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Michel Goubet. La Résistance dans le Midi toulousain (I)

Avec ce fort ouvrage de 450 pages, Michel Goubet, ancien professeur d’histoire en classes préparatoires du lycée Pierre-de-Fermat à Toulouse, nous offre la synthèse de recherches et de travaux entrepris depuis plusieurs dizaines d’années.

L’auteur possède la distance requise lui permettant de prévenir en introduction que la Résistance a été « instrumentalisée pour faire oublier les mauvaises consciences de l’époque » et que sa représentation a été « déformée » jusqu’au « résistancialisme » qui a fleuri dans les années d’après-guerre. L’important reste cependant – et ce livre l’atteste par mille exemples – l’engagement authentique d’hommes et de femmes qui ont tout de suite compris que, par-delà la politique et l’histoire, l’acte de résistance portait en lui une dimension quasi ontologique. Voir, par exemple, ce que Jean Cassou, membre du cabinet de Jean Zay durant le Front populaire, conservateur en chef du Musée national d’art moderne, écrivait dans La Mémoire courte : « Pendant quatre ans, la France légale, officielle, publique, historique, s’est déclarée sous les traits du régime Pétain, lequel a vécu en bonne intelligence avec l’ennemi […] Il en demeure pour la conscience collective française une charge une blessure, le sentiment d’avoir vécu ensemble, un périlleux et pesant sacrifice : et nous, nous restons en dehors. La charge, la blessure ne sont pas pour nous. Nous étions ailleurs. »

Le Midi toulousain est occupé lorsque les Allemands envahissent la zone sud le 11 novembre 1942. Avant cela, la région avait servi de refuge à diverses populations. Les républicains espagnols au début de 1939 ; les réfugiés de l’exode fuyant l’offensive allemande de 1940 ; des populations méditerranéennes évacuées par crainte d’un débarquement allié en 1943-1944.

Terre de résistance, le Midi toulousain est également une terre vichyste. Les parlementaires locaux – à l’exception de cinq d’entre eux – ont voté les pleins pouvoirs à Pétain. L’amiral Darlan, chef du gouvernement, est natif de Nérac où il a grandi dans une famille progressiste, dreyfusarde. Le secrétaire général de la police de Vichy, René Bousquet, est originaire d’une famille radicale-socialiste montalbanaise. Ministre de la Justice qui créera les sections spéciales des cours martiales, Joseph Barthélémy a bâti sa carrière politique dans le Gers. Le syndicaliste révolutionnaire, rallié au corporatisme et à la pensée fasciste Hubert Lagardelle, est haut-garonnais.

Le maréchalisme est vivace dans la région. Quantité de manifestations patriotiques et religieuses égaient le quotidien tandis que Monseigneur Saliège, l’archevêque de Toulouse, qui prendra ses distances par la suite, fustigent « l’éducation et la démocratie athées ». Peu nombreux sont les réfractaires au STO. Le Commissariat général aux questions juives est créé à Toulouse en juillet 1941. Joseph Lécussan, son directeur, est un cagoulard antisémite et milicien. Ce fils d’instituteur sera responsable de l’assassinat de Victor Basch (fondateur et président de la Ligue des droits de l’homme) en 1944 et sera fusillé à Caluire-et-Cuire en 1946. La Milice compte un petit millier d’adhérents en Haute-Garonne. Les résistants condamnés ou en attente de jugement souffrent dans des prisons au régime très dur : Saint-Michel à Toulouse, Eysses dans le Lot-et-Garonne, Castres dans le Tarn. Sans parler des camps d’internement réservés aux juifs et aux étrangers “indésirables” : Casseneuil dans le Lot-et-Garonne, Le Vernet en Ariège – où seront internés Luigi Longo (futur secrétaire-général du Parti communiste italien) et l’écrivain Arthur Koestler – Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques, où Hanna Arendt passera plusieurs mois.

L’armée allemande occupante s’installe au grand hôtel de la Poste à Toulouse. Elle entretient une impression de normalité. Les terrasses des cafés ne désemplissent pas. Maurice Chevalier, Fernandel viennent chanter dans la ville rose. Mais le 26 août 1942, de nombreux juifs étrangers sont raflés et déportés. Sans se rallier à la Résistance, trois prélats de la région, dont Mgr Saliège, critiquent ces mesures. Puis vient le tour des juifs français, le plus connu étant peut-être le champion du monde de natation Alfred Nakache, déporté à Auschwitz avec sa femme et sa fille qui, elles, n’en reviendront pas. Un dixième des juifs haut-garonnais seront déportés, un tiers des juifs étrangers.

