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[Guide de lecture] Le marxisme haïtien.

Le marxisme haïtien [1] est doublement victime de l’Occident et de l’Amérique latine. Il n’est jamais question de ces grandes thèses dans les productions de ces deux régions. En d’autres termes, la pensée marxiste haïtienne subit une exclusion systématique, malgré l’étendue de son développement conceptuel. D’ailleurs, les plus grands marxistes haïtiens ont vécu en Europe et en Amérique latine : Gérard Pierre-Charles [2] et Michel Hector [3] ont passé, comme universitaires dynamiques, plus de dix ans au Mexique, de même que Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis [4] et René Depestre [5] ont vécu en France. Ils ont même rencontré de grands intellectuels : Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Nicolas Guillén, Aimé Césaire, etc. La pensée de ces marxistes haïtiens est très rarement mise en avant par ces figures devenues au fil du temps des camarades de lutte. Le cas de l’Amérique latine reste incongru car Gérard Pierre-Charles, chercheur de haut niveau au Mexique, produit de pertinentes réflexions sur les singularités de la région latino-américaine [6]. D’autant plus que sur le plan politique, Haïti a été un acteur important des luttes de l’indépendance de certains pays de cette région. Il reste à connaître les mobiles étant à la base de cette marginalisation des pensées haïtiennes de l’émancipation.

Michael Löwy [7] publie en 1980 une anthologie du Marxisme en Amérique latine de 1909 à nos jours [8]. Dans cet ouvrage, il est question, entre autres, de José Carlos Mariatégui [9] mais non de Jacques Roumain, d’Anibal Quijano mais non de Jacques Stephen Alexis. Tandis qu’ils partagent de grandes similitudes : Mariategui, Ponce, Julio et Mella sont morts jeunes et ont embrassé les luttes contre les dictatures. Les grandes thématiques du marxisme latino-américain sont très présentes chez le premier marxiste haïtien, Jacques Roumain : les questions de la race, de la religion et des sciences sociales. « Ce sont des points où le marxisme de Jacques Roumain acquiert son droit de cité au sein du marxisme latino-américain » [10], écrit le philosophe haïtien Yves Dorestal dans son étude Jacques Roumain (1907-1944) : un communiste haïtien (2015) qui invite à faire une interprétation latino-américaine de Roumain. Tout l’intérêt de l’ouvrage de Dorestal cherche à restituer au marxisme haïtien sa place dans l’Amérique latine mais son rapport (critique) avec l’Occident est rarement évoqué par l’auteur. Je me demande : est-il possible de cerner le marxisme haïtien en dehors de son orientation anticolonialiste remettant en cause les fondements ethnocentristes de l’Occident ?

En 2007, Michael Löwy publie dans la revue « Actuel Marx » un article intitulé « Le marxisme en Amérique latine de José Carlos Mariategui aux zapatistes du Chiapas ». Dans ce pertinent texte, Löwy évoque l’argentin Juan B. Justo comme le premier lecteur du Capital. Louis-Joseph Janvier, le premier lecteur haïtien du Capital, n’a pas été cité. Dans l’ouvrage La République d’Haïti et ses visiteurs [11] publié en 1883, Janvier esquisse un déplacement critique de « l’accumulation primitive du capital ». Bien avant la traduction en 1895 en espagnol du premier tome du Capital par Juan B. Justo, Janvier relisait déjà à partir d’Haïti les grandes thèses du Capital de Marx. Janvier a participé au premier débat de marxologie axé sur la connaissance du Capital [12]. Néanmoins, Löwy reconnaît la même année (2007) le développement avancé du communisme haïtien. Dans Messagers de la tempête, ouvrage écrit avec le communiste haïtien Gérald Bloncourt, il signale le rôle d’André Breton dans les soulèvements de 1946 tout en précisant, écrit-il, « les projets insurrectionnels des jeunes marxistes haïtiens » [13]. Le communisme haïtien est valorisé au prix d’une exclusion systématique de ses grandes idées. Jusqu’en 2017, le marxisme haïtien demeure en dehors des productions latino-américaines. Dans le guide de lecture de Jeffery R. Webber [14] publié chez la revue « Période », il n’y aucune référence à Jacques Roumain et à Jacques Stephen Alexis. Ce Guide réservé au marxisme haïtien tend à combler ce vide monumental tout en reconnaissant les efforts de cette revue (Période) dans la vulgarisation de certains marxismes.

