RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher

Territoire de la liberté : un film de montagne au service du Poutine bashing.

Le film de montagne constitue un genre à part, souvent connoté idéologiquement : c’est dans ce genre que s’est d’abord illustrée Leni Riefenstahl, avec La Lumière bleue, de 1932, avant de devenir la grande cinéaste du IIIème Reich. S’il se présente comme un documentaire, Territoire de la liberté sert, lui aussi, une démonstration idéologique, contre la Russie de Poutine.

Le titre lui-même est fort clair : le mot liberté, comme le mot démocratie, est un des piliers de notre novlangue ; il est, en soi, vide de contenu, mais il implique toujours une intention polémique. A un premier niveau, géographique, il désigne ici un espace naturel, au-dessus de Krasnoïarsk (dans la Sibérie méridionale), caractérisé par ses barres rocheuses, les Stolbys, fréquentées (selon les résumés du film) par une "communauté" d’alpinistes, dont fait partie le réalisateur, Alexandre Kouznetsov.

Qu’est-ce que cette "communauté" ? On imagine des rites célébrés par les descendants d’une tribu sibérienne ; en fait, il s’agit d’un groupe d’amis qui vont passer des week-ends ou des périodes de vacances dans leur isba au milieu de la montagne pour se livrer à leur passion, l’escalade. Sujet tout à fait sympathique a priori, mêlant traditions locales et amour de la nature.

Mais ces amis communient surtout dans l’individualisme élitiste : leur grand plaisir, et celui du réalisateur, est de regarder d’en haut la masse des "manants", ceux qui restent en bas, en ville, et leurs activités. Les séquences de montagne alternent en effet avec de rapides séquences urbaines qui mettent en parallèle l’amour du risque et de l’entreprise des montagnards et le comportement moutonnier des citadins.

Ainsi, la première séquence du film suit une procession de babouchkas corpulentes, porteuses de bougies et d’icônes, filmées comme un troupeau prêt à se débander, contenu par des "bergers" en uniforme. A cela s’oppose la progression individuelle et méthodique des escaladeurs, défiant les lois de la pesanteur. D’autres séquences urbaines montrent des manifestants qui défilent derrière des drapeaux communistes, montrés comme des résidus archaïques, ou une manifestation sportive, rappelant les fêtes de l’ancien régime communiste, où la caméra s’attarde symboliquement sur le moment où un drapeau russe est rangé dans sa housse et étroitement ficelé. Toutes les activités collectives sont ainsi disqualifiées au profit de la seule identité que se reconnaissent les héros du film : "nous sommes les stolbystes" (refrain de leur chant).

Mais un autre couple de séquences est encore plus édifiant : des stolbystes, certains nus, plongent dans un trou d’eau glacée au milieu de plaisanteries ; juste après, on voit une cérémonie où des habitants de Krasnoïarsk, porteurs de médailles religieuses, plongent dans l’eau pareillement glacée, pour se purifier. Voici le commentaire de Critikat (qui a bien saisi et s’identifie à l’esprit du film) : "le lac gelé dans lequel on se plonge avec douleur pour se signer [...] peut aussi accueillir des corps nus et hilares, pour une baignade nocturne et festive". La même activité peut donc être épanouissante si elle est faite juste pour le fun (la dimension "festive" neutralise le froid), ou douloureuse et ridicule si elle est vécue comme une épreuve religieuse, une expérience de foi (et la caméra se fixe sur le corps grassouillet d’un jeune garçon qui grimace, opposé aux corps athlétiques des stolbystes).

Tout engagement collectif, patriotique, politique ou religieux, apparaît donc comme dérisoire face aux activités individuelles "festives" ou hédonistes. Les stolbystes sont fiers d’être des happy few, réunis dans le mépris des manants et la fierté de leur liberté, que la séquence finale célèbre, en une véritable apothéose : une escalade nocturne, à la lueur de lanternes et lampes de mineurs, nous conduit au sommet d’une roche où on peut lire, peint en blanc, le mot Liberté - on ne manque d’ailleurs pas de nous informer que l’inscription ne date pas de 1917, mais de 1899 - et les fiers stolbystes la repeignent, pour qu’on puisse la voir "depuis le Kremlin". Cette séquence illustre bien l’appréciation de Libération, pour qui le film confronte "l’esprit séditieux des stolbystes aux vues de flots humains massés dans les rues de la ville pour des simulacres de manifestations libres [...] à seulement quelques kilomètres et à vue de ces cimes si fragilement émancipées" ! Mais personne ne menace ces pseudo-dissidents qui gesticulent loin de toute réalité.

Toutes ces actions d’audace puérile sont ponctuées de séquences statiques, et indigentes, où des stolbystes ruminent des réflexions fumeuses sur la liberté, d’où n’émerge pas d’autre claire revendication que celle de la libre disposition de ces isbas construites sans permis, qui constituent une privatisation de la montagne, et dont ils s’indignent que les autorités les fassent parfois démolir.

Mais qui sont donc ces stolbystes ? On nous montre avec complaisance leurs rites, leurs moments de détente en musique, leurs soirées avec fabrication de pelmeni (ravioli sibériens), mais on ne nous dit jamais d’où ils sortent, on pourrait même croire qu’ils n’ont pas d’adresse en ville, et qu’ils ne se matérialisent que pour aller dans les montagnes. Malgré tout, on comprend bien qu’ils ne sont pas des hommes et femmes du peuple. Une stolbyste se dit employée par l’Etat, comme experte (linguistique ? juridique ?), pour définir le sens des mots litigieux (quand passe-t-on de la "liberté d’expression" à l’"appel au meurtre" ? question on ne peut plus actuelle en France, après les vagues d’arrestations et condamnations qui ont suivi l’affaire Charlie) : manifestement, ils appartiennent à la bourgeoisie intellectuelle, conçoivent leur "dissidence festive" comme une forme d’opposition à Poutine, et se sentent beaucoup plus proches des Occidentaux que de leur peuple.

