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Capitalistes de tous les pays...

Vous pouvez avoir des intérêts divergents, voire incompatibles car antagonistes. Mais ce qui vous unit c’est une destinée et une foi communes. À vos yeux rieurs, la fin justifiera toujours tous les moyens. Vous êtes faits d’airain. En dehors de vos pairs, les autres ne sont que des individus dénués de personnalité, de conscience, et tout juste bons à être exploités et divertis jusqu’au trépas.

Soyez fiers, capitalistes, mes frères, le Monde appartient aux meilleurs. Vous êtes l’Humanité en marche, pendant que la masse se vautre dans l’ignorance, l’inertie et la passivité.

Parfois vous doutez, vous redoutez la chute, car vous n’ignorez pas que la Roche Tarpéienne reste proche du Capitole. Votre position enviable est fragile, car la vie elle-même est fragilité. Jusqu’où ne pas aller trop loin ? Telle est la question qui bride vos ambitions. Il y a ces hordes barbares. Tous ces miséreux qui méconnaissent jusqu’au prix d’un costume griffé, tous ces alcooliques qui n’ont pas lu L’assommoir, tous ces fainéants qui sont incapables de jouir du superflu, tous ces illettrés qui ignorent jusqu’à ‘‘l’effet de levier’’, tous ces mauvais qui ne sont pas compétitifs. Tous ceux-là et tant d’autres forment une masse terrifiante : ils pourraient vociférer leur haine, cracher leur envie, ils pourraient vouloir reprendre violemment ce qui leur a été subtilisé avec industrie et habilité. Heureusement vos réseaux sont comme des mycéliums, ils se sont immiscés partout.

Capitalistes, il est grand temps que vous exposiez ouvertement, à la face du Monde, votre manière de voir, vos buts et vos tendances. D’autres ont déjà commis leur manifeste, il est grand temps d’écrire le vôtre.

La société entière se scinde de plus en plus en deux grands camps : les possédants et les possédés.

Le capitalisme ne peut se survivre qu’en révolutionnant en permanence, il doit savoir se dérober à ceux qui pourraient s’organiser : bouleversement constant, ébranlement incessant, sous couvert de la sécurité, tel doit être le quotidien du genre humain. Comme le besoin de débouchés est toujours plus étendu, le monde est devenu votre horizon. Grâce au perfectionnement rapide de tous les instruments de production, grâce aux moyens de communication, vous entraînez brutalement dans la même civilisation toutes les nations, même les plus sous-développées. Le bon marché de vos marchandises est l’arme absolue qui contraint tous les pays à faire leur, s’ils ne veulent être distancés, le mode de production et de consommation. Vous créez un monde à votre image, aidés par une production intellectuelle, au service d’une hégémonie culturelle. Les marchandises, les services ne connaissent point de frontières : vous non plus. Comme les touristes, vous venez, vous profitez et vous repartez.

Vous savez trop bien comment cela fonctionne : le salarié, ici et ailleurs, n’est qu’un accessoire de la machine, et l’on n’exige de lui que le geste le plus simple, le plus monotone, le plus facile à apprendre. Les frais qu’occasionne le salarié se limitent, à peu près, aux moyens de sa subsistance dont il a besoin pour son entretien et la reproduction de sa classe.

Vous savez conserver le coup d’avance d’autant que les exploités constituent une masse disséminée à travers le monde et émiettée par la mise en concurrence. Rares sont les situations où elle devient une masse cohérente : il arrive qu’elle l’emporte, mais ce n’est qu’une victoire passagère et limitée dans l’espace. Et puis, ce qui a été concédé d’une main peut toujours être repris de l’autre.

Les salariés ne sont pas seulement les objets du capitalisme, ils sont aussi les sujets de l’État : ils sont pris entre le marteau et l’enclume. Les capitalistes sont dans la pratique la partie la plus résolue de la société, celle qui ne cesse d’entraîner les autres ; sur le plan de la théorie, vous avez sur la masse l’avantage de comprendre clairement la marche du Monde. Vous maniez les concepts abstrus, les notions économiques plus ou moins fallacieuses, comme d’autres les outils de leur aliénation.