Dans le monde occidental, l’ignorance du marxisme haïtien est plus prononcée tandis qu’il a été élaboré avec lui. Deux figures nous intéressent : Perry Anderson (Angleterre) et Cédric Robinson (États-Unis). Anderson publie en 1976 [15] une histoire du développement des marxismes tout en insistant sur les innovations théoriques étant à la base de l’avènement des marxismes hétérogènes. Il souligne l’émergence de la question de la culture chez ces « marxistes occidentaux » mais passe sous silence Jacques Roumain qui, dès les années 1930-1940, s’intéresse à la culture et à l’ethnologie. Cette absence de Roumain et d’Alexis est aussi présente chez Cédric Robinson, auteur de Black marxism : the making of the black radical tradition (1983). De l’Angleterre aux États-Unis, le marxisme haïtien brille par son absence souvent calculée. Comment comprendre à partir d’Haïti cette double marginalisation ? Peut-on l’inscrire dans le vaste projet de l’historiographie coloniale ? Est-ce une façon aussi de disqualifier conceptuellement ce marxisme caribéen ? Qu’en était-il en Haïti ?

La situation n’était pas différente en Haïti : la pensée marxiste haïtienne n’était pas valorisée et ses figures intellectuelles étaient stigmatisées au prix d’une certaine militance. Depuis 1946, on a reproché à beaucoup de communistes marxistes leur couleur de peau. « Ils font de la politique, pas de la recherche », avançaient certains intellectuels de renom. Ainsi, la pensée marxiste haïtienne est souvent déclarée inexistante à cause, disent-ils, de son faible niveau de développement conceptuel. Elle serait, à leurs yeux, une pensée militante dépourvue de concepts et d’originalités. Ainsi, il y a très peu de travaux qui ont été fait là-dessus. Au lieu de se lancer à la lecture du corpus de la pensée marxiste haïtienne, les intellectuels haïtiens rejettent l’un des moments les plus prolifiques du pays. La tradition marxiste haïtienne comporte de véritables œuvres pertinentes, aptes à expliquer au regard du matérialisme dialectique et historique, le réel haïtien. L’un des objectifs de ce Guide est de vous inviter à lire le corpus de l’un des marxismes non occidentaux les plus riches et originaux
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Le marxisme haïtien débute avec de véritables questions singulières au regard critique des œuvres de Marx. Jacques Roumain croise depuis les années 1930-1940 le marxisme aux questions environnementales, ethnologiques, littéraires et géographiques. Gouverneurs de la rosée (1944) décrit l’urgente nécessité de lutter contre les catastrophes naturelles. Ce roman reste l’une des premières tentatives caribéennes à saisir les enjeux écologiques [16]. Roumain se fait anthropologue pour penser les conditions de la transformation sociale haïtienne. Il accorde un rôle révolutionnaire à la poésie et opte pour la forme-roman dans la vulgarisation de son marxisme. Il s’intéresse à l’exil comme moment de déterritorialisation stratégique pour l’élaboration de toute pensée. Étienne Charlier et Jacques Stephen Alexis s’ouvrent sur des figures féminines. Le premier a présenté beaucoup de conférences sur Cécile Fatima [17]. Quant à Alexis, il a contribué à un journal féminin dénommé « L’Escale [18] » et a accordé une place importante à la femme dans ses œuvres [19]. Ces multiples thématiques enrichissent le corpus de ce marxisme dans lequel se juxtaposent des essais, des romans, des nouvelles, des articles, des lettres et des recueils de poésies.

