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Grève de la faim dans le Mercantour

Pendant quatre jours, Catherine Bisotto-Bois a dû faire la grève de la faim devant la mairie de Belvédère pour poursuivre son activité d’éleveur. Elle l’a suspendue le vendredi 21 mars après que le maire se soit engagé devant la gendarmerie à signer un nouveau bail de location des estives communales. Ce conflit illustre à merveille la pression exercée sur les derniers paysans dans le parc national du Mercantour.

La vie rurale a du mal à résister dans l’arrière pays niçois. « Les meilleures terres agricoles de Belvédère sont couvertes de résidences principales ou secondaires. Quant aux planches (1), elles sont toutes en friches » raconte Catherine Bisotto-Bois, la cinquantaine, enracinée au village depuis plusieurs générations. Il reste une demi douzaine d’éleveurs à Belvédère. Les exploitations se sont modernisées, mais ils pratiquent toujours l’élevage à l’herbe qui entretient la biodiversité. Les locations d’estives se pratiquent parfois par appels d’offres dans les vallées, pour les biens privés comme pour les biens publics. Autrefois, elles se faisaient au su et au vu de tous. À Belvédère, ce n’est visiblement plus le cas.

L’embrouille

Catherine élève des chevaux Merens sur les terres communales de Belvédère dont la location est régulièrement reconduite depuis son installation. Ses baux sont arrivés à terme en 2011 mais la mairie a oublié de les renouveler. Quelques jours avant les élections municipales, elle découvre qu’une bonne partie des terres communales qui lui étaient attribuées risquaient d’être accordées à une jeune agricultrice d’une vingtaine d’années. Le maire, Paul Burro (DVD), se défend : il n’y est pour rien, c’est « la DDTM (Direction départementale des territoires et de la mer) qui a donné son accord » au dossier dès le départ mal engagé. La jeune éleveuse héritait de 18 hectares de terres incultes, empierrées, en fond de vallon, qui plus est enclavées dans d’autres estives... Reconnaissant l’erreur, les services de l’État, la chambre d’agriculture et la mairie ont voulu attribuer à la jeune agricultrice une cinquantaine d’hectares, prises malheureusement sur une partie des terres de Catherine Bisotto-Bois. Sans la prévenir dans les délais prévus par le code rural (2).

L’ombre du Parc national du Mercantour

Acculée, l’éleveuse lésée plante sa tente devant la mairie le 17 mars et entame une grève de la faim. Elle y restera jusqu’au 21 après avoir reçu le soutien des éleveurs de la région, de sa famille, des amis, et de son père de 80 ans venu de Nice pour lui dire « ne lâche rien ». Dans ce village de 690 habitants où tout le monde se tutoie, « il aurait suffi de mettre les éleveurs dès le début autour de la table pour résoudre le problème » assure Catherine Bisotto-Bois. D’autant que les deux agricultrices se sont vite entendues, et que la chambre d’agriculture cherche un nouveau point de chute à la plus jeune.

Le maire reconnaît qu’il n’est pas éleveur et que les conseils de l’État sont bienvenus dans l’attribution des baux. Il n’ignorait pas que Catherine Bisotto-Bois avait remporté le « Concours des prairies fleuries transfrontalier Mercantour-Marittime » de 2013 avec la mention « conservation et connaissance de la biodiversité » grâce à son travail. Mais l’avis du chef de secteur du parc national du Mercantour l’a emporté. « Il m’a dit : on ne lui donne qu’une parcelle car elle ne pâture jamais sur l’autre. Moi je ne connais pas le terrain, je fais confiance au parc ». En réalité, le parc avait déjà convenu que cette moitié d’estive servait à alléger l’estive principale dans les périodes de sécheresse. Le chef de secteur en question renvoie toute interview vers son directeur, lequel ne s’exprime pas avant les élections par devoir de réserve.

Exclure les hommes

Il suffit de lire la charte du parc national du Mercantour (3) pour voir sa véritable vocation : le « tourisme durable » axé sur la vie sauvage. Le loup y est mis en valeur et strictement protégé. Depuis 2005, des milliers de visiteurs défilent chaque année au Centre du Loup de Saint-Martin-de-Vésubie. Pour ne pas déranger la faune sauvage, la création de voies d’accès est évitée (P 34). Pour les randonneurs, il n’est pas question de sortir des sentiers balisés. Des réserves intégrales, interdites à tous pour « limiter durablement l’action de l’homme sur les écosystèmes » (P38), ont été créées. Et la charte en prévoit deux nouvelles d’ici 2025.

La vie sauvage est sublimée, l’homme doit s’effacer. En respectant les normes de la « wilderness » (vie sauvage), le parc national du Mercantour espère rejoindre la douzaine de parcs nationaux européens labellisés « Pan Parks », une organisation hybride créée par WWF et le groupe privé Molecanten, une société néerlandaise d’hébergement touristique. Avec le soutien de l’Europe et de l’UICN.

Haro sur le pastoralisme

Les éleveurs, qui ont toujours entretenu ces espaces restent dans l’ombre. « Bien qu’il s’en défende, le parc national du Mercantour lutte contre le pastoralisme. La superficie des estives a diminué de moitié et les prix de location ont été multipliés par trois » explique Xavier Worbe, directeur de la Chambre d’agriculture des Alpes-Maritimes. S’y ajoute parfois une forme de harcèlement personnalisé, comme l’obligation d’installer des clôtures en altitude sur les estives. Une obligation du parc à la charge des éleveurs, totalement incompréhensible car les clôtures ne résistent pas aux chamois. Et empêche le troupeau de s’échapper lorsqu’il est attaqué par le loup.

