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Jacques Vassal. Brassens, homme libre

Depuis quarante ans, Jacques Vassal est un des meilleurs spécialistes de la chanson d’expression française.

Après avoir publié un Brassens, le regard de Gibraltar en 2006 (ainsi que des livres sur Brel, Higelin, Ferré etc.), il nous livre une somme de 600 pages sur l’unique et inépuisable "auteur-compositeur-interprète", comme on disait autrefois.

Le grand intérêt de cette étude est qu’elle nous fait non seulement entrer dans l’oeuvre du Sétois, mais qu’elle fait également entrer le " Gorille " dans son oeuvre. Les très longs développements sur la prosodie de l’auteur de L’Auvergnat, sur ce qui fait qu’on reconnaît deux lignes de Brassens (http://bernard-gensane.over-blog.com/article-un-inedit-de-georges-bras...) aussi vite que deux lignes de Proust, sont passionnants d’empathie et d’érudition. Faisant mentir la prophétie du chanteur, Vassal a fini par pénétrer dans son oeuvre « comme dans un moulin ». Vassal pose par exemple la différence fondamentale entre Brel et Brassens : alors que Brel fut constitué par son public, qui le poussa à dépasser la persona du " Grand Jacques " des années cinquante, Brassens constitua son public dans la mesure où, comme l’avait compris Patachou, sidérée lors de leur première rencontre en 1952, tout Brassens - paroles, musiques, image publique - était présent dans son premier disque. J’ajouterai qu’on ne peut être que bouleversé par les témoignages sur l’homme Brassens, un être tout en gentillesse, en amitié, en fidélité. Et aussi sur l’auteur, travailleur acharné (les premiers jets de ses chansons faisaient quarante pages), étudiant méticuleux de la langue française, ce qui lui permit de renouer avec la vieille tradition de la poésie chantée. Quant au puriste ! Vassal nous invite à considérer, par-delà la forme résolument classique, l’utilisation que fait Brassens de certains adjectifs : funeste, humble, interlope, ingénu, tendre, sacré, brave, pauvre, mélancolique, singulier.

Pour Brassens, paradoxalement, la musique primait. Et il fut un très grand compositeur (ne pas confondre le son de Brassens avec son sens du rythme, ses mélodies et ses harmonies). Quand Sidney Bechet enregistre "La cane de Jeanne", il sait ce qu’il fait. Considérons, par exemple, comment, dans " Au bois de mon coeur " , les mots sont génialement plaqués sur une musique unique en son genre :

Chaqu’fois qu’je meurs fidèlement, (bis)

Fidèlement,

Ils suivent mon enterrement

Mon enterrement

Quant à la chute du " 22 septembre " ,

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous ,

c’est une trouvaille géniale et sobre comme la chanson française en a rarement offert.

Éric Battista, grand ami de Brassens (et par ailleurs meilleur triple-sauteur français des années soixante) a fourni à Vassal une explication lumineuse de la prise de conscience par Brassens du caractère singulier de son talent : «  Ce qui l’a sauvé, c’est que le rythme qu’il aimait, le 6/8, c’est-à -dire le tempo de la marche, allait lui servir à cadrer un peu son oeuvre. Quand il a trouvé la passage entre le 6/8 et le vers, surtout l’octosyllabe, je crois qu’il a fait une découverte majeure. »

Je voudrais insister ici sur un seul aspect de ce travail : la politique de Brassens, ses idées, ses engagements. Cette facette du grand homme a suscité bien des questionnements, bien des polémiques. Vassal souligne la caractère profondément individualiste de Brassens. Ce qui ne l’empêchait pas, dans le même temps, de se montrer plus altruiste et plus sensible aux malheurs des autres que la moyenne. Brassens n’aimait pas les antagonismes, il se « refusait à contrarier les autres et ne s’impliquait pas trop ouvertement. » Il fut peut-être avant tout un moraliste, créateur d’un univers fictif lui permettant, dans le sillage des grands fabulistes, de montrer la réalité et de suggérer des enseignements.

En 1942, en pleine guerre, Brassens écrit ceci :

Le siècle où nous vivons est un siècle pourri,

Tout n’est que lâcheté, bassesse

Les plus grands assassins vont aux plus grandes messes

Et sont des plus grands les plus grands favoris

En 1943, les aléas de la vie et sa volonté propre, font de lui un ni-ni : ni collabo, ni résistant. Il rejoint le STO et se voit affecté à Badorf chez BMW-Aviation. D’une part, il n’y montre aucun zèle, d’autre part il fait tout pour s’abstraire - mentalement, pas de tentative d’évasion - de cette condition : « Je vivais tout à fait étranger, j’étais étranger à toute réalité, c’est ce qui explique que, n’étant pas trouillard, je n’ai pas été héroïque, parce que je n’étais pas là . »

Brassens n’a pas besoin d’être fils d’ouvrier pour condamner l’exploitation de l’homme par l’homme, toute entière contenue dans un de ses premiers textes aboutis, l’histoire de ce " Pauvre Martin " qui « creuse la terre, creuse le temps » et qui, surtout, « retourne le champ des autres ».

