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Le cas Richard Jewell : Clint Eastwood, le héros ordinaire américain et le libertarisme

Après des films comme American Sniper, le cas Clint Eastwood semblait définitivement réglé. Mais l’octogénaire ne cesse de se renouveler, réalisant deux films sympathiques et séduisants, Sully (2016) et The Mule (2018), auxquels on peut ajouter, pour une trilogie du héros ordinaire américain, Le cas Richard Jewell. A vrai dire, même si on peut lire de bonnes critiques (voir Critikat), ce dernier film, simpliste et gonflé de pathos, à l’image de son héros, est raté. Mais ce groupe de films intrigue par ses oppositions : qu’est-ce qui peut réunir le brillant et austère pilote Sully, l’octogénaire cool et élégant Earl et le gros benêt Richard Jewell ? Y a-t-il une cohérence entre le libertarisme irresponsable de The Mule et le sens du devoir et du bien public de Sully ? Et où placer Richard Jewell ?

Sous ses dehors tranquillement rebelles, The Mule est un manifeste libertarien : comment expliquer que cet Américain modèle qu’est Earl accepte sans aucun cas de conscience de se mettre au service de narco-trafiquants mexicains ? Il faut y voir l’influence de ce pilier de l’idéologie libérale qu’est le contrat (curieusement, ce terme fait aussi partie du vocabulaire mafieux) : tout individu est libre de souscrire aux contrats de son choix ; cette liberté est illimitée, au point qu’il peut même décider par contrat de se faire l’esclave d’un autre. Le contrat est au-dessus des lois (c’est bien ce que nous voyons aujourd’hui, où les gouvernements veulent abroger tout code du travail, pour le remplacer par de « libres » contrats entre chaque employé et son employeur). Au contraire, Sully a consacré sa vie à son métier, au devoir. Le bon plaisir semble n’avoir, pas plus que le sourire, aucune place chez lui. Mais c’est justement son sens des responsabilités qui l’amène un jour, en une seconde fatidique, à violer le règlement (les protocoles de vol) et à décider de se poser sur l’Hudson pour sauver ses passagers. Cette décision individuelle va faire de lui une figure de l’homme seul contre la société qui, représentée par son entreprise et les assureurs qui sont derrière elle, l’accuse d’avoir détruit l’avion par son indiscipline. Plus exactement, nous voyons ici un groupe réduit (les 155 passagers de l’avion) contre l’ensemble de la Société, ce qui illustre parfaitement le jugement de Philippe Person, cité par Wikipédia : « Quand le réalisateur décrit un groupe, c’est un petit groupe d’individus qui se sont choisis, emmenés par un homme qui leur transmet son rêve ». En effet, le seul lien entre des passagers rassemblés par le hasard est Sully qui, nouveau Moïse, leur ouvre un passage au milieu des flots pour les conduire sur la Terre Promise : les quais de l’Hudson ( curieuse coïncidence, le prénom de l’acteur qui joue le rôle du copilote est Aaron, comme le frère de Moïse !).

Richard Jewell, lui, aurait du mal à incarner l’individu dans toute sa gloire : au début du film, il est chargé de renouveler les fournitures (crayons, scotch...) dans son entreprise et montre une obséquiosité plutôt gênante. Mais cette obséquiosité a une autre face : l’abus de pouvoir. Malgré sa gentillesse simplette, il déborde, physiquement et juridiquement, sur le territoire d’autrui : pour qu’aucune fourniture ne manque jamais, il fouille les bureaux et connaît leur contenu mieux que leurs propriétaires. Sa serviabilité lui permet en fait de compenser son complexe d’infériorité et se retourne en volonté de puissance. Ainsi, quand le recteur de l’Université où il travaille ensuite comme agent de sécurité lui dit : « Je ne veux pas de bordel sur mon campus », Jewell comprend ses fonctions de façon très personnelle : il organise des contrôles routiers aux abord de l’Université, et des perquisitions dans les chambres des étudiants. Le règne de la loi risque de devenir le règne de son bon plaisir. Du reste, l’avocat qui va le défendre lorsqu’il sera soupçonné d’avoir posé lui-même la bombe qu’il a découverte, siège dans son bureau sous un poster qui donne la morale de l’histoire : « Je crains plus le gouvernement que le terrorisme » , slogan libertarien par excellence.