Catherine Bisotto-Bois qui a perdu une dizaine de chevaux depuis les années 90, les voit « descendre à toute allure lors d’une attaque pour se réfugier chez nous ». La conduite des éleveurs est dictée par le parc (objectifs VI, VIII et IX) qui s’arroge la supériorité de l’expertise sur le savoir-faire paysan. Ce mélange d’idéologie coloniale et de pensée écologique a fait des ravages dans les parcs nationaux créés dans les colonies de l’empire britannique et français (du 17ème au 20ème siècle), tout comme dans les parcs américains créés après la guerre de Sécession (4). Partout il s’est traduit par la spoliation des populations de leurs biens communs. Partout il a abouti à l’appauvrissement de la biodiversité. On comprend difficilement qu’autant de communes (21sur 28) aient signé la charte d’adhésion au parc, sachant que la zone d’adhésion doit se conformer à la réglementation du cœur de parc.

Main basse sur les biens communs

Les parcs nationaux ne sont pas que des produits touristiques. Depuis les accords de Marrakech signés en 1994 lors de la création de l’OMC (organisation mondiale du commerce), la nature devient une extraordinaire ressource à exploiter. Les industries pharmaceutiques, cosmétologiques, agro-alimentaires tirent profit des ressources génétiques des plantes, des animaux, en y déposant des brevets (Accord sur la propriété intellectuelle dit ADPIC). Voilà pourquoi le moindre brin d’herbe est recensé et qu’il ne faut pas le piétiner. L’Accord général sur le commerce des services (AGCS), privatise absolument tout y compris les savoir-faire, les paysages, les biens communs...

Björn Stigson, président du conseil mondial des entreprises pour le développement durable (World Business Council for Sustainable Development), déclarait en janvier 2000 qu’il fallait privatiser les biens communs pour les soustraire à la « tragédie » de leur surexploitation. « Ce dilemme a été historiquement résolu par la privatisation des terres communales (en Grande-Bretagne, au 18ème siècle, par l’Enclosure Act) : bien que ces enclosures se soient traduites par des coûts sociaux élevés et des troubles importants pour les perdants, une fois que les biens communs ont été privatisés, ils ont été mieux gérés... » (5). En outre, les parcs nationaux, inscrits comme actifs naturels dans les comptabilités nationales, peuvent servir de monnaie d’échange en cas de dette de l’État. L’Espagne en sait quelque chose : son gouvernement a vendu le domaine de l’Almoraima (Sud de l’Andalousie) qui faisait partie du parc naturel de los Arconocales. Enfin, les parcs nationaux entrent dans les marchés financiers du carbone et de la biodiversité.

La terre est une entreprise

La politique mondiale environnementale a été construite depuis les années 70 pour répondre à la crise industrielle en exploitant de nouvelles ressources. Deux personnages incontournables de cette politique illustrent l’implication du monde des affaires dans cette politique. Maurice Strong, qui doit sa fortune au pétrole et à la finance, en a été le stratège incontournable.

On lui doit le premier sommet de Stockholm de 1972, la création du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), la transformation de l’UICN en une véritable agence de l’ONU, le sommet de Rio organisé en 1992 avec son ami Stefan Schmidheiny en cavale depuis sa condamnation à 18 ans de prison (6)... Ce dernier a créé le WBCSD (conseil mondial des entreprises pour le développement durable) qui regroupe les plus grandes entreprise souvent très polluantes. Cet organisme est la principale source d’inspiration de la politique environnementale élaborée par l’UICN et l’ONU. Maurice Strong déclarait en 1996 en Corée, qu’il fallait gérer la terre comme une entreprise (7). Tout est dit.

Le conflit de Belvédère pourrait bien être appelé à se généraliser.

Françoise DEGERT

»» http://blogs.mediapart.fr/blog/francoise-degert/220314/greve-de-la-fai...

NOTES :

1 – terrasses cultivées, appelées également restanques dans le Midi.

2 – Code rural, Livre IV sur les baux ruraux, section 8, droit de renouvellement et de reprise, articles L411-46 à L411-68.

http://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idSectionTA=LEGISCTA000006...

3 – Charte du parc national du Mercantour.

http://www.pyrenees-pireneus.com/Parcs-Reserves/France/Parcs-Nationaux...

4 – Il faut lire et relire « Nature sauvage, nature sauvée ? Peuples autochtones, aires protégées et conservation de la biodiversité » écrit par Marcus Colchester du World Rainforest Movement.

http://www.pyrenees-pireneus.com/Environnement/Etudes-Rapports-Reflexi...

5 – « Biodiversity And Mitigation Actions - Time To Engage Business Fully In The Biodiversity Challenge ». By Björn Stigson, President of the World Business Council for Sustainable Development, January 2000.

http://oldwww.wbcsd.org/DocRoot/QpPOqrpmSSuX0F7YfpEC/BDMitigation.pdf

6- « Schmidheiny ou la farce du développement durable » par Serge Latouche.

http://www.journaldumauss.net/spip.php?article891

7- « In addressing the challenge of achieving global sustainability, we must apply the basic principles of business. This means running “Earth Incorporated” with a depreciation, amortization and maintenance account ».

« Pour aborder le défi du développement durable dans le monde, nous devons appliquer les principes de base du business. Ce qui implique d’envisager la terre sous forme d’une société anonyme avec des dotations d’amortissement et des comptes d’entretien ».

Extrait du discours de Maurice Strong, prononcé en 1996 devant l’Institut d’Études politiques internationales de Corée, à Seoul. Cette citation a longtemps figuré sur le site d’EKO Asset Management Partners (www.ekoamp.com), consacré aux investissements financiers dans le domaine de la biodiversité.


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