L’une des caractéristiques du marxisme haïtien est qu’il a été largement élaboré à l’étranger. Les grands textes de cette pensée ont été écrits ou/et publiés à l’étranger, ce qui est dû aux exactions des différents régimes dictatoriaux contre le mouvement communiste haïtien. De Jacques Roumain jusqu’à Gérard Pierre-Charles en passant par René Depestre et Michel Hector, ils ont tous vécu en exil au cours du XXème siècle. Cet exil forcé et douloureux assure une certaine liberté d’expression intellectuelle et idéologique. Malgré sa dimension traumatisante, il permet, dans une posture de recul, une compréhension plus approfondie et plus large du réel haïtien. Néanmoins, il éparpille les textes les plus importants de cette riche pensée. Pour éviter d’éventuelles persécutions du régime, les communistes-marxistes ont utilisé des surnoms pour publier leurs textes : Jacques la Colère et Bernac Célestin par Jacques Stephen Alexis, Jean Luc par Yves Montas, Jean-Jacques Doubout par Michel Hector, Jacques Landri par Roger Gaillard, Fantomas par Gérald Brisson, Ibrahim par Jacques Roumain, etc. Ainsi, des textes nous restent introuvables et parfois difficiles à authentifier, d’autant plus qu’ils ont été publiés à l’étranger. Cette situation entrave profondément la diffusion de la pensée marxiste haïtienne.

Dans les années 1930-1940 marquant l’émergence du marxisme haïtien, la société haïtienne souffrait d’une énorme rareté de textes. La visite en Haïti de certains intellectuels (Aimé Césaire, André Breton, etc) et l’Institut français d’Haïti (avec Pierre Mabille) ont facilité la circulation de certains ouvrages progressistes. Paradoxalement, le marxisme haïtien a connu pendant cette période son moment de floraison politique et intellectuelle, notamment à partir de la « révolte de 1946 ». C’est à partir de cet événement qu’on peut vraiment parler de « marxisme haïtien [20] » dans le sens d’une véritable appropriation haïtienne des œuvres de Marx et d’Engels. Roumain a posé des bases originales dont le développement conceptuel était nécessaire. La traduction haïtienne du marxisme débute avec Roumain et ses camarades, mais l’effectivité de ce projet sera prononcée pendant la deuxième moitié du XXème siècle. Le marxisme se fait haïtien quand il pose les problèmes haïtiens dans les entourages théoriques de Marx et d’Engels afin d’accoucher, en fonction de l’histoire singulière d’Haïti, de perspectives originales et universalisantes.

Ce Guide prend le risque de regrouper une pensée dispersée dont une bonne partie de son corpus reste encore introuvable. Il n’ambitionne pas de présenter une liste exhaustive et complète des œuvres des marxistes haïtiens. Il cherche plutôt à restituer au marxisme haïtien sa place dans le développement mondial de cette théorie. Ce Guide invite à revoir l’histoire des marxismes qui, de par leurs singularités, enrichissent les lectures des œuvres de Marx et d’Engels. Il n’y est pas question d’une quête de reconnaissance, mais plutôt d’une contribution à la résolution des crises du marxisme européen. Notre position vise l’introduction des marxismes caribéens dans les crises occidentales du marxisme. Haïti, terre de la radicalité politique avec la Révolution haïtienne de 1804, peut alimenter de nouvelles lectures de Marx et d’Engels. Ce Guide tend vers cet objectif en exposant les contenus conceptuels de ce marxisme caribéen débuté avec de larges ambitions politiques (contre l’occupation américaine d’Haïti, contre l’exploitation économique et contre l’absolutisme politique –dictature-).

La démarche de ce Guide mérite d’être précisée. D’abord, il englobe les textes allant jusqu’aux années 1986. C’est-à-dire il ne prend pas en compte les travaux des marxistes haïtiens contemporains, comme Raoul Peck, Rassoul Labuchim, Georges Eddy Lucien, Yves Dorestal, Anil Louis-Juste, etc. Ces intellectuels annoncent dans la pensée militante haïtienne de pertinents renouvellements qui méritent d’être développés dans une autre étude. Ensuite, ce Guide ne regroupe pas les articles de journaux. Loin de les qualifier de « textes mineurs », ils restent de véritables sources de savoirs pour ceux qui s’intéressent à la pensée militante haïtienne du XXème siècle. L’exemple du journal marxiste « La Ruche » peut en témoigner. « La Ruche » s’impose comme l’un des premiers médias des marxistes haïtiens. Des articles de Gérald Chenet et de Théodor Baker adoptent parfaitement le matérialisme dialectique. Enfin, ce guide ne vise pas tous les communistes haïtiens mais plutôt ceux qui se réclament des œuvres de Marx et d’Engels. En plus, chez les communistes-marxistes haïtiens, je tiens à faire une sélection en fonction de l’importance des œuvres. Certains marxistes comme Georges Rigaud, Gérald Brisson et Anthony Lespès ne seront pas cités à cause de la « non-disponibilité » de leurs œuvres. D’autres comme Max Hudicourt et Jean-Jacques Dessalines Ambroise sont des communistes non attachés aux idées marxiennes. On peut aussi citer Gérald Bloncourt dont l’œuvre reste singulière et plurielle : étant artiste-peintre, auteur de brillants tableaux et photos, il commence à publier des ouvrages à partir de 1986 (La peinture haïtienne, avec Marie-José).

