Quantcast
RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher


Les puissances de l’argent ont mis fin à l’esclavage

Contrairement à l'idée que le système capitaliste ne fait que s'adapter aux variations de son environnement, j'affirme que ledit système façonne son environnement avec pour objectif : le profit à n'importe quel prix.

La très grande majorité des économistes considère que le capitalisme s’adapte pleinement aux variations, parfois erratiques, de son environnement. Ainsi, le système s’ajusterait aux « chocs » tant internes qu’externes dans une stratégie essentiellement défensive. Au contraire, j’affirme que pour atteindre son objectif d’exploitation maximale à moindre coût, le système capitaliste déploie une stratégie offensive de façonnage de son environnement. Il impose un ajustement structurel permanent à la société dans son ensemble (1). Dans sa recherche du profit maximal et de l’asservissement du plus grand nombre, il procède par étapes successives qui façonnent les structures de la société. Chaque phase correspond à une configuration spécifique du rapport social qui prépare la suivante.

Lorsqu’une configuration d’exploitation donnée se révèle moins profitable qu’une autre option, le système modifie l’organisation initiale. Pour ce faire, il mobilise ses agents (ses auxiliaires) dans les domaines politique, littéraire, médiatique, juridique... pour rendre le changement plausible pour les populations. Bien souvent, les raisons mises en avant pour justifier l’ajustement des structures sont d’ordre moral, philosophique, humanitaire... plutôt qu’économique.

La fin du système esclavagiste, objet de ce texte, semble bien répondre à la logique capitaliste de recherche du profit maximal.

L’abolition de l’esclavage dictée par la recherche du profit

Une configuration d’exploitation à la longévité plus que séculaire a été l’esclavage. De nos jours, l’Histoire focalise sur la traite des noirs, surtout atlantique. Souvent présentée comme une victoire des défenseurs des droits de l’homme et de la philosophie des Lumières, l’abolition de l’esclavage apparaît à certains comme un simple ajustement de structure en vue de réduire les coûts d’exploitation pour rehausser les profits.

Le système esclavagiste se caractérise par une faible productivité et des coûts de reproduction élevés qui obèrent sa rentabilité par rapport à un recours à de la main-d’œuvre « libre ». Par exemple, au XVIIIème siècle, la majorité des physiocrates (2) condamne l’esclavage pour des raisons économiques en comparant les « coûts économiques selon que l’on a recours à l’esclavage ou à une main d’œuvre libre (3) ». Sur le plan économique, l’abolition de l’esclavage s’imposait.

La faible productivité du système esclavagiste

« La faible productivité de l’esclave tient, en effet à sa paresse, mais cette paresse nous dit Dupont de Nemours est :

son unique jouissance, et le seul moyen de reprendre en détail à son maître une partie de sa personne, que le maître a volée en gros. L’esclave est inepte, parce qu’il n’a aucun intérêt de perfectionner son intelligence. L’esclave est mal intentionné, parce qu’il est dans son véritable état de guerre toujours subsistant avec son maître" (4)

. Outre sa productivité basse, le système de production esclavagiste se caractérise par des coûts de reproduction élevés.

Les coûts de fonctionnement élevés

Les coûts de production sont liés aux obligations des maîtres ainsi qu’au nécessaire renouvellement rapide de la force de travail. D’une part, même si elles ne sont pas suivies à la lettre, les obligations du maître vis-à-vis de l’esclave inscrites, pour la France, dans le Code noir (5) de 1685 (instruire, nourrir, vêtir, loger, soigner...) représentent des dépenses non négligeables. D’autre part, les dures conditions de travail des esclaves réduisent leur durée de vie active.

Turgot note que "ces travaux excessifs [imposés aux esclaves] en font périr beaucoup, et il faut, pour entretenir toujours le nombre nécessaire à la culture, que le commerce en fournisse chaque année une très grande quantité " (6)

.