Une résistance civile s’organise face à la barbarie. L’Église invoque le droit d’asile, procure de faux certificats de baptême. Une partie de la famille Debré, la famille Cohn-Bendit sont cachés dans des établissements religieux. Hubert Beuve-Méry et Jean-Marie Domenach trouvent refuge dans un petit séminaire près de Vabre. Dans de nombreuses couches de la population, l’esprit est “résistant” mais il faut s’organiser pour être efficace. On finira par compter une bonne quarantaine de milliers de FFI dans la région de Toulouse.

L’éventail politique des résistants est large. La CGT est réunifiée en 1943. Dès lors, l’action se durcit, des grèves éclatent. Quelques dirigeants d’entreprise sont dans l’esprit “résistant”. C’est le cas de Fernand Mauroux, vice-président de la chambre de commerce d’Auch. Le milieu enseignant est fort bien représenté, avec Raymond Naves, le chef régional du parti socialiste clandestin, l’helléniste futur professeur au Collège de France Jean-Pierre Vernant, chef des FFI en Haute-Garonne. À noter l’action efficace du libraire Silvio Trentin, universitaire, réfugié antifasciste italien, d’Ignace Meyerson qui crée la société toulousaine de psychologie, de Vladimir Jankélévitch, Edgar Morin, de Raymond Badiou, agrégé de mathématiques à 22 ans, maire socialiste de Toulouse à la Libération, père du philosophe Alain Badiou. Et celle du pharmacien authentiquement socialiste (dans les idées comme dans sa pratique) Pierre Bourthoumieux. La police elle-même est infiltrée. Plusieurs commissaires “ignorent” les renseignements qu’ils obtiennent sur les itinéraires d’évasion. Des gendarmes préviennent des personnes menacées de rafle. Les francs-maçons, dont Pétain voulait débarrasser la France de manière obsessionnelle dès le 13 août 1940 (« Un juif n’est jamais responsable de ses origines, un franc-maçon l’est toujours de son choix. »), adhèrent en nombre à la Résistance : Ernest Vila, François Verdier, l’italien Francesco Fausto Nitti. Des juifs s’engagent dans des réseaux de résistance juive nouvellement constitués ; d’autres nient leur singularité et s’engagent dans des organisations françaises existantes. C’est le cas du futur ministre de De Gaulle Léo Hamon.

Les femmes sont présentes, même si leur rôle est et sera toujours sous-estimé, voire nié. Comme, par exemple, Ariane Fixman, femme du poète David Knout, assassinée par la Milice en juin 1944. Jean-Pierre Vernant dira à Michel Goubet à propos de ses camarades féminines : « Elles ont une capacité de s’accrocher absolument extraordinaire. S’il n’y avait pas eu les femmes, on n’aurait rien pu faire. »

Et puis il y aura des vichystes ou des maréchalistes résistants. Le cas le plus connu étant celui d’Henri Frenay, chef du mouvement Combat, furieusement anticommuniste, anti-allemand et anti-gaulliste. Il ne rompra avec Vichy qu’en mars 1942, après avoir compris que le pouvoir était parfaitement maître de ses décisions.

Résister, c’est vouloir une France radicalement différente de celle d’avant l’Occupation : « Notre tâche : l’insurrection républicaine […]. L’effondrement militaire de l’Allemagne ne saurait, en effet, assurer à lui seul notre libération. Notre Libération française sera l’insurrection pour la conquête de la liberté garantie par la République […]. » (Libération, 15 décembre 1943). Le programme du Conseil National de la Résistance du 15 mars 1944 prévoit de veiller au « châtiment des traîtres » et d’instaurer une « véritable démocratie économique et sociale impliquant l’éviction des grandes féodalités. » Cela dit, le CNR “oublie” le vote des femmes et la décolonisation. Consensuels en 1943, les engagements du CNR le seront beaucoup moins après la Libération.

(À suivre)

Toulouse, Privat 2015.

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