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Offres d’emploi non pourvues : une manipulation pour faire culpabiliser les chômeurs, par Fanny Doumayrou.


Les offres d’emploi non satisfaites ne sont en fait pas très nombreuses et ne concernent que des métiers alliant conditions de travail difficiles et bas salaires.


L’Humanité, 8 décembre 2005.


Pour justifier l’accroissement des contrôles et des radiations, le gouvernement et le MEDEF font tout pour accréditer l’idée que le chômage est dû aux chômeurs eux-mêmes, qui passeraient leur temps à refuser des offres d’emploi de l’ANPE. Fin 2003, le ministre du travail, François Fillon, avait lancé une offensive en déclarant qu’il était « paradoxal, presque inacceptable », que « malgré l’existence d’un chômage important, certains secteurs d’activité rencontrent des difficultés persistantes pour embaucher ». A l’époque, il avançait le chiffre de 300 000 offres non satisfaites par an et se proposait de le réduire de 100 000. En juin dernier, le premier ministre Villepin a repris ce thème en sortant un nouveau chiffre de son chapeau : « Alors que le chômage touche 2 millions et demi de personnes, 500 000 emplois ne trouvent pas preneurs », a-t-il déploré.

D’où sortent ces chiffres ? A quelle réalité correspondent-ils ? « A l’époque de Fillon, la direction générale de l’ANPE avait diligenté une enquête interne et abouti au résultat de 180 000 offres non pourvues par an », tempère Christophe Moreau, secrétaire départemental du SNU ANPE dans les Hauts-de-Seine.


Manipulation de chiffres

Un article du Monde expliquait à l’époque que le ministère du Travail avait relevé 120 000 offres d’emploi non pourvues à l’ANPE, et l’avait multiplié par 2,5 en tenant compte du fait que l’ANPE ne canalise que 40 % des offres du marché du travail, pour arriver à 300 000. Une extrapolation très contestable. Quant aux 500 000 de Villepin, ils semblent relever de la simple invention.

Sur le terrain, les agents ANPE ne savent pas comment ces statistiques sont produites. Une chose est sûre pour eux : les manipulations de l’outil informatique sont faciles et courantes pour satisfaire la course aux objectifs chiffrés de l’ANPE. Par exemple, l’agence veut collecter le plus d’offres d’emploi possible, et se targue d’en proposer 3 millions par an, ce qui peut paraître énorme. Mais plusieurs combines existent pour gonfler les statistiques : une même demande d’un employeur peut apparaître sous plusieurs formes s’il passe par une ou plusieurs agences d’intérim, la chambre des métiers, l’ANPE elle-même. Une même offre, si elle n’est pas satisfaite à temps, peut être annulée puis reformulée plusieurs fois. Un employeur qui fait tourner des CDD sur un même poste va déposer plusieurs offres dans l’année. Or, 30 % des offres seulement concernent des contrats à durée indéterminée. Les 3 millions d’offres correspondent donc à beaucoup moins de postes de travail réels, et encore moins de créations d’emplois. En 2004, l’INSEE a relevé un solde de 17 200 créations dans l’année !

«  Les offres qui ne sont pas satisfaites sont très rares, et quand cela arrive, c’est que les conditions de travail et les salaires ne sont pas acceptables », témoignent des conseillers ANPE d’àŽle-de-France. Christophe Moreau cite des exemples d’employeurs cherchant une femme de ménage à trois heures par semaine, ou un serveur ayant de l’expérience, mais au SMIC pour 200 heures par mois. « Les offres non pourvues concernent surtout les métiers dits en tension, qui veulent de la main-d’oeuvre qualifiée mais en la payant au SMIC, pour un travail très pénible », renchérit un conseiller syndiqué à la CGT-ANPE. « Cela concerne le bâtiment, la restauration, l’agriculture, les garages. Comment un patron peut-il demander un maçon qualifié pour 1 000 euros par mois alors que l’emploi en mérite 1 500 ou 1 800 ? » Ces secteurs sont aussi ceux où le travail au noir est important. « Tant que les employeurs ne changeront pas leur façon de faire, ils auront des offres non pourvues », explique une conseillère de région parisienne, qui cite le cas d’offres d’emploi de coiffeuses : « On proposait des créneaux horaires ridicules, donc des salaires très faibles. Nous avions des coiffeuses dans notre fichier, mais elles refusaient et c’était normal, car elles gagnaient mieux leur vie en travaillant au noir. Notre rôle n’est pas de les forcer. »

