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Galéano a mal à son Cuba, et moi j’ai une migraine.

All We Are Saying is Give Cuba a Chance

"Sur une vieille photo prise pendant la deuxième guerre mondiale, on voyait un homme anonyme vêtu d’une chemise blanche attaché à un poteau. Devant lui, un peloton d’exécution nazi le tenait en joue, prêt à tirer. L’homme à la chemise souriait. Je me suis longtemps demandé pourquoi il souriait."

Bonjour,

Saviez-vous, bande d’ignares, que la France avait la particularité d’avoir la Droite la Plus Bête du Monde ? Non ? Vous devriez pourtant. La Gauche française vous l’a maintes fois répété en long et en large, sur toutes les variations de la goguenardise. Ce que l’on vous a caché, par contre, c’est que nous avions aussi la Gauche la Plus Conne de la Planète. Et soudain j’ai cette étrange sensation que je viens de me faire quelques ennemis.

En Mai 68, alors que nous menions tambour battant une révolution qui exigeait la mixité des dortoirs et l’interdiction des cheveux courts pour les hommes, passage obligé pour un monde meilleur, nous prenions bien soin de lancer nos pavés à la fois sur les policiers gaullistes nazis et sur nos parents ouvriers staliniens. Touts petits déjà , nous avions un sens aiguë de l’équidistance et un certain talent pour dénoncer toute cette pourriture réactionnaire. Nous en avons profité pour découvrir que nous avions la Droite la plus bête du monde.

Évidemment, comme toute Révolution que se respecte, la notre fut en grande partie un échec et nous nous sommes retrouvés devant cette incroyable découverte comme des chimpanzés devant un Rubik’s Cube avec cette question lancinante à l’esprit : Que Faire ?

Certains ont choisi la voie de l’infiltration du camp ennemi. Comme Serge July, dirigeant maoïste en son temps et aujourd’hui patron d’un journal branché parisien. Serge était donc chargé d’infiltrer les bases arrières de l’ennemi, de monter aussi haut que possible dans les structures du pouvoir, de gagner la confiance de ces capitalistes imbéciles, et d’attendre, tel un verre de rhum cubain pris à jeun (surtout par moi), tapi dans les profondeurs des entrailles de la bête en attendant le moment propice pour frapper à la tête. A notre signal, le camarade Serge devait ensuite déclencher l’holocauste chez ces cochons de bourgeois. Le problème, c’est que la camarade qui avait le code secret est partie avec le coffre pour élever des moutons dans le Larzac et nous ne l’avons plus jamais revue. Et Serge est toujours patron de Libération.

D’autres, tels Kouchner, ancien dirigeant gauchiste aussi, ont choisi la voie du copinage. Salut ! T’es de droite, mais je te respecte, tu sais ? Tu bois un coup ? De verre en verre, des amitiés se liaient tandis que les langues se déliaient. Chaque information cruciale était notée dans un coin pour resservir au moment opportun. Lors des rassemblements autour du point d’eau à la tombée de la nuit, il fallait épier chacun de leurs faits et gestes pour mieux les imiter. Il fallait adopter les moeurs du tribu ennemi, apprendre leur langage, se faire accepter par le mâle dominant. Et, surtout, serrer les dents pendant la saison des amours lorsque le mâle dominant était en rut. C’est ainsi que nous avons perdu bon nombre de valeureux camarades.

D’autres, comme Rocard, ont choisi la voie de la séduction. "Je vous répète que je suis de gauche, que nous n’avons rien en commun, même que je me présente aux élections contre vous. Cela dit, je suis d’accord avec certaines de vos idées." Sympa le mec. Il a fini par être tellement d’accord avec les idées des autres qu’il ne lui est resté plus que l’étiquette "de gauche" collée sur le front. Puis la date de péremption est passée, puis on l’a oublié.

D’autres ont choisi la voie de la modernité. La gauche "moderne" c’est la gauche dont toute l’idéologie, si on peut l’appeler ainsi, se résume à une seule phrase : "faut vivre avec son temps". C’est ainsi que la gauche moderne se modernise en se rapprochant de la droite la plus ringarde.

D’autres ont choisi la "troisième voie". Ceux-là ont raté la sortie sans avoir jamais trouvé l’entrée. Tels des automobilistes imprudents, mais fiers, ils n’osent avouer leur égarement. "Nous, perdus ? Pas du tout, nous admirons le paysage, c’est tout. Merci quand même." Bien entendu, on les retrouvera à l’aube congelés dans leur véhicule recouverte par une avalanche. L’Histoire en marche.

