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Egon Krenz : "L’avenir sera le socialisme ou la barbarie"

« L’usage de la force, et nous en avions les moyens, aurait conduit à la catastrophe, »

Le dernier président du Conseil d’État de la République démocratique allemande (RDA) évoque la chute du mur, le rôle de Gorbatchev, ses relations avec Kohi, ses propres erreurs, le socialisme.

Egon Krenz vit avec sa famille près de Rostock. Notre rendez-vous a eu lieu à Berlin, dans un endroit discret, il doit prendre des précautions, n’étant pas à l’abri d’une provocation.
La presse de droite allemande le salit, l’insulte souvent.

José Fort : Vous avez été emprisonné pendant plusieurs années. Comment allez-vous ?

Egon Krenz : J’ai la chance d’avoir une famille intacte et des amis fidèles. J’ai l’espoir que mes petits-enfants réussiront ce que nous avons tenté de construire. En 1989, ce n’est pas l’idée socialiste qui a été enterrée, mais plutôt un certain modèle de socialisme. Ces années de prison ont été surtout dures pour ma famille car les attaques visaient mon honneur personnel. Je savais qu’on ne m’of ­frirait pas des fleurs. Pour une raison simple : dès son élaboration, la loi fon ­damentale de la RFA stipulait que les territoires allemands situés hors RFA devaient être récupérés, tous ceux y exerçant une fonction responsable étant considérés comme des criminels, des malfaiteurs. Je savais cela depuis longtemps. Mais je refusais et refuse toujours les accusations qui ont été portées contre moi. L’histoire me li ­bérera. Mon sort personnel importe peu. En revanche, le calvaire vécu par de nombreux citoyens de la RDA relève de l’inadmissible. Je pense à tous ceux qui ont perdu leur travail alors qu’ il n’y avait pas de chômage en RDA. Je pense à tous ceux qui ont été marginalisés. La division de l’Al ­lemagne n’était pas chose naturelle. Elle était contraire à notre histoire. Mais avez-vous remarqué que les dirigeants de la RFA ont tout mis en oeuvre pour éviter la prison aux nazis ? Moi, j’ai scrupuleusement respecté les lois de la RDA. Je n’ai commis aucun crime.

Comment avez-vous vécu les derniers jours de la RDA ?

Je ne suis pas de la généra ­tion de ceux qui venaient des camps de concentration, de la guerre, de la Résistance, de Moscou. Au bureau politique du SED, j’étais le plus jeune. Je suis un enfant de la RDA. Tous les autres avaient survécu au nazisme. J’ai exercé de nombreuses fonctions : de représentant des élèves dans mon collège, jusqu’à la présidence du Conseil d’État. Avec la disparition de la RDA, c’est une bonne partie de ma vie que j’ai enterrée.

Aviez-vous passé des accords avec le chancelier Kohi ?

Nous avions décidé d’ou ­vrir plusieurs points de passage. La date avait été fixée par mon gou ­vernement au 10 novembre 1989. Or, la veille, un membre du bureau politique, Schabowski, a annoncé publiquement, non pas l’ouverture de passages, mais la « destruction du mur ». Nous nous étions mis d’accord avec Kohl pour l’ouverture en « dou ­ceur » des frontières.

Avez-vous pensé, un moment, faire usage de la force ?

Je peux jurer que nous n’avons jamais envisagé une telle dé ­cision. Je savais qu’une seule mort aurait eu des conséquences tragiques. L’usage de la force, et nous en avi ­ons les moyens, aurait conduit à la catastrophe.

Dans un de vos ouvrages, vous vous élevez contre la réécriture de l’histoire.

Tant de choses ont été écrites... Il faut revenir à l’essentiel : sans Hitler, le nazisme, la Seconde Guerre mondiale et la réforme monétaire de 1948, l’histoire de l’Allemagne aurait pu s’écrire autrement. Le malheur du peuple allemand, c’est le fascisme.

Pensez-vous à vos propres responsabilités ?

J’y pense constamment. Je pense au fossé entre la direction et la base, au déficit de confiance entre le parti et la population. Le manque de démocratie, de débat, la différence entre la réalité et la pro ­pagande. Les plus anciens refusaient le débat direct. Une terrible erreur. 11 fallait combattre l’adversaire sur le plan des idées. Il fallait accepter la confrontation idéologique. Nous ne l’avons pas fait. Nous rencontrions de gros problèmes économiques et nous faisions comme si tout allait bien. Pour les citoyens de la RDA, les acquis sociaux étaient chose normale. Il fallait dire la vérité, montrer les difficultés, parler franchement.

Vous n’évoquez pas l’environnement international, la guerre froide, le rôle de l’Union soviétique et de Gortbachev.

J’y viens. Je l’avoue, j’ai été naïf. J’avais une grande confiance en Gorbatchev, une grande confiance dans la perestroïka comme tentative de renouvellement du socialisme. J’ai rencontré Gorbatchev, le 1er novembre 1989, à Moscou. Quatre heures d’entre ­tien. Je lui ai dit : « Que comptez vous faire de votre enfant ? » II me regarde étonné et me répond : « Votre enfant ? Qu ’entendez-vous par là  ? » J’ai pour ­suivi : « Que comptez-vous faire de la RDA ? » II m’a dit : « Egon, l’unifi ­cation n ’est pas à l’ordre du jour. » Et il a ajouté : « Tu dois te méfier de Kohl. » Au même moment, Gorbat ­chev envoyait plusieurs émissaires à Bonn. Gorbatchev a joué un double jeu. Il nous a poignardés dans le dos.

Egon Krenz, le « Gorbatchev allemand », disait-on à l’époque.

En 1989, je l’aurais accepté comme un compliment car l’interpré ­tant comme reconnaissant mon action visant à améliorer, à moderniser, à dé ­mocratiser le socialisme. Pas à l’abattre. Aujourd’hui, si certains me collaient cette étiquette, j’aurais honte.

Vos relations avec Helmut Kohl ?

Le premier entretien date des obsèques de Konstantin Tchernenko (1), à Moscou. J’accompagnais Erich Honecker et Kohl avait deman ­dé à nous rencontrer. Les Soviétiques étaient opposés à cette rencontre. Mais le rendez-vous était déjà pris à notre résidence. Nous avons vu arri ­ver Kohl. Il s’est installé et nous a dit : « Enfin, une rencontre en famille ! » Nous avons longuement parlé, puis nous avons rédigé un court texte mettant l’accent sur le respect des frontières. Mon dernier contact a eu lieu le 11 novembre 1989. Kohl m’a téléphoné, a évoqué l’ouverture pa ­cifique des frontières et m’a remercié.

Vingt après la fin de la RDA, le socialisme, selon vous, est-il mort ?

L’idée socialiste, les valeurs socialistes vivent et vivront. Je reste persuadé que l’avenir sera le socialisme ou la barbarie. Le système ancien est définitivement mort. Je considère que j’ai failli. A d’autres de construire le socialisme moderne et démocratique. Un nouveau socialisme.

(1) Chef d’État soviétique décédé en mars 1985.

José Fort pour L’Humanité

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