Dans un contexte d’appropriation privée des biens communautaires (les communs), comme le phénomène des enclosures en Angleterre, renforcé par une législation visant à supprimer les droits coutumiers comme le droit de vaine pâture, le droit de chasse..., il existe un volant de main-d’œuvre « libre » taillable et corvéable à merci pour un salaire à peine équivalent au minimum de subsistance.

Le coût élevé du système esclavagiste et sa faible productivité obèrent sa rentabilité comparée à celle de la production faisant appel à de la main d’œuvre « libre ».

Le défaut de rentabilité de l’esclavage par rapport à la main-d’œuvre libre

Dans la Richesse des nations, Adam Smith « démontre que l’esclavage n’est pas rentable, ou plus exactement que l’ouvrage fait par des esclaves est en définitive le plus cher de tous, argument qui repose sur trois affirmations.

D’abord, l’usure d’un esclave comme d’un serviteur libre est aux frais du maître : c’est une évidence pour le premier et le salaire payé au second doit permettre de « perpétuer la race des compagnons et des serviteurs ». Or, la frugalité du serviteur libre entraîne un coût de reproduction moindre que l’usure de l’esclave car

les désordres qui règnent en général dans l’économie du riche [le propriétaire d’esclaves] s’introduisent naturellement dans la gestion [de l’esclave].

Ensuite, la productivité physique de l’esclave est faible car, à la différence du métayer et plus encore du fermier qui ont un intérêt évident à accroître le produit total, l’esclave ne reçoit aucune incitation de ce type. Cet argument est essentiel, selon Adam Smith, pour expliquer la disparition progressive en Europe de l’esclavage au profit du travail salarié. Enfin, l’économiste écossais fait observer qu’il est très rare qu’un esclave soit inventif : toutes les améliorations techniques apportées à la production sont le fait d’hommes libres (7)

.

Adam Smith critique l’esclavage pour des raisons économiques et non pas morales, en considérant que le travail libre est plus productif. La phase capitaliste de l’accumulation primitive qui met en concurrence le travail libre et celui de l’esclave sera l’une des causes de la crise de l’économie esclavagiste. Les perspectives de profit générées par la substitution du travailleur libre à l’esclave vont conduire à modifier les structures d’exploitation de la main-d’œuvre en mettant fin au système esclavagiste.

La justification de l’ajustement structurel qui met fin à l’esclavage

L’Essai sur les désavantages politiques de la traite des nègres du Britannique Thomas Clarkson (1789) justifie l’abolition de l’esclavage par des arguments économiques.

En abolissant l’esclavage, les marchés américain et surtout africain s’ouvriraient. Un nouveau commerce pourrait voir le jour qui serait très avantageux pour le royaume britannique : il permettrait de « civiliser » les Africains, d’accroître leurs besoins et donc les exportations de produits manufacturés. L’argument économique (jusque-là très peu relevé par les historiens) est essentiel car les abolitionnistes, par cette rhétorique, soulignent que « l’abolition ne peut être profitable que dans la collectivité dans son ensemble ». C’est non seulement une mesure juste mais utile (8)

.

Pour mettre fin à l’esclavage, il fallait convaincre les populations et condamner cette pratique en mettant surtout en avant des raisons politiques, philosophiques, religieuses, éthiques... Pour Olivier Pétré-Grenouilleau,

l’abolitionnisme est aussi lié, dès le début, à des formes de sociabilité clubs, académies, cercles... et de mobilisation journaux, pétitions, porte à porte, meetings.... Quasiment partout, l’abolition fut décidée à la suite de longs débats, dans les Assemblées et entre différents groupes de pression. Des débats arbitrés par l’opinion publique et par un État devenu de plus en plus régulateur (9).

Ainsi les leaders d’opinion (10) (écrivains, philosophes...), les médias, la « société civile », ainsi que la classe politique ont été instrumentalisés pour façonner l’opinion publique et lui faire accepter, puis réclamer, la fin de l’esclavage. En mettant en avant des raisons « nobles », le système justifie un ajustement structurel qui lui permet de modifier les conditions d’exploitation du facteur travail pour des profits plus élevés. L’État, aux ordres, légifèrera pour l’abolition de l’esclavage comme il l’avait fait pour son instauration.