Tous ont au moins un point en commun : le "prise de distance avec les erreurs du passé". Les erreurs en question étant généralement celles des "autres", cela va de soi. Leurs propres "erreurs", lorsqu’ils les reconnaissent, sont généralement assimilées à des "erreurs de jeunesse". A l’immaturité quoi. Leur leitmotiv est "seuls les imbéciles ne changent pas d’opinion". Et on oublie trop souvent de citer la fin de la phrase : "... mais seuls les salopards s’en vantent".

Ce qui est gênant dans cette prise de distance, c’est l’abandon qu’elle suppose des camarades disparus, auteurs présumés de ces fameuses erreurs du passé. C’est aussi cultiver le risque, bien mérité du coup, de se voir soi-même renié par ceux qui suivront. Les erreurs du passé ne sont jamais finalement que des politiques du présent aux yeux des générations futures.

Mais la réalité est pire que cela. Car en fait, cette prise de distance n’est le plus souvent qu’une concession faite à l’idéologie dominante du moment. Pas toujours, mais le plus souvent quand même. Il est certain que cette attitude peut provoquer des dégâts politiques : absence de repères historiques, abstraction de la culture, que sais-je encore. Mais là où elle provoque un crime contre lèse-générations, c’est lorsqu’elle s’applique au présent. De manière "préventive" quoi...

En plein milieu d’une des plus sévères expressions d’impérialisme mondiale des Etats-Unis, certains intellectuels et certaines organisations de solidarité (j’ai failli mettre des guillemets) n’ont rien trouvé de mieux que d’affirmer, au sujet de Cuba, leur "opposition à la peine de mort". J’entends d’ici les applaudissements dans les couloirs de la mort au Texas et le cliquetis des menottes. D’autres n’ont rien trouvé de mieux que d’affirmer leur désapprobation de l’arrestation d’une dizaine de hurluberlus pseudo-journalistes et amis-amis avec ceux de Miami. Des "arrestations arbitraires", disent-ils. J’entends d’ici les applaudissements à Guantanamo et le cliquetis des menottes. Et surtout, j’entends les rires étouffés des fascistes à la Maison-Blanche et le cliquetis des armes.

Entre quarante-cinq ans d’histoire (au minimum) et un communiqué auto-rassurant, beaucoup ont préféré choisir ce dernier. Je ne suis pas certain que l’histoire retienne que telle ou telle célébrité, que telle ou telle organisation ait exprimé son "opposition à la peine de mort partout où elle s’applique tout en condamnant la politique agressive des Etats-Unis, etc". Non, l’histoire retiendra que Cuba a été "lâchée par les siens", et vos précautions oratoires n’y changeront rien. D’ailleurs, c’est bien ainsi que la presse de Miami et d’ailleurs sont en train de présenter les choses.

J’en ai assez de voir la souffrance, la générosité, la grandeur et le courage du peuple cubain passer derrière les expressions obligées d’une pseudo-objectivité de quelques-uns, et qui n’intéressent au fond que leurs auteurs.

Camarades, en vérité je vous le dis : ne vous forcez pas, personne ne vous en remerciera. Si votre "opinion" avait le moindre crédit médiatique, cela fait déjà longtemps qu’on vous aurait invité sur les plateaux de télévision pour exprimer votre point de vue. Seulement voilà , votre point de vue, ils s’en fichent. Ici, vos "communiqués" n’auront d’écho que dans les chambres d’accusation.

En faisant fi d’autres réalités que les siennes, des conditions historiques particulières, des particularismes forcément locaux, elle induit une mise en abîme qui mérite être sérieusement considérée : qu’aurions-nous fait à "leur" place ? Bien-entendu, je parle d’un "nous" qui aurait vécu la même histoire, vécu les mêmes expériences, souffert les mêmes souffrances, remportés les mêmes victoires et, surtout, courant les mêmes risques.

Oui, qu’aurions-nous fait à leur place ?

Ne pas répondre à cette question revient à enterrer vivants tous ces autres "moi" qui luttent dans tous les coins obscurs de la planète, dans les conditions qui ne sont pas les miennes mais les leurs.

* * *

Je dois vous avouer quelque chose : j’ai été un militant du Parti Communiste Français. Ne partez pas, je vous en prie.

Dans ma cellule (c’est comme ça qu’on appelle la structure de base du Parti, pour ceux qui n’ont pas connu...), il y avait un vieux militant. Difficile de trouver plus caricatural. Genre classe ouvrière version Front Populaire. Il portait son sempiternel bleu de travail usé, de gros godillots en cuir ridé et un béret noir. Ses ongles étaient noirs. Son regard aussi. Appelons le Henri.

