chef de la police de Jérusalem, Moshe Edri, a déclaré : « Toute personne qui poignarde un Juif ou fait du mal à un innocent doit être tuée. » Le ministre de l’Intérieur, Gilad Arden, soutient également le recours sans retenue à l’exécution systématique de tout suspect : « Tout terroriste devrait savoir qu’il ne survivra pas à l’attaque qu’il s’apprête à commettre. »

Par ailleurs, depuis le 15 juin dernier, une loi anti-terroriste établit entre autres une nouvelle série d’infractions liées à l’expression publique de soutien ou d’empathie envers les « organisations terroristes ». Déjà, l’année dernière, plusieurs Palestiniens avaient été jugés et condamnés à huit et neuf mois de prison ferme pour de simples commentaires sur Facebook. Pour les membres d’Adalah, organisation de défense des droits des minorités arabes sur le territoire israélien basée à Haïfa, ces nouvelles dispositions ressemblent ni plus ni moins à celles qui ont déjà été prises en Cisjordanie. Nadem, spécialiste des droits de l’homme au sein de cette association, s’alarme : « C’est totalement à l’opposé de ce qu’il faudrait faire. Les habitants de Cisjordanie devraient obtenir plus de droits et au lieu de cela, les Palestiniens résidant en Israël sont en train de les perdre. La liberté d’expression n’existe plus. Ce sont des lois antidémocratiques. » Nadem est aussi scandalisé par la façon dont sont traités les Palestiniens à l’aéroport Ben-Gourion de Tel Aviv : « Ils ne sont pas admis au check-in normal et sont constamment accompagnés par des agents de sécurité. On fouille et on leur retire toutes leurs affaires. C’est l’humiliation systématique. »

Économie du contrôle et insécurité permanente

Pour rendre acceptables les lois antidémocratiques, la discrimination institutionnalisée, la destruction des maisons, etc., l’État israélien bénéficie d’atouts majeurs : l’armée et la conscription. Deux ans de service militaire pour les femmes, trois pour les hommes. Sans parler de la réserve– un mois d’astreinte par an : de quoi vous endoctriner toute une jeunesse ! Certains en France, comme Xavier Bertrand, parlent de rétablir ce « ciment de la cohésion nationale » mais seulement pour trois mois (six mois pour Montebourg), une bagatelle.… Le Figaro s’inquiète quant à lui déjà de la lourdeur du coût budgétaire d’un rétablissement du bon vieux service militaire quand les finances de l’État partent déjà à vau-l’eau. Il faut dire qu’Israël a la chance de bénéficier de l’aide militaire conséquente du grand bienfaiteur étasunien qui s’élève à 3,1 milliards pour 2014 et pour 2015 [1].

Cette économie de la guerre présente quelques avantages. Ce petit pays de seulement 8,5millions d’habitants tient la neuvième place, entre le Japon et la Corée du Sud, au palmarès des vendeurs d’armes. L’expérience acquise dans les guerres de basse intensité rameute les clients. Selon Sahar Vardi, coordinatrice de l’ONG American Friends Service Committee qui travaille sur l’évaluation de la militarisation de la société israélienne, l’industrie militaire exporte ses funestes technologies vers 130 pays, « certaines fois de façon illégale ». « Il existe à l’heure actuelle 6 800 entreprises spécialisées dans ce domaine sous l’unique contrôle de deux inspecteurs d’État, sans doute légèrement dépassés », ajoute Sahar Vardi. Le film-documentaire de Yotam Feldman, The Lab (2013), montre de fausses villes arabes construites par l’armée israélienne dans le désert du Neguev pour expérimenter son savoir-faire et sa technologie militaire tout en les exposant à ses clients internationaux.

En plus du service militaire obligatoire et d’une information permanente sur les risques terroristes, le contrôle des sacs et le passage par un portillon détecteur de métal sont systématiques à l’entrée des centres commerciaux, bâtiments administratifs ou stations de transports. L’État israélien permet aussi à ses citoyens de pouvoir obtenir aisément un permis de port d’armes, 260 000 personnes en seraient détentrices. En octobre 2015, le maire de Jérusalem invitait même ses concitoyens à suivre son exemple, en posant devant sa voiture, fusil mitrailleur à la main. En outre, les entreprises privées de sécurité et de surveillance, omniprésentes dans les quartiers et les commerces, sont le fer de lance d’une véritable économie de la sécurité. En 2015, ce secteur en pleine expansion représentait 2,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires avec plus de 100 000 salariés. Cette privatisation de la violence légale avec la technologie de pointe idoine offre un modèle exportable et des perspectives de développement infinies au marché du contrôle sécuritaire.

Comme l’explique l’anthropologue Jeff Halper dans son ouvrage War against the people [2] (Pluto press, 2015), le savoir-faire israélien antiterroriste a conduit à « une forme permanente de contrôle et de pacification envers les Palestiniens ». « À l’heure actuelle, la société israélienne ne veut pas la paix, explique pour sa part le sociologue israélien, Meir Amor, enseignant à la faculté de Toronto. Parce que cela signifierait une transformation structurelle majeure. Il faudrait traiter les Palestiniens d’Israël comme des citoyens à part entière. Il faudrait partager les terres. Et il faudrait surtout changer la politique économique de la guerre en une politique économique de la paix. »

Notes

[1] foreignerassitance.gov.

[2] Voir CQFD n°139 : « Israël : la pacification, c’est la guerre permanente ».

Source : CQFD, mensuel de critique et d’expérimentation sociale

Paru dans CQFD n°146 (septembre 2016), Par Martin Barzilai, illustré par Martin Barzilai

Légende : Les blocs en béton sont présents sur les trottoirs des grandes villes israéliennes pour éviter les attaques à la voiture bélier. Mais pas seulement. Sur les collines désertiques du Sud d’Hébron, en Cisjordanie, ces « balises » rappellent aux bédouins qu’ils sont assujettis au pouvoir de l’armée israélienne.

7/09/16

»» http://cqfd-journal.org/L-impasse-de-l-israelisation-de-la
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Amnesty International, 1996


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