Votre but est toujours le même, c’est l’organisation en classe dirigeante, le maintien de la domination, la mainmise sur le plan idéologique, sur le pouvoir politique par tout moyen approprié : médias, relations, fluidification, corruption, chantage à l’emploi, chômage, conseil, publicité, pantouflage, poursuites judiciaires, guerres, voici votre panoplie.

Vous avez avec les États des relations très singulières : « je t’aime, moi non plus ». Vous pouvez avoir des intérêts communs ou propres, c’est selon les dossiers, les circonstances. En tout cas, vous avez besoin des États pour assurer votre protection, pour assurer la défense de vos intérêts, pour maintenir l’ordre social, pour récupérer des subsides, pour capter des marchés, pour « socialiser » les pertes (il arrive que la « main invisible » du marché soit atteinte d’un Parkinson), pour prendre pied sur des territoires hostiles. Pour le reste, vous voulez avoir les coudées bien franches. Malgré vos critiques, les États sont vos meilleurs garants et vos ultimes recours quand, parmi vous, trop ont « joué » à découvert (« c’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui se baignaient nus »), quand force titres foireux menacent le système de faillites en cascade (« trop gros pour tomber », dites-vous, il faut donc intervenir avec les deniers publics). Pour le reste, vous savez vous faufiler, jouer des différences de législation, de fiscalité, de règles sociales, environnementales.

Votre idéal, c’est la liberté : la seule liberté qui vaille c’est celle de la maille. Ce n’est même plus la liberté de commerce : les échanges de biens entre pays sont de plus en plus internes aux multinationales ou entre celles-ci et leurs sous-traitants ; le commerce de biens à proprement parler devient parfois minoritaire.

Capitalistes, le monde est votre représentation. La « nouvelle mondialisation » est votre nouvel horizon. Depuis quarante ans, les profits du capitalisme industriel s’essoufflent, ils ne sont pas à la hauteur de vos attentes. Vous avez repris à votre compte le terme « mondialisation » : pour le nouvel empire, celui de la finance, le soleil ne se couche jamais. Les frontières entre les pays sont à porosité variable : elles se doivent d’être ultra-perméables aux flux et reflux financiers qui circulent à la vitesse de la lumière et en continu, perméables aux échanges touristiques, semi-perméables aux échanges commerciaux en fonction des prurits protectionnistes et étanches aux personnes indésirables. Celles-ci sont originaires de contrées en guerre, pillées par les mêmes pays qui leur refusent le statut de réfugié. Bien sûr, cette « nouvelle mondialisation » est une usurpation, une nouvelle supercherie : avec la première et la deuxième révolutions industrielles, la mondialisation se fit avec une certaine libre-circulation des personnes, avec d’importantes migrations. Maintenant, votre liberté est totale quand celle des personnes est conditionnée, limitée. Comme pour le brevetage du vivant, le premier qui dépose le nom rafle le pactole. C’est vrai que vous êtes forts : vos affidés et vous, vous maîtrisez l’art de l’inversion des mots, des valeurs, des notions, de « faire prendre des vessies pour des lanternes ». L’innovation, la propagande et la contre-révolution deviennent, par un subtil renversement, le progrès, l’information et la révolution : capitalisme rime avec sophisme, quand vous stipendiez les beaux parleurs, les vendeurs d’orviétan, les brillants rhéteurs. D’une pierre deux coups : vous avancez vos « éléments de langage » et neutralisez les idéaux de vos opposants.