J’adorais prendre Henri pour cible lors de ces réunions où je brillais par mes traits d’esprit, menant la vie dure à tous ces Staliniens de service. Henri gueulait lorsque je me présentait aux réunions avec des revues gauchistes. Je le traitais de vieux con. Lorsque les débats traînaient un peu, Henri entrait en somnolence et sa tête se penchait de plus en plus vers l’avant. Une fois sur deux, voûté sur sa chaise, son front heurtait légèrement la table en bois. Ca me faisait toujours rire.

Henri me détestait et il faut bien dire que le sentiment était réciproque.

Henri avait commencé à travailler à l’age de 16 ans. Il avait connu la Guerre. Il travaillait plus de 45 heures par semaine. Il allait travailler en mobylette, qu’il vente ou qu’il neige, avec sa gamelle accrochée au guidon. Sa femme était morte d’une longue maladie. Henri n’avait pas eu d’enfants. A de très rares occasions, il m’était arrivé de me rendre chez lui, pour récupérer du matériel ou parce qu’une réunion s’y tenait. Henri vivait dans une deux pièces qui suintait l’ennui, le conformisme. Meubles en formica, napperon sur la table, protège-tête sur les fauteuils. Chez Henri il n’y avait qu’un seul bol, une seule assiette, un seul verre. Tout le résumé d’une fin de vie en solitaire. Henri n’avait rien d’un flambeur.

Quant à moi, j’avais à peine vingt ans, j’étais jeune, j’étais beau, je gagnais déjà trois fois son salaire, et j’étais un parfait petit con.

Henri a tout juste réussi à atteindre l’age de la retraite avant de nous quitter définitivement. Je dois avouer que je n’ai pas été à son enterrement et je ne crois pas qu’il y avait beaucoup de monde ce jour-là .

Henri avait participé à la résistance anti-nazie. Henri avait risqué les plus belles années de sa vie pour m’offrir le luxe de me pointer avec des revues gauchistes et de me foutre de sa gueule. Le plus étonnant, c’est que Henri ne m’ait jamais craché à la figure. Henri avait tout d’un perdant à cette époque-là , mais la vérité est que c’est lui qui a finalement gagné. Aujourd’hui j’y repense souvent. J’aimerais pouvoir retourner dans le passé, attendre le moment précis où sa petite tête grise s’approche dangereusement de la surface de la table et, d’un geste ample et fier, tel un mousquetaire du Roy posant sa cape sur une flaque d’eau pour protéger les fins chaussons d’une belle, j’aurais glissé un petit coussin. Oui, dors en paix, Henri, tu l’as bien mérité. L’Histoire t’absoudras, toi aussi.

Vous ne voyez pas où je veux en venir ou vous ne voulez PAS voir où je veux en venir ?

Fucking "prise de distance" mon cul, oui.

* * * *

Récemment le fameux écrivain Eduardo Galéano, l’auteur de l’indispensable et inégalé "Les Veines Ouvertes de l’Amérique latine", le genre de livre qu’il faut absolument avoir lu, (personnellement, je ne l’ai jamais lu, je répète ce qu’on me dit) a écrit un article où il déclarait "qu’il avait mal à son Cuba", ou quelque chose comme ça. Mouais... il m’arrive d’avoir mal à la tête sans pour autant avoir envie de m’en séparer. J’aime bien ma tête, même pendant ses migraines. De toute façon, je n’en ai pas d’autre en réserve.

Cela fait vingt ans que j’ai moi-même mal à mon Cuba. Mal d’assister à des "prises de distance" gourmandes, si faciles lorsqu’elles sont prises d’ici. Mal de voir ces camarades, ces autres "nous", batailler sur tous les fronts, économiques, politiques, sociales et militaires. Mal de voir ces rêves, qui mériteraient une chance, se faire briser par des plus forts qu’eux, des plus forts que moi.

Qu’on laisse Cuba tranquille pour commencer. Le reste, nous en reparlerons après. "Donnons à la Paix une Chance" disait la chanson que nous chantions encore récemment. "Donnons à Cuba une Chance" sera ma nouvelle rengaine.

Nous vivons la fin des certitudes ? Tant mieux. Alors place aux convictions.

A cette croisée des chemins de l’Histoire, rien, je dis bien rien, ne me feras dévier de mon trajectoire. Pas ici, pas maintenant. Et ce pour une raison bien simple : j’ai enfin fini par comprendre pourquoi l’homme sur la photo leur souriait.

Viktor Dedaj
"celui qui tombe du coté où il penche"

2 avril 2003

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