Quantcast
RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher


Miracle sur les ronds-points : les Gilets Jaunes réinventent l’esprit de Noël et le Contrat Social.

La période de Noël est bien souvent une corvée qu’on aborde dans la mauvaise humeur : il faut sacrifier à une obligation de consommation et, pendant un mois, on ne croise plus que des foules moroses, obnubilées par les cadeaux et victuailles à accumuler. Une fois rassasiés, on passe à un rituel tout aussi obligatoire et stressant : les soldes ; et les commerçants d’exiger de nous un esprit de consommation joyeuse. Les dindes et chapons ne sont pas que dans les assiettes : c’est nous qu’on gave.

En marge de l’hyper-consommation des centres-villes, les GJ, eux, ont inventé de nouveaux rites, qui renouent avec l’esprit du premier christianisme : à la fièvre d’achats s’oppose l’esprit du don (les cadeaux déposés sur les ronds-points par des automobilistes solidaires), à la consommation individualiste, le partage : on retrouve le vrai sens du mot "agapes", qui signifiait, non pas "festin", mais "amour", "don de soi" (à actualiser en "fraternité" et "solidarité"). De même, cette année, la naissance du Christ dans une étable la ("crèche") n’a pas été célébrée seulement dans des appartements bien chauffés et des églises où les cathos se réunissent, ou plutôt s’isolent dans l’entre-soi, pour affirmer leur statut social ; elle l’a été aussi en plein air, avec la participation de quelques prêtres qui ont voulu être présents là où des fidèles avaient besoin de réconfort, comme à l’époque de l’Eglise du Désert, lors des persécutions de Louis XIV contre les paysans protestants des Cévennes.

Mais, en se rattachant à cette foi plus authentique, les GJ ont aussi réinventé les idées politiques de Rousseau. Dans son article "Pourquoi Rousseau était un Gilet jaune", Bruno Guigue a montré que ce mouvement rejoint le refus par Rousseau de la représentation (la volonté générale ne se représente pas, ne se délègue pas). Mais la théorie du Contrat Social doit prendre corps, les principes doivent être vivifiés par un esprit de fraternité républicaine : c’est le rôle de la Fête, que Rousseau définit dans sa Lettre à d’Alembert sur les Spectacles de 1758. Si jamais on aborde cette œuvre au cours des études littéraires au lycée, c’est dans une version tronquée qui est une véritable émasculation du texte : on fait comme si l’essentiel était dans la critique que fait Rousseau du théâtre de Molière – ce qui ne donne guère envie d’approfondir.

Or, la Lettre à d’Alembert est une oeuvre politique de première importance. Elle se présente au premier abord comme une réponse à d’Alembert qui, dans l’article Genève de l’Encyclopédie, regrette que cette ville n’ait pas de théâtre ; ce n’était pas là une lubie personnelle : l’article s’intégrait dans le projet de la classe dirigeante de Genève (les banquiers, pour simplifier, comme était banquier le "philosophe" de la bande à Voltaire Helvétius) d’établir un théâtre à Genève (elle y parviendra, quelque 20 ans après).

Où est le problème, dira-t-on ? Aucun problème, affirme d’Alembert, cela ne ferait qu’ajouter à cette belle ville un attrait de plus. Cette façon de nier les problèmes, les oppositions, est caractéristique de la méthode des "philosophes" (en fait idéologues, propagandistes) des Lumières : tout et n’importe quoi peut s’ajouter, on se moque de la logique des idées, il n’y a que la quantité qui compte, on est dans la logique productiviste du capitalisme (la production d’armes s’ajoute à la fabrication de tee-shirts marqués du symbole de la paix et du slogan "love not war" : les deux produits rapportent des bénéfices) ; c’est le fameux "en même temps" macronien (qui paralyse la société comme l’intelligence).

Rousseau, lui, raisonne, analyse les concepts, et démontre de façon rigoureuse qu’on ne peut pas avoir la République calviniste de Genève et, en plus, en même temps, le théâtre : les deux choses ne s’ajoutent pas, elles sont incompatibles, et l’introduction du théâtre, du goût du paraître, du luxe, des amusements frivoles, pervertirait les principes mêmes de la République de Genève et ses citoyens qui, au lieu de discuter gravement des problèmes de la cité, se mettraient à parler modes et chiffons.

C’est ici qu’intervient l’opposition centrale entre le spectacle théâtral et la fête, qui semble anticiper sur La Société du Spectacle de Guy Debord. Le théâtre est un spectacle qui divise et qui aliène. Dans un théâtre, les spectateurs sont à la fois rassemblés et isolés, chacun n’étant relié qu’à l’action fictive qui se déroule sur scène ; celle-ci est étrangère à leurs préoccupations, leurs intérêts réels, et les spectateurs se laissent représenter par des acteurs et personnages qui les éloignent de leur vraie vie (c’est l’illusion théâtrale et son processus d’identification). Le théâtre sépare donc la scène et la salle, les acteurs, ceux qui sont actifs, et les spectateurs, passifs ; il sépare les spectateurs entre eux, et sépare chaque individu de lui-même. Cette aliénation générale est matérialisée par l’édifice même où les spectateurs s’enferment, coupés du monde réel, la bien nommée "boîte" à l’italienne.