Vous avez d’excellents relais parmi les États, comme au sein des institutions internationales : c’est peu dire, vous avez partout placé vos gens, vous parlez aux oreilles des gouvernants d’autant plus facilement que vous parlez le même langage, et qu’ils ont fait parfois leurs classes dans vos banques, vous savez aussi remercier vos obligés après services rendus. Vous bénéficiez de la protection du droit. Vous avez tout gagné. Vous avez conquis jusqu’aux esprits. Mais toute position hégémonique reste vulnérable, car sujette à l’imprévu. L’histoire de l’Humanité est faite de civilisations disparues, d’empires anéantis, de vieilles industries dépassées par les innovations (comme si l’antidote se faisait poison), de situations apparemment acquises qui furent sans lendemain, de colosses aux pieds d’argile : comme dans tout système chaotique, l’avenir reste cet incalculable futur. La totale intrication et la sublime complexité peuvent échapper au contrôle de leurs propres créateurs, aux démiurges, à cause de leur pluralité et en l’absence de numéro 1, et, in fine, devenir un piège imparable : comme si le système finissait par ne plus pouvoir digérer ses propres mensonges, comme si trop de manipulations, de combines, d’entourloupes, de fraudes pouvaient empoisonner jusqu’au système lui-même, comme si trop d’excès tuait l’excès comme dans La grande bouffe, comme si la créature, fruit de l’Histoire et de la nature humaine, ne pouvait que dégénérer à cause de tant de vices accumulés...

Il est certain que nous sommes aux antipodes de l’épicurisme vrai (*), il est certain que nous sommes entraînés dans une course éperdue après des plaisirs factices, des chimères qui s’éloignent à mesure que l’on croit les atteindre.

Pour l’heure, la masse se contente de jouer encore les utilités, elle n’a pas compris que « la réalité s’inscrit toujours en négatif des apparences » (Hegel) et elle n’a pas saisi que l’émancipation des clients et la société permissive ne sont qu’illusions qui masquent l’aliénation bien réelle des vrais producteurs de richesses, avec d’autant plus d’efficacité que le sociétal a largement supplanté le social.

Capitalistes, vous êtes tous égaux, même si « certains le sont plus que d’autres » : il y a la classe, et l’hyper-classe, les plus petits ne sont que les commensaux des plus gros (« ce n’est pas parce que vous êtes invités au festin que vous ne faites pas partie du menu ») ; il y a les délits d’initiés, les manipulations de cours, les bilans maquillés, les produits financiers toxiques, les montages exotiques, les constellations de sociétés-écrans, la spéculation à haute fréquence, les opérations boursières agressives, sans parler des « fonds vautours » à la cruauté, à l’“ immanité ” sans bornes. En résumé, il est le droit absolu des affaires. « Quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre » dit la sagesse africaine.

Pour votre survie, pour votre perpétuation, un seul mot d’ordre :

Capitalistes de tous les pays, unissez-vous ! L’Univers reste à conquérir.

(Adaptation plus qu’approximative d’un manifeste anonyme, écrit par « deux bourgeois en rupture de ban », tiré à quelque mille exemplaires en février 1848 à Londres)

PERSONNE

(*) « Quand donc nous disons que le plaisir est notre but ultime, nous n’entendons pas par là les plaisirs des débauchés ni ceux qui se rattachent à la jouissance matérielle, ainsi que le disent les gens qui ignorent notre doctrine, ou qui sont en désaccord avec elle, ou qui l’interprètent dans le mauvais sens. Le plaisir que nous avons en vue est caractérisé par l’absence de souffrances corporelles et de trouble de l’âme.

Ce ne sont pas les beuveries et les orgies continuelles, les jouissances des jeunes garçons et des femmes, les poissons et les autres mets qu’offre une table luxueuse qui engendrent une vie heureuse, mais la raison vigilante, qui recherche minutieusement les motifs de ce qu’il faut choisir et de ce qu’il faut éviter, et qui rejette les vaines opinions, grâce auxquelles le plus grand trouble s’empare des âmes.

De tout cela la sagesse est le principe et le plus grand des biens. C’est pourquoi elle est même plus précieuse que la philosophie, car elle est la source de toutes les vertus, puisqu’elle nous enseigne qu’on ne peut pas être heureux sans être sage, honnête et juste, ni être sage, honnête et juste sans être heureux. » (Épicure, Lettre à Ménécée)

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