La pression exercée sur les chômeurs pour les orienter vers ces métiers dits en tension sert à « casser les qualifications et les salaires », explique Christophe Moreau. Désormais, les ASSEDIC financent uniquement des formations sur ces secteurs. « Un cuisinier qui a un CAP refuse une offre au SMIC, et l’employeur ne veut pas payer plus. Alors l’ASSEDIC monte une formation de quatre mois pour pourvoir cet emploi. Tout concourt à réduire le coût du travail. »

Fanny Doumayrou


L’ANPE organise le tri des chômeurs.


L’agence prépare pour janvier un suivi mensuel des chômeurs consistant à les sélectionner selon leur profil et à intensifier les contrôles.


L’Humanité, 8 décembre 2005.


Une petite révolution se prépare, en catimini, à l’ANPE. Conformément à l’annonce du premier ministre en juillet, l’Agence pour l’emploi mettra en place, à partir de janvier, un « suivi mensuel » des demandeurs d’emploi. L’objectif affiché était d’offrir un meilleur « accompagnement » aux chômeurs, en les recevant tous les mois contre six mois actuellement. Un document préparatoire de l’ANPE àŽle-de-France, que l’Humanité s’est procuré, montre que les intentions du gouvernement sont tout autres : désormais l’ANPE sélectionnera les chômeurs en fonction de leur « profil », s’occupera en priorité des plus facilement reclassables pour accélérer au maximum leur reprise d’emploi, et laissera les autres sur le bord de la route.

Datée du 9 novembre dernier, cette note interne sur le suivi mensuel stipule que « l’objectif général est l’accès ou le retour à l’emploi sans perte de temps » des chômeurs. « En articulation avec l’ASSEDIC, cette population est segmentée en fonction de ses risques de chômage de longue durée. » Lors du premier entretien, le conseiller doit faire un « diagnostic » sur le chômeur en fonction de son profil personnel (y compris la nationalité !) par rapport au marché du travail local, et l’orienter vers un des quatre « services différenciés ».


1. Parcours express

Le parcours 1 (15 % à 20 % des effectifs), intitulé « trouver un emploi en trois mois », est un « parcours express » pour les chômeurs fraîchement inscrits, travaillant dans des secteurs où il y a des offres. Il s’agit de les « prendre en charge immédiatement », pour « augmenter le volume des sorties dans les premiers mois ». Le conseiller les reçoit au moins tous les quinze jours et « intensifie les propositions d’emploi », mais ne leur propose aucune formation. Donc, pression accrue et reconversion interdite ! Cela concernerait 15 % à 20 % des chômeurs. On pense naturellement aux secteurs « en tension » comme le BTP, la restauration.


2. Deuxième classe

Le deuxième parcours (50 % des effectifs) s’adresse aux chômeurs ayant échoué au parcours 1 ou présentant un risque chômage plus élevé. Ils suivent un parcours dit « classique », avec pour but une « légère adaptation au marché du travail ». L’ANPE leur propose des emplois aidés, des formations de moins de 300 heures. Le suivi est mensuel à partir du quatrième mois de chômage seulement, et doit permettre de « mesurer », puis « réduire » les écarts entre « le positionnement de la personne, les moyens mis en oeuvre et les besoins du marché ».


3. Chômeurs sous-traités

Le troisième parcours (25 % des effectifs) réunit les chômeurs qui « d’entrée de jeu, ont une problématique de projet professionnel ou de positionnement sur le marché ». Ces services sont carrément « co-traités ou sous-traités » par d’autres institutions que l’ANPE.


