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Ukraine : La ligne rouge

Mercredi 1er juin. Colin Kahl, Sous-secrétaire à la Défense tient, au Pentagone, une conférence de presse sur les nouvelles livraisons d'armes à l'Ukraine. Il s'agit notamment du "HIMARS", système d'artillerie lance rockets multiples d'une très grande puissance et d'une longue portée (80 km). Il est destiné à contrer efficacement l'artillerie russe dans le Donbass.

Il pourrait être aussi utilisé pour envoyer des missiles à moyenne portée, capables d’atteindre le territoire russe, ce que les États Unis disent exclure. Garantie bien fragile.
Le lundi 30 mai, le président Biden avait déclaré exclure la livraison de telles armes, mais le mardi 31 mai, dans un interview au New York Times il se ravise et annonce l’envoi de ces armes, excepté des missiles de moyenne portée. Il précise que "c’est pour que l’Ukraine soit dans la position la plus forte possible en cas de négociations avec la Russie." Il s’agit donc d’une escalade, celle-ci considérable, dans la guerre indirecte qu’alimente par des flux d’armes permanents et de plus en plus lourdes les États Unis contre la Russie.

Ce 1er juin, Colin Kahl présente aux journalistes l’ensemble des livraisons d’armes étasuniennes, avec force détails, comme s’il s’agissait d’électroménager. Cela prêterait à sourire si ce n’était immensément tragique. Ces envois d’armes pourraient être faits, en silence, discrètement .Non, la provocation est manifeste et assumée. La ligne rouge est chaque fois repoussée et on veut le montrer avec bruit et publicité. Le scénario est cousu de fil blanc : chaque fois que l’Ukraine est en difficulté militaire, les États-Unis semblent lui avoir suggéré les types d’armes dont elle aurait besoin et l’Ukraine en fait alors la demande.

Où va-t-on ainsi. Dans leur évaluation de la situation, les États-Unis s’obstinent à ne pas prendre en compte le risque nucléaire, au contraire de la Russie qui rappelle ce danger sans cesse.

Un conflit régional ?

Pour nier ou minimiser le risque nucléaire, les officiels étasuniens, et avec eux tous les idéologues et propagandistes du système de production et de diffusion de l’information occidentale, veulent considérer la guerre en Ukraine comme un conflit régional. Dans ce sens, ils font, dans leurs analyses, sans cesse la comparaison avec les guerres régionales précédentes, Vietnam, Irak, Lybie, Yougoslavie, Afghanistan. Cette comparaison est fausse et cette erreur d’analyse peut donner lieu à une tragédie totale. Quand la Russie, défaite, quitte l’Afghanistan, et quand les États-Unis, défaits, quittent aussi l’Afghanistan ou d’autres pays où ils sont intervenus, ils ne subissent pas une défaite vitale et ils ne la vivent pas en tant que telle, elle ne remet pas en cause leur place dans le monde. Leur existence historique n’est pas menacée. C’est une péripétie de l’Histoire. Mais là, en Ukraine, pour chacun, États-Unis et Russie, la défaite de l’un face à l’autre, est déterminante pour sa place dans le monde. D’ailleurs, dans l’ interview au New York Times déjà citée, le président Joe Biden précisait que "l’Ukraine était "une question vitale" pour les États Unis.

Mais, en contradiction avec ce propos, la réduction du conflit en Ukraine à un conflit régional permet aux États-Unis une rhétorique de non belligérance tout en fournissant des armes. Or, autre contradiction, ils ont affirmé eux-mêmes que c’était une guerre pour "affaiblir durablement la Russie," Ils l’ont donc désignée eux-mêmes comme une guerre contre la Russie. D’ailleurs, si ce n’était pas leur guerre, s’ils n’étaient pas si profondément impliqués dans cette guerre, ils ne considèreraient pas une défaite éventuelle de l’Ukraine comme leur défaite.

C’est ce qui explique, par ailleurs, ce rapport complexe entre les dirigeants ukrainiens et ceux des États Unis à tel point qu’on finit par se demander qui a la main sur l’autre. C’est ce qui explique du même coup les rapports de l’Ukraine avec les dirigeants européens : l’Ukraine, détentrice par procuration de l’influence étasunienne, peut parler autoritairement, comme on le remarque souvent, avec les principales puissances occidentales (Allemagne, France, Italie, Espagne ), et même les admonester. Le président Zelensky va même jusqu’à quasiment convoquer le président Macron à Kiev et s’impatienter de son retard à venir. De manière générale, la sujétion totale de l’Europe à un pays non européen les États-Unis inverse complètement les rapports intra-européens. Les petits pays d’Europe de l’Est à faible PIB, alignés totalement sur la politique des États-Unis, parlent haut et fort tandis que les grands pays d’Europe occidentale ont du mal à faire entendre leur voix et exprimer leurs différends avec les objectifs de guerre des États-Unis.

En Ukraine, les États-Unis mènent une guerre quasi directe contre la Russie. Cela apparait de plus en plus clairement au fur et à mesure que les livraisons d’armes à l’Ukraine franchissent chaque fois la ligne rouge qui semblait avoir été établie pour empêcher un état de belligérance directe. Chaque escalade dans la livraison d’armes semble rapprocher d’un contact direct, un peu comme un fil électrique nu au contact d’un autre crée l’étincelle. Le contact direct, c’est la guerre entre les États-Unis et la Russie. Or une guerre entre deux puissances nucléaires ne peut être que nucléaire.

La façon graduelle avec laquelle le président des États-Unis franchit les lignes rouges, l’une après l’autre, sur la question de la livraison d’armements, est bien la preuve qu’il sait le risque de confrontation globale que cela comporte. Alors pourquoi le fait-il ? Pourquoi nie-t-il ce risque ? Comment peut-on jouer ainsi avec le sort de l’espèce humaine ?

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