Contrairement à certaines lectures et analyses humanitaires et normatives de l’esclavage et de son abolition, il apparaît donc que le système capitaliste a provoqué l’abandon de l’exploitation esclavagiste pour des raisons liées au profit.

Je reviens plus longuement sur cette question dans un ouvrage en préparation. Je tenterai d’y démontrer également que la colonisation a été abandonnée pour des raisons de manque de rentabilité. Après les indépendances, elle cédera la place au nationalisme-clientéliste (11) (ou fordisme périphérique) qui permettra de restructurer le système socio-économique et de surendetter les États. Au début des années 1980, en recherche permanente de profits toujours plus élevés, le système imposera l’ajustement structurel néolibéral qui entérine le pillage sans entraves des populations du Sud et, plus généralement, la Tiers-mondialisation de la planète (12).

Dans tous les cas, pour justifier le passage d’une étape à la suivante devant l’opinion publique, le système mobilise ses agents (complices ?) et en instrumentalise d’autres (naïfs ?) pour présenter le changement comme logique, comme un progrès sans alternative.

Bernard CONTE

»» https://lamenparle.hypotheses.org/995

(1) Ce thème général est l’objet d’un ouvrage en cours de rédaction.

(2) Étymologiquement, physiocratie veut dire : gouvernement (du grec « kratos ») de la nature (du grec « physio »). Le chef de file de l’école des physiocrates était François Quesnay dont l’œuvre la plus connue est le Tableau économique (1758) qui présente la circulation des richesses entre trois classes sociales : (i) la classe productive (les fermiers), (ii) la classe stérile (les individus occupés dans des activités autres que l’agriculture) et (iii) la classe des propriétaires terriens. Ce tableau préfigure la comptabilité nationale moderne.

(3) Alain Clément, « Du bon et du mauvais usage des colonies : politique coloniale et pensée économique française au XVIIIe siècle », Cahiers d’économie politique / Papers in Political Economy, 2009/1 (n° 56), pp.118.

(4) Ibidem p. 119.

(5) Le Code noir (1685) réglant la vie des esclaves noirs dans les îles françaises, http://dmcarc.com/le-code-noir-1685-reglant-la-vie-des-esclaves-noirs-... consulté le 07/11/2018.

(6) Alain Clément, art. cit. p. 119.

(7) Jean-Yves Grenier, « Faut-il rétablir l’esclavage en France ? » Droit naturel, économie politique et esclavage au XVIIIe siècle, Revue d’histoire moderne & contemporaine n° 57-2, 2010/2.pp. 7-49. [citation p.9].

(8) Philippe Artières, « Des avantages de l’abolition de l’esclavage », En attendant Nadeau, https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/07/27/grenouilleau-esclavage/ consulté le 06/11/2018.

(9) Olivier Pétré-Grenouilleau, « Le siècle des abolitionnistes », https://www.lhistoire.fr/le-si%C3%A8cle-des-abolitionnistes, consulté le 04/02/2019.

(10) Voir par exemple, Montesquieu, De l’esprit des lois, [1758] http://classiques.uqac.ca/classiques/montesquieu/de_esprit_des_lois/pa... consulté le 06/11/2018 ; Condorcet, Réflexions sur l’esclavage des nègres, Flammarion, Paris, 2009 [1ère édition 1781] ; Abbé Grégoire, De la traite et de l’esclavage des noirs, Collection : Arléa-Poche, Paris, 2016 [1ère édition, 1815] ; Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom, Poche - Lgf – Paris, 1986. [1ère édition 1857].

(11) Cf. Bernard Conte, « Côte d’Ivoire, clientélisme, ajustement et conflit », DT-101, CED, université Bordeaux IV, 2004.

(12) Cf. Bernard Conte, La Tiers-Mondialisation de la planète, Presses universitaires de Bordeaux, Bordeaux, 2013.


URL de cet article 34572
   
AGENDA

RIEN A SIGNALER

Le calme règne en ce moment
sur le front du Grand Soir.