Lucide, Brassens ne sera jamais vraiment un chanteur engagé (même si Sartre l’admirait) car, pour lui, la chanson ne peut être que consolation, sans prise avec le temps. L’attestera cette oeuvre cinglante, publiée après sa mort, sa seule chanson consacrée … à la chanson, " Honte à qui peut chanter " :

Honte à cet effronté qui peut chanter pendant

Que Rome brûle

[…] En mil neuf cent trent’-sept que faisiez-vous mon cher ?

J’avais la fleur de l’âge et la tête légère,

Et l’Espagne flambait dans un grand feu grégeois.

Je chantais, et j’étais pas le seul : "Y a d’ la joie".

[…] Et dans l’année quarante mon cher que faisiez-vous ?

Les Teutons forçaient la frontière, et comme un fou,

Et comm’ tout un chacun, vers le Sud, je fonçais,

En chantant : "Tout ça, ça fait d’excellents Français".

Ce qui domine chez lui, qu’on lui reprochera (voir " En groupe, en ligue , en procession " de Ferrat), c’est le refus viscéral de hurler avec les loups : « Dès qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons » (" Le pluriel " ).

Brassens commence à fréquenter les anarchistes en 1945. Il collabore au Libertaire. Ses écrits ne sont pas de la tisane : « Les policiers tirent en l’air, mais les balles fauchent le peuple ». Peu à peu, il s’éloignera d’eux, même s’il chantera dans les galas de la Fédération anarchiste (dont il ne prendra jamais la carte) jusqu’en 1970 (en alternance avec Léo Ferré). Pour lui, être anarchiste est une autre manière d’être moral.

Il restera inflexible dans son opposition à la peine de mort. Lui qu’on ne verra guère dans des bandes de plus de quatre manifestera contre l’exécution de Caryl Chessmann en 1960. Il ne fallait pas manquer de courage pour chanter, au début des années cinquante, en mettant en scène un juge sodomisé par un gorille :

Le juge, au moment suprême,

Criait : "Maman !", pleurait beaucoup,

Comme l’homme auquel, le jour même,

Il avait fait trancher le cou.

Gare au gorille !...

En 1968, Brassens a la mauvaise, et également très bonne idée de souffrir du mal qui le rongera toute sa vie : des coliques néphrétiques («  Que faisiez-vous en 1968 ? Des calculs ! »).

En 1972, donc en pleine agitation sociale et politique, il chante la très dérangeante " Mourir pour des idées " , un texte profondément individualiste :

Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ?

Et comme toutes sont entre elles ressemblantes,

Quand il les voit venir, avec leur gros drapeau,

Le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau.

Mourrons pour des idées d’accord, mais de mort lente,

D’accord, mais de mort lente.

En 1973, il explique à la Radio Suisse Romande qu’il voulait, avec cette chanson « prendre position pour la non-position », parce qu’il ne se reconnaissait pas « le droit de donner des conseils et d’indiquer des voies à qui que ce soit. » Politiquement, il restera insaisissable, toujours dans la pirouette, dans la douceur (quand chaque chanson de Brel se termine sur une goutte d’acide) : « Je suis tellement anarchiste que je traverse dans les passages cloutés pour ne pas avoir affaire à la maréchaussée. » Bien que nourri des grands auteurs, son anarchisme manquera toujours de netteté : « Il m’a semblé que ça semblait coïncider avec ce que je croyais penser : les idées sociales de Proudhon, et de Kropotkine, et de Bakounine, convenaient à ma nature et je les ai adoptées. A présent, dire que je les ai suivies au pied de la lettre, c’est une autre histoire. Il s’est trouvé qu’ils étaient anti-étatistes, que ça me convenait assez. Ils n’étaient pas très partisans de l’armée, ça me convenait assez. Ils n’étaient pas partisans de l’exploitation de l’homme, ça me convenait assez. Ils étaient partisans de l’égalité sociale, ça me convenait aussi. Ils étaient partisans aussi d’une certaine indépendance de l’individu en face de la société, ça me convenait tout à fait. […] Il faudrait que je puisse - et je ne le peux pas - vous expliquer ce qu’est ma morale anarchiste. C’est une espèce de respect des hommes, bien sûr ; c’est une suppression de la hiérarchie. » Ce qui domine chez lui, c’est l’hostilité aux « abstractions antihumaines ». Son positionnement étant celui décrit dans " Les trompettes de la renommée " :

Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique.

Autre constante, son antimilitarisme :

Le jour du quatorze juillet

Je reste dans mon lit douillet ;

La musique qui marche au pas,

Cela ne me regarde pas
(" La mauvaise réputation " , 1952).

Avec " La pacifiste " (texte posthume), il avait pris position contre la guerre du Vietnam :

Fasse le ciel que les grands de ce monde

Mettent un terme à cette guerre immonde

A ce massacre inutile et éhonté.

Brassens avait une sainte trouille de la mort. Il portait le prénom d’un mort de sa famille. On ne peut lui nier un vrai courage qui, par angoisse peut-être, s’est cantonné à la défense d’abstractions humaines.

Reste une oeuvre immortelle.

Paris : Le Cherche Midi

http://bernard-gensane.over-blog.com/

PS : Ohé, Jacques, long time no see !

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