Le théâtre est donc par nature anti-républicain : les citoyens doivent-ils donc se priver de tout spectacle (on pourrait aujourd’hui demander : les citoyens doivent-ils éteindre leurs postes de télévision et de radio ?

Non, car il y a un type de spectacle qui convient à des citoyens : c’est la fête collective, qui s’oppose en tout au théâtre : elle a lieu en plein air (sur les ronds-points, par exemple), elle n’oppose pas acteurs et spectateurs, car tout le monde est actif, elle ne substitue pas au réel une action fictive, puisque ses participants se réunissent autour, au nom de leurs valeurs communes : la République, l’intérêt général, la justice, la fraternité.

Cette conception de la fête civique a marqué les Révolutionnaires, en particulier Robespierre, qui a voulu en faire un élément et un temps fort de son gouvernement ; il oubliait une chose : c’est que ces fêtes ne sont pas organisées d’en haut, elles sont la cristallisation spontanée d’un sentiment général fraternel et patriotique.

Le mouvement des GJ réveille donc un ensemble de sentiments et de notions que le néo-libéralisme semblait avoir éteints. Il a même réveillé cette Belle au Bois Dormant qu’était devenue, selon Emmanuel Todd, la société française. Il a aussi bouleversé notre spatialité : cette France périphérique "découverte" par Christophe Guilluy non seulement s’est rendue visible, mais elle s’est imposée comme centrale ; les ronds-points, ces non-lieux hors des villes (mais "non-lieu" est la traduction du grec "u-topia"), sont devenus les centres de la vie citoyenne, et c’est Paris, ce monstre qui se vautre sur ses richesses, qui est devenu périphérique : l’Elysée est le nouveau Versailles, depuis lequel un roitelet cynique et brutal éructe contre ces "foules haineuses" qui réinventent la démocratie (et pendant qu’un Benalla, nanti d’une panoplie de passeports diplomatiques, prétend représenter la France, on embastille Eric Drouet !).

Rosa Llorens

URL de cet article 34332
   
Communication aux lecteurs
N’extradez pas Julian Assange ! #FreeAssange #Unity4J
Via Wikileaks, Julian Assange a rendu un fier service au monde entier, en rendant compte des crimes de guerre américains, de l’espionnage de leurs alliés, et d’autres secrets peu reluisants des organisations, entreprises et régimes les plus puissants de la planète. Cela n’a pas fait de lui l’ami de l’État profond américain. Tant Obama que Clinton ou Trump ont déclaré que son arrestation devrait être une priorité. Récemment, nous avons reçu la confirmation [1] qu’il a été inculpé en secret de manière à le faire extrader vers les USA aussitôt qu’il aura pu être arrêté.

suite : https://internal.diem25.org/fr/petitions/1


Vous avez une minute ?

Chávez. L’homme qui défia l’histoire
Modesto E. Guerrero
Cette biographie complète du commandant Hugo Chávez, écrite par un intellectuel vénézuélien reconnu, révèle les traits essentiels d’un personnage qui n’appartient pas seulement à la légende mais aussi à l’histoire de son temps. Le lecteur est entraîné dans ce parcours exceptionnel, de la province de Barinas jusqu’aux plus hautes charges de la plus grande révolution d’après la guerre froide. Le portrait intime et politique rejoint ici l’épopée de la libération d’un peuple et de tout un continent. 514 pages (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

« les Afghans (...) auraient brûlé eux-mêmes leurs enfants pour exagérer le nombre de victimes civiles. »

Général Petraeus, commandant des forces US en Afghanistan lors d’une réunion avec de hauts responsables afghans,
propos rapportés par le Washington Post, 19 février 2011


Reporters Sans Frontières, la liberté de la presse et mon hamster à moi.
Sur le site du magazine états-unien The Nation on trouve l’information suivante : Le 27 juillet 2004, lors de la convention du Parti Démocrate qui se tenait à Boston, les trois principales chaînes de télévision hertziennes des Etats-Unis - ABC, NBC et CBS - n’ont diffusé AUCUNE information sur le déroulement de la convention ce jour-là . Pas une image, pas un seul commentaire sur un événement politique majeur à quelques mois des élections présidentielles aux Etats-Unis. Pour la première fois de (...)
21 
Comment Cuba révèle toute la médiocrité de l’Occident
Il y a des sujets qui sont aux journalistes ce que les récifs sont aux marins : à éviter. Une fois repérés et cartographiés, les routes de l’information les contourneront systématiquement et sans se poser de questions. Et si d’aventure un voyageur imprudent se décidait à entrer dans une de ces zones en ignorant les panneaux avec des têtes de mort, et en revenait indemne, on dira qu’il a simplement eu de la chance ou qu’il est fou - ou les deux à la fois. Pour ce voyageur-là, il n’y aura pas de défilé (...)
40 
Hier, j’ai surpris France Télécom semant des graines de suicide.
Didier Lombard, ex-PDG de FT, a été mis en examen pour harcèlement moral dans l’enquête sur la vague de suicides dans son entreprise. C’est le moment de republier sur le sujet un article du Grand Soir datant de 2009 et toujours d’actualité. Les suicides à France Télécom ne sont pas une mode qui déferle, mais une éclosion de graines empoisonnées, semées depuis des décennies. Dans les années 80/90, j’étais ergonome dans une grande direction de France Télécom délocalisée de Paris à Blagnac, près de Toulouse. (...)
68 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.