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Elsa Fayner. Et pourtant je me suis levée tôt… Paris, Éditions du Panama, 2007

L’avocat d’affaires de Neuilly qui dirige actuellement la France pour le seul profit de ses amis du CAC 40 nous avait prévenus pendant la campagne électorale de l’élection présidentielle : il serait le candidat de « la France qui se lève tôt » (les électeurs de Ségolène Royal étant cen-sément des adeptes de la grasse matinée).

Cette fanfaronnade mensongère a inspiré la jeune journaliste Elsa Fayner qui s’est fait recru-ter par trois entreprises du Nord pour vivre la condition des travailleurs précaires : un centre d’appel, un magasin Ikea et un établissement d’une grande chaîne hôtelière.
Cette immersion nous a bien sûr remis en mémoire l’expérience de Günter Wallraff, ce jour-naliste allemand qui n’a pas hésité, au péril de sa santé parfois, à se dédoubler totalement pour témoigner sur la face cachée du miracle économique allemand. Dans sa préface à Tête de Turc (La Découverte, Paris 1986), Gilles Perrault faisait remarquer que, pour vivre une aventure décoiffante, un pas de côté suffisait : le scoop était à nos pieds, attendant d’être ramassé. Les Terrae Incognitae sont aussi chez nous, comme l’avait déjà montré Zola avec Germinal. Rap-pelons que, dans sa descente dans le monde du dur labeur, Wallraff était allé jusqu’à se gri-mer, mais surtout jusqu’à penser comme s’il était turc : « Ali fait ceci, Ali dit que, Ali pense que etc. »

Revenons à notre avocat d’affaires, que de très mauvaises langues surnomment désormais « le présentoir à Rolex ». En mars 2007, il affirme (en contradiction avec les vraies statistiques sur la durée du temps de travail en France et sur la productivité) que notre pays « est devenu celui qui travaille le moins en Europe ». « Nous ne pouvons pas », assène alors Sarkozy, « continuer sur cette voie. […] Le travail est une condition de la liberté et de la dignité. »

La vraie droite a toujours eu le chic pour faire se culpabiliser ceux qui souffrent. Non seule-ment Sarkozy ne connaît éventuellement de la condition ouvrière que les difficultés que peu-vent rencontrer les matelots du yacht de Bolloré, mais il voudrait persuader les travailleurs que ce sont eux qui dictent leurs conditions de travail aux employeurs.
C’est pourquoi Elsa Fayner s’est levée tôt.

Dans les entreprises qui l’ont recrutée, la journaliste a pu vérifier que la proportion d’actifs au salaire minimum dans notre pays était la plus élevée d’Europe. Elle a également pu constater que si la classe ouvrière est, malheureusement, devenue un concept de plus en plus flou, les ouvriers représentaient encore aujourd’hui un quart de la population active, c’est-à -dire la catégorie la plus nombreuse, surtout chez les hommes. Cette donnée étant d’ailleurs faussée, au détriment de la classe ouvrière, dans la mesure où les intérimaires - très majoritairement ouvriers de l’industrie et du bâtiment - sont, par convention, classés dans le secteur tertiaire. C’est bien sûr dans le secteur secondaire (industries manufacturières, construction) que l’on trouve le plus grand nombre d’ouvriers. Les médias n’évoquant pas ce problème, notons qu’il existe aujourd’hui une tendance forte dans le bâtiment, qui va pourtant très bien, à sous-traiter pour réduire les salaires, les cotisations patronales, donc pour précariser les travailleurs. Cet asservissement, ces traitements de choc sont purement idéologiques car le bâtiment ne connaît pas les problèmes liés à la mondialisation.

Signalons enfin, avant de retrouver Elsa Fayner in situ, que, dans la précarisation, les travail-leurs étrangers et les femmes sont surreprésentés, ce qui s’explique à la fois par leurs diffi-cultés à trouver un emploi stable et par le fait qu’ils et elles occupent plus souvent que les hommes français des emplois non qualifiés.

Fayner est tout d’abord recrutée par la Safig, « expert des échanges et des données clients », tout bêtement un centre d’appels pour notre nouvelle recrue. Ce qui frappe au premier abord la journaliste (ce qu’elle retrouvera dans les deux autres entreprises concernées, quoique de manière différente) c’est l’infantilisation des travailleurs. Quand un télévendeur réussit une vente, il doit s’applaudir bien fort, donnant le signal à tous les autres qui se mettent à battre des mains. Comment mieux enlever l’humain aux individus ? Sûrement pas en les organisant en équipes concurrentielles et en attribuant un pot de confiture (!) au team le plus performant de la journée.