Pour créer une agitation
CLIQUEZ-ICI
L’horreur impériale. Les États-Unis et l’hégémonie mondiale
Michael PARENTI
Enfin traduit en français. Notes de lecture, par Patrick Gillard. La critique de l’impérialisme made in USA La critique de l’impérialisme américain a le vent en poupe, notamment en Europe. Pour preuve, il suffit d’ouvrir Le Monde diplomatique de novembre 2004. Sans même évoquer les résultats des élections américaines, dont les analyses paraîtront en décembre, le mensuel de référence francophone en matière d’actualité internationale ne consacre pas moins de deux articles à cette question. Signé Claude (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

Que ce soit bien clair : nous avons commis des erreurs, évidemment. Et nous en commettrons d’autres. Mais je peux te dire une chose : jamais nous n’abandonnerons le combat pour un monde meilleur, jamais nous ne baisserons la garde devant l’Empire, jamais nous ne sacrifierons le peuple au profit d’une minorité. Tout ce que nous avons fait, nous l’avons fait non seulement pour nous, mais aussi pour l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie, les générations futures. Nous avons fait tout ce que nous avons pu, et parfois plus, sans rien demander en échange. Rien. Jamais. Alors tu peux dire à tes amis "de gauche" en Europe que leurs critiques ne nous concernent pas, ne nous touchent pas, ne nous impressionnent pas. Nous, nous avons fait une révolution. C’est quoi leur légitimité à ces gens-là, tu peux me le dire ? Qu’ils fassent une révolution chez eux pour commencer. Oh, pas forcément une grande, tout le monde n’a pas les mêmes capacités. Disons une petite, juste assez pour pouvoir prétendre qu’ils savent de quoi ils parlent. Et là, lorsque l’ennemi se déchaînera, lorsque le toit leur tombera sur la tête, ils viendront me voir. Je les attendrai avec une bouteille de rhum.

Ibrahim
Cuba, un soir lors d’une conversation inoubliable.


CUBA : modèle de résistance ou résistance d’un modèle ? (conférence/débat audio)
Conférence de Viktor Dedaj, animateur du site "Le Grand Soir", sur le Libre Teamspeak le 4 Décembre 2011. Notre conférencier nous explique enfin la vérité sur Cuba, sur son régime, et démonte minutieusement toute la propagande des États-Unis contre Cuba. Une conférence aussi excellente qu’indispensable. L’exposé initial de Viktor Dedaj dure une quarantaine de minutes et est suivi de deux heures de questions/débat avec les auditeurs. - http://lelibrets.blogspot.com/ Le compte Youtube ayant (...)
22 
L’UNESCO et le «  symposium international sur la liberté d’expression » : entre instrumentalisation et nouvelle croisade (il fallait le voir pour le croire)
Le 26 janvier 2011, la presse Cubaine a annoncé l’homologation du premier vaccin thérapeutique au monde contre les stades avancés du cancer du poumon. Vous n’en avez pas entendu parler. Soit la presse cubaine ment, soit notre presse, jouissant de sa liberté d’expression légendaire, a décidé de ne pas vous en parler. (1) Le même jour, à l’initiative de la délégation suédoise à l’UNESCO, s’est tenu au siège de l’organisation à Paris un colloque international intitulé « Symposium international sur la liberté (...)
18 
Le fascisme reviendra sous couvert d’antifascisme - ou de Charlie Hebdo, ça dépend.
Le 8 août 2012, nous avons eu la surprise de découvrir dans Charlie Hebdo, sous la signature d’un de ses journalistes réguliers traitant de l’international, un article signalé en « une » sous le titre « Cette extrême droite qui soutient Damas », dans lequel (page 11) Le Grand Soir et deux de ses administrateurs sont qualifiés de « bruns » et « rouges bruns ». Pour qui connaît l’histoire des sinistres SA hitlériennes (« les chemises brunes »), c’est une accusation de nazisme et d’antisémitisme qui est ainsi (...)
118 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.