Malgré les oppositions apparentes dans les caractères et les situations, les trois films sont donc réunis par une idéologie commune : le culte de l’individu, seule source de grandeur, et ferment de vie face à la sclérose des institutions. Clint Eastwood rejoint la championne du libertarisme, Ayn Rand et son best-seller : La source vive (The Fountainhead, transposé au cinéma en 1949 par King Vidor dans Le Rebelle).
Mais ces films présentent une autre opposition apparente, entre l’individu et la famille. Dans The Mule, le héros est rejeté par sa famille qui lui reproche de l’avoir toujours sacrifiée à sa passion pour l’horticulture ; mais il finit par découvrir et chanter l’importance primordiale de la famille : lors de sa dernière livraison de cocaïne, il met en danger sa vie en se détournant de son itinéraire pour aller assister sa femme mourante. Dans les deux autres films, le héros trouve un soutien indéfectible auprès de sa famille : Jewell vit avec sa mère, et ne supporte pas de lui causer la moindre contrariété ; symétriquement, sa mère, Bibi, supporte toutes les avanies (en particulier la fouille humiliante de son appartement par toute une escouade du FBI) et surmonte sa timidité pour exprimer sa solidarité avec son fils dans une conférence de presse. Il y aurait donc pour nos héros un principe plus important que celui de la volonté de l’individu.

En fait, la famille n’est qu’un prolongement de l’individu, et un alibi : inutile de se demander si l’individu ne devrait pas mettre son épanouissement au service de la société, puisqu’il dépasse déjà tout égoïsme dans son dévouement à sa famille. Lorsque Jewell est harcelé par les médias, ou Sully mis en jugement par son entreprise, ils trouvent, contre la tyrannie de la grande société, le soutien de la petite société familiale, agrandie pour le second à la famille élue des passagers.

Du reste, Clint Eastwood n’est pas un extrémiste comme Ayn Rand, et il s’arrange pour tout concilier : à la fin des auditions, les « juges » de Sully doivent reconnaître que sa décision était la seule possible, et ils le font avec fair play, se joignant au chœur de ses admirateurs. Jewell, lui, est finalement récompensé par un poste de (vrai) policier, et il mène son commissariat avec compétence. Le dénouement de The Mule est plus astucieux : la réconciliation d’Earl avec sa famille et sa décision de plaider coupable lors de son procès signifient-ils qu’il renonce à son épicurisme amoral ? En fait, la prison semble être une stratégie pour réaliser sa passion : en prison, il a la permission de créer un jardin, où il cultive ses fleurs, en utilisant même les services de ses codétenus noirs, comme il utilisait, dans son entreprise, des immigrés mexicains ! On rejoint le dénouement de Candide, qui n’est pas l’expression d’une sagesse humaniste, comme on l’enseigne bêtement, mais la décision de se mettre en marge de la société et de l’action politique pour s’adonner à des activités de production, pour son intérêt personnel.

Clint Eastwood varie donc les scénarios ou les types de protagonistes, mais reste fidèle à son idéologie libertarienne, qu’il défend avec habileté : les institutions étatiques se sclérosent et leur toute-puissance (que faire face au FBI ?) menacent les citoyens. Mais Eastwood ne remet nullement en cause le système : il n’appelle pas à des réformes, mais propose comme seule solution l’initiative individuelle ; même des individus aussi ordinaires que Jewell peuvent devenir des héros face au monstre de l’Etat. En cela, Eastwood est bien dans la ligne de tout le cinéma états-unien. Il vient même de se mettre en totale conformité avec Hollywood en lâchant Trump pour soutenir un candidat démocrate (le milliardaire Bloomberg, pas le millionnaire Sanders).

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