Chez Ikea, il reste sûrement quelques traces de la tradition social-démocrate suédoise. L’emploi du temps est affiché quinze jours à l’avance, on ne peut pas travailler moins de qua-tre heures d’affilée et plus de dix heures par jour. Cela dit, tous les deux mois, le journal in-tranet de l’entreprise affiche la photographie mystère d’un employé dont il faut deviner l’identité. Dingue … Leve den svensk humor ! Pas d’illusion, donc : à Ikea comme ailleurs, l’employeur gagne sur tous les tableaux en conciliant contrôle managérial et mobilisation de l’initiative et de la créativité des salariés. Les employés sont tout aussi infantilisés, piégés individualisés qu’ailleurs. Les décisions importantes sont prises par des cercles de plus en plus restreints. En outre, les salariés sont contraints de dépenser une énergie folle pour la ges-tion de leur carrière et, au niveau quotidien, de leur travail. (On observe un phénomène iden-tique dans l’université : tous les quatre ans, les laboratoires perdent un semestre à justifier de leur existence en établissant de volumineux rapports sur eux-mêmes, une auto-évaluation qui ne sert pas à grand-chose). Cette énergie improductive débouche, ce qui est le vrai but recher-ché, sur une négation infantile de la citoyenneté des travailleurs, l’incapacité à penser l’entreprise et leurs propres conditions de manière politique et, au final, sur un désengagement quant au destin même de l’établissement.

Et puis, les chefs d’entreprise qu’a connus notre journaliste savent utiliser toutes les mesqui-neries qui pourrissent la vie. Chez Ikea, la délation n’est pas un péché. Avant d’être recruté, Elsa Fayner subit le questionnaire oral suivant :

- Que faites-vous si vous surprenez un collègue qui prend un billet de 20 euros dans la caisse ?
- […] je préviens le responsable.
- D’accord, donc, là , moi je le vire. Êtes-vous prête à témoigner par écrit ?
- Je suis prête à témoigner par écrit.

Flicage, intimidation, une forme de terreur qui ne dit pas son nom. Un soir, raconte l’auteur, un serveur de l’hôtel fait une remarque : « il a lu la convention collective et, d’après le texte, les serveurs devraient avoir une bouteille d’eau en permanence à leur disposition, ce qui n’est pas le cas. Personne ne réagit. Jérôme n’insiste pas, et finit par dire que ce n’est pas grave, que c’est la vie finalement. Je demande si justement les syndicats ne sont pas là justement pour s’occuper de ce genre de choses. Jérôme me conseille de ne plus jamais prononcer ce mot. De toute façon, c’est le directeur-adjoint qui a été élu délégué du personnel. » Comme au bon vieux temps de la CFT dans les usines Citroën après Mai 68.

Le turn-over, en bon français, le taux de rotation du personnel : une des armes les plus effica-ces des entreprises fonctionnant surtout grâce à des emplois à faible qualification. Les em-ployés passent, ne s’investissent pas, ne s’organisent guère. Ce taux est estimé à 30% dans les centres d’appel téléphonique, identique à celui de la restauration rapide. Faible qualification, mais exigences démesurées en termes de diplôme : pour vendre des chaussettes, un Bac + 2 est bien souvent exigé.

Autre arme : le temps partiel. Le patronat est soutenu par Bruxelles. En 2004, le néerlandais Wim Kok, ancien premier ministre, membre d’une flopée de conseils d’administration (Shell, KLM, groupements financiers) publie un rapport pour la Commission dans lequel il écrit que « le travail à temps partiel est un facteur essentiel d’accroissement de la participation au mar-ché du travail, surtout pour les femmes. » Kok s’inscrit pleinement dans la « Stratégie de Lis-bonne » qui vise le développement de l’économie sans s’embarrasser de préoccupations socia-les. L’UNICE, l’association européenne des employeurs, qui se fait désormais appeler Busi-nessEurope (en un seul mot) et qui est présidée par le baron Seillière, partage les conclusions du rapport Kok, jugeant insatisfaisant le niveau de compétitivité de l’économie de notre continent. La Confédération Européenne des Syndicats, qui n’est pourtant pas un repaire d’extrémistes, regrette que la Stratégie de Lisbonne ne se concentre que sur l’emploi et la croissance au détriment de la cohésion sociale et du développement durable. La CES a fini par comprendre que la priorité de la Commission européenne est bel et bien la déréglementation et la baisse du niveau de vie. Notre avocat d’affaires de Neuilly est, dans ce domaine, un bon élève. Entre l’Europe et le social, Mitterrand avait choisi l’Europe (qui n’était donc pas so-ciale…). Tant pis pour nous. Un salarié européen sur trois se dit victime du stress au travail. Les affections musculo-squelettiques sont devenus la catégorie majoritaire des maladies pro-fessionnelles (8 fois plus en 2006 qu’en 1994). Sept travailleurs européens sur dix sont dé-sormais concernés par les nouvelles organisations du travail. Les rythmes se sont renforcés, la pénibilité s’est accrue. Les flux tendus sont présents dans des activités toujours plus nombreu-ses. Le travail de nuit a été banalisé, puis légalisé (avec l’assentiment de la CFDT), en atten-dant le travail dominical. Dans le même temps, la tendance à l’individualisation s’est renfor-cée. Le salarié doit mobiliser ses compétences propres dans le cadre d’objectifs personnalisés. La polyvalence soumettant les travailleurs à des situations uniques, les risques et les résultats sont individualisés, tout comme les salaires " au mérite " . « Les avantages associés à un em-ploi stable - mutuelle, comité d’entreprise, intéressement, participation, facilités pour réaliser un emprunt ou louer un appartement etc. - dont ne bénéficient pas les intérimaires, les ap-prentis, ni les salariés en CDD qui, pourtant, effectuent exactement le même travail, contri-buent également à dynamiter toute base collective. »