En effet , le film a été réalisé grâce à une maison de production française, Petit à petit Productions, spécialisée dans les documentaires. Mais il relève d’une curieuse conception du documentaire, où l’anecdote et les témoins sélectionnés ne le sont pas comme révélateurs d’un problème plus large, comme représentatifs de toute une catégorie sociale ou d’un peuple, mais au contraire en tant qu’ils se vivent comme étant en marge de leur contexte social et historique. De Krasnoïarsk et de ses problèmes, on n’aura que quelques image dévalorisantes, simples faire-valoir pour l’héroïsation des stolbystes.

Que reste-t-il donc de ce prétendu documentaire ? Des jeux de boy-scouts adultes, concevant la liberté comme le droit de se livrer à leurs plaisirs sans entraves, filmés par une caméra brouillonne. On est loin d’un film comme La Constante, de K. Zanussi, de 1980, où la critique de la société communiste polonaise reposait sur une réflexion morale exigeante, symbolisée par la pureté de la haute montagne, - et bien plus près d’une vidéo-souvenir à se projeter entre copains (ce qui neutralise finalement les éléments de propagande, trop décontextualisés pour qu’ils fassent mouche).

On pourrait se demander quels critères président au choix des films russes, et autres (par exemple iraniens), qui passent sur les écrans français, si on ne connaissait pas déjà la réponse : seuls nous parviennent ceux qui peuvent servir la propagande et les intérêts occidentaux.

Rosa Llorens

URL de cet article 27970
  
AGENDA

RIEN A SIGNALER

Le calme règne en ce moment
sur le front du Grand Soir.

Pour créer une agitation
CLIQUEZ-ICI

Michel Boujut : Le jour où Gary Cooper est mort.
Bernard GENSANE
Le jour de la mort de Gary Cooper, Michel Boujut est entré en insoumission comme il est entré dans les films, en devenant un cinéphile authentique, juste avant que naisse sa vocation de critique de cinéma. Chez qui d’autre que lui ces deux états ont-ils pu à ce point s’interpénétrer, se modeler de concert ? Cinéma et dissidence furent, dès lors, à jamais inséparables pour lui. Il s’abreuva d’images « libératrices », alors qu’on sait bien qu’aujourd’hui les images auraient plutôt tendance à nous « cerner ». (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

« Si le Président se présente devant le Peuple drapé dans la bannière étoilée, il gagnera... surtout si l’opposition donne l’impression de brandir le drapeau blanc de la défaite. Le peuple américain ne savait même pas où se trouvait l’île de la Grenade - ce n’avait aucune importance. La raison que nous avons avancée pour l’invasion - protéger les citoyens américains se trouvant sur l’île - était complètement bidon. Mais la réaction du peuple Américain a été comme prévue. Ils n’avaient pas la moindre idée de ce qui se passait, mais ils ont suivi aveuglement le Président et le Drapeau. Ils le font toujours ! ».

Irving Kristol, conseiller présidentiel, en 1986 devant l’American Enterprise Institute

Le 25 octobre 1983, alors que les États-Unis sont encore sous le choc de l’attentat de Beyrouth, Ronald Reagan ordonne l’invasion de la Grenade dans les Caraïbes où le gouvernement de Maurice Bishop a noué des liens avec Cuba. Les États-Unis, qui sont parvenus à faire croire à la communauté internationale que l’île est devenue une base soviétique abritant plus de 200 avions de combat, débarquent sans rencontrer de résistance militaire et installent un protectorat. La manoeuvre permet de redorer le blason de la Maison-Blanche.

Analyse de la culture du mensonge et de la manipulation "à la Marie-Anne Boutoleau/Ornella Guyet" sur un site alter.
Question : Est-il possible de rédiger un article accusateur qui fait un buzz sur internet en fournissant des "sources" et des "documents" qui, une fois vérifiés, prouvent... le contraire de ce qui est affirmé ? Réponse : Oui, c’est possible. Question : Qui peut tomber dans un tel panneau ? Réponse : tout le monde - vous, par exemple. Question : Qui peut faire ça et comment font-ils ? Réponse : Marie-Anne Boutoleau, Article XI et CQFD, en comptant sur un phénomène connu : "l’inertie des (...)
93 
Le DECODEX Alternatif (méfiez-vous des imitations)
(mise à jour le 19/02/2017) Le Grand Soir, toujours à l’écoute de ses lecteurs (réguliers, occasionnels ou accidentels) vous offre le DECODEX ALTERNATIF, un vrai DECODEX rédigé par de vrais gens dotés d’une véritable expérience. Ces analyses ne sont basées ni sur une vague impression après un survol rapide, ni sur un coup de fil à « Conspiracywatch », mais sur l’expérience de militants/bénévoles chevronnés de « l’information alternative ». Contrairement à d’autres DECODEX de bas de gamme qui circulent sur le (...)
103 
Médias et Information : il est temps de tourner la page.
« La réalité est ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons est fondé sur nos perceptions. Ce que nous percevons dépend de ce que nous recherchons. Ce que nous recherchons dépend de ce que nous pensons. Ce que nous pensons dépend de ce que nous percevons. Ce que nous percevons détermine ce que nous croyons. Ce que nous croyons détermine ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est notre réalité. » (...)
55 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas | Bernard Gensane
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.