4. Les abandonnés

Enfin, le parcours 4 (5 % des effectifs), intitulé « renouer avec une activité », s’adresse aux chômeurs en très grande difficulté, avec des dispositifs très encadrés. Il « suppose que l’ANPE élargisse son champ de co-traitance », autrement dit qu’elle externalise cette activité.

Avec ce profilage des chômeurs, l’ANPE met fin officiellement à l’égalité de traitement censé être la marque d’un service public. Les chômeurs du parcours « express », immédiatement employables, subiront une pression accrue pour prendre le premier emploi venu, rabaisser leurs exigences, et sortir des ASSEDIC. Pour les autres, la mensualisation du suivi entraînera une explosion mécanique des radiations pour « non-réponse à convocation » mais aussi pour « refus d’emploi ou de formation », selon le nouveau système de sanctions entré en vigueur cet été. Au final, le gouvernement pourra afficher une baisse des chiffres du chômage, les ASSEDIC dirigés par le MEDEF feront des économies, et les employeurs trouveront une main-d’oeuvre de moins en moins coûteuse.

Pour mater la réticence des conseillers ANPE à pressurer et radier les chômeurs, la direction prévoit une individualisation du travail. « Chaque conseiller est responsable d’un portefeuille de demandeurs d’emploi », précise la note, ce qui permet un « suivi des contributions individuelles », alors que le travail était jusqu’à présent évalué par agence. Cela ouvre la porte à toutes les pressions pour que l’agent se plie aux objectifs : par la carotte (un système de primes) ou le bâton (la menace d’une insuffisance professionnelle pouvant conduire à un licenciement). La note insiste sur cette nouvelle culture du métier de conseiller ANPE, axée sur le « résultat » en fonction des « exigences du marché », et non plus sur le conseil.

Fanny Doumayrou


Une « politique de harcèlement »


Expérimenté en PACA, le « profilage » rompt l’égalité entre les chômeurs.


L’Humanité, 8 décembre 2005.


Dispositif clé des mesures « d’accompagnement » des chômeurs, le « profilage » est déjà expérimenté en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Il s’agit, dès l’inscription à l’ASSEDIC, de trier les chômeurs et de repérer les salariés exerçant des métiers dits « en tension » (maçons, serveurs, cuisiniers, manutentionnaires...) afin de les soumettre à un « suivi intensif » avec un entretien hebdomadaire.

Dans un rapport publié début novembre, même le très consensuel Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC) pointait le risque que le « profilage » conduise à un « écrémage des demandeurs d’emploi laissant pour compte les chômeurs les plus en difficulté ». « C’est une logique purement sarkozo-reaganienne, raille plus vertement Charles Hoareau, dirigeant de la CGT chômeurs à Marseille. Il y a des gens à qui on veut bien donner des sous pour leur faire reprendre très vite n’importe quel emploi, et puis il y a tous les autres qui peuvent pourrir sur place ! En vérité, on multiplie les dispositifs sociaux soi-disant d’accompagnement, mais au bout du compte, les entreprises ne créent pas d’emplois. Il y a, on doit le rappeler, plus de suppressions d’emplois que de créations. »

Pour Jean-Jacques, la cinquantaine, salarié privé d’emploi dans l’hôtellerie à Marseille, « c’est une politique de harcèlement qu’on tente de mettre en place » : « Moi, je suis diplômé d’une école hôtelière, j’ai de l’expérience et je veux travailler dans un secteur dit en tension, témoigne-t-il, mais on me rétorque que je coûte trop cher. Alors, quoi ? Il y a plein de gens qui ne demandent pas mieux que de trouver un boulot, même payé au minimum, mais en fait, le sentiment que j’ai, c’est qu’on ne veut tout simplement plus payer, alors on met en place ce type de mécanisme d’oppression ! »

Thomas Lemahieu


- Source : www.humanite.fr


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