Mais le capitalisme financier, contrairement à ce qu’ont toujours voulu nous faire croire ses thuriféraires, c’est la politique à courte vue. Elsa Fayner réfléchit avec beaucoup de lucidité aux effets pervers du temps partiel : « Je me demande toutefois si le travail à temps partiel et en contrat de courte durée est vraiment compatible avec une forme d’organisation qui insiste sur le travail d’équipe, la responsabilité et la polyvalence. Comment cette demande d’investissement, cette exigence de participation peuvent-elles s’accommoder de flottements dans les statuts d’emploi et d’incertitudes sur leur évolution à moyen terme ? Comment cette coordination fine entre membres d’une équipe de travail est-elle possible lorsque voisinent des salariés sur contrat à durée déterminée, des intérimaires et des employés plus stables ? Pour un salaire de temps complet, deux temps partiels permettent de mobiliser quatre bras au lieu de deux. Il y a moins de risques qu’ils tombent tous malades en même temps. »

Il faut dire que tout a été fait pour favoriser le temps partiel, comme l’allègement des cotisa-tions sociales entre 1992 et 2000. La grande distribution, la restauration ont alors embauché massivement. On est passé de 1,6 million d’actifs à temps partiel en 1980 à 4 millions en 2002. En 2005, on comptait 17% de temps partiel, quatre fois plus chez les femmes que chez les hommes. Ce temps partiel est rarement choisi (sept temps partiels sur dix sont imposés). En 2005, 5% des salariés de notre pays exercent plusieurs professions ou une même profes-sion pour plusieurs employeurs. Cette " pluriactivité " est synonyme de manque de qualifica-tion, de faible durée de travail et de bas salaires. Les pluriactifs - le plus souvent des pluriac-tives - sont assistantes maternelles, aides ménagères, aides à domicile. Un salarié sur trois rémunéré sur la base du SMIG travaille en fait à temps partiel. Un quart des travailleurs pau-vres touche moins de 480 euros net. On imagine sans peine à quel point la vie au quotidien de ces salariés est pénible : impossibilité de choisir la date de ses congés, appréhension face à la demande d’un congé de maladie, impossibilité de prévoir l’avenir à moyen terme. Or, nous dit Elsa Fayner, le mauvais équilibre personnel des employés à des conséquences néfastes sur l’entreprise qui tire sur la corde juste avant qu’elle se casse. Le temps partiel a de beaux jours devant lui car « il se situe dans des secteurs où il représente une forme de gestion permanente de la main-d’oeuvre (commerce, nettoyage …). La probabilité de passage d’un emploi à temps partiel à un emploi à temps plein ne cesse de se réduire. La carrière salariale est, de ce fait, limitée, les droits sociaux ouverts par l’emploi sont parfois inexistants (accès à la formation continue, complémentaire santé) ou faibles (retraites ou assurance-chômage). »

Dans les chaînes hôtelières, le CDI reste, pour l’instant, la norme (9 salariés sur 10). Cela n’empêche pas la difficulté du travail. Fayner s’appuie sur les recherches du sociologue Serge Paugam (Le salarié de la précarité, PUF) pour qui la précarité peut aussi se définir sous l’angle de l’insatisfaction au travail : tâches sans intérêt, faible rétribution, absence d’avenir dans l’entreprise, non-reconnaissance des efforts accomplis.
La classe ouvrière n’ira pas au paradis. Elle est assommée. N’en déplaise à l’avocat d’affaires de l’Élysée (je rédige ces lignes en ayant sous les yeux un titre du Monde.fr du 27/03/08 : « Le nom de M. Sarkozy est cité dans un dossier de détournement de fonds »), deux actifs sur dix travaillent plus de quarante heures par semaine et près de trois sur dix ont des journées de plus de dix heures. Plus de la moitié des salariés déclare faire des heures sup-plémentaires non payées. Pendant ce temps-là , on n’a jamais mangé autant de petits-fours au ministère de la Justice du mannequin de Dior, et notre vaillant président a décidé d’intensifier notre effort de guerre en Afghanistan…
Le rêve des Seillière européens (les vrais patrons, ce sont eux, pas ceux à qui on prête des yachts ou des villas de luxe) est en train de se réaliser : chaque travailleur sera en fait artisan de lui-même (y compris dans la défunte fonction publique), employé uniquement sous contrat, sans convention collective et sans " charges " patronales. Le contexte de chômage durable et massif étant ce qu’il est, les employeurs sont en position de force et ne courent pas grand ris-que, relayés qu’ils sont par des Kok et des Sarkozy, à imposer leurs normes aux salariés isolés et précaires.

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