Ce Guide insiste sur les marxistes les plus classiques et les plus novateurs dans la tradition intellectuelle haïtienne. Il ose établir une sélection en fonction de la qualité théorique de ces figures, sans négliger le côté idéologique : Jacques Roumain, Étienne Charlier, Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Michel Hector, Yves Montas et Gérald Pierre-Charles. Ghislaine Charlier aurait pu être la seule femme de cette sélection mais ses œuvres nous sont introuvables. Ces figures haïtiennes constituent ce que j’appelle le centre du marxisme haïtien. Dans les périphéries de ce dernier, on trouve les œuvres de CLR James (Les Jacobins noirs, 1938) et de Micheline Labelle (Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti, 1976). Ces deux ouvrages se trouvent de plein droit dans le marxisme haïtien, malgré leur position périphérique. D’autres œuvres restent importantes pour le marxisme haïtien sans que l’auteur se réclame des œuvres de Marx : Viejo de Maurice Casséus et Ernst Bloch de Laënnec Hurbon. Ils font partie de ce que j’appelle les marges du marxisme haïtien. Ce sont des œuvres qui enrichissent la batterie théorique de ce marxisme caribéen sans vraiment interroger le côté politique. Ces trois moments constituent la richesse d’une pensée qui a dominé toute la deuxième moitié du XXème siècle haïtien. Le côté politique du marxisme haïtien reste une victoire à étudier : les communistes-marxistes étaient parmi les acteurs les plus dynamiques contre les régimes des Duvalier. Pour respecter l’esprit conceptualisant du Guide, je tiens à présenter la dimension théorique de ce marxisme.

Ce Guide veut être digne de son nom : un moyen de vous orienter vers un objet. Il vous dicte l’horizon vers une finalité sans vraiment vous assister dans tous les choix à prendre. Il vous donne la direction afin de trouver seul les éléments constitutifs de votre objet. Un guide de lecture ne nous impose pas des ouvrages à lire mais vous propose une démarche de lecture ayant droit de fil directeur. Ce guide de lecture vous aide à vous orienter vers la découverte d’une pensée exclue des grands concerts épistémologiques. C’est une invitation de lecture des œuvres dites militantes dans lesquelles émergent de solides réflexions et de pertinents concepts. Ce Guide est un outil de travail pour les intellectuels et les militants, dans l’objectif d’approfondir eux-mêmes leur quête de la Vérité. L’idée de ce Guide nous est venue suite à nos différentes consultations de la revue Période [21] qui propose, dans une démarche de lecture, les richesses conceptuelles de beaucoup de marxismes. Malgré sa destination académique, ce Guide concerne tous ceux qui s’intéressent aux modes de production de savoirs en Haïti.

Ce Guide débute par une œuvre stratégique pour le marxisme haïtien, La République d’Haïti et ses visiteurs (1842-1882) [22] de Louis-Joseph Janvier. Ce dernier n’est pas un marxiste au sens propre du terme mais il est le premier lecteur haïtien de Marx. Cet ouvrage est un recueil d’articles rédigés pendant la deuxième moitié du XIXème siècle. Ces articles écrits à partir des années 1840 décortiquent la conception raciste et eurocentrée qui traversait les écrits de certains intellectuels occidentaux, notamment Victor Conchinat qui était le secrétaire d’Alexandre Dumas père. Janvier y remet en question les idéologies de l’Occident blanc, capitaliste et chrétien. Le sous-titre « Un peuple noir devant les peuples blancs » montre l’intention de Janvier de démonter le fondement de la hiérarchie raciale. Dans ces articles, on y trouve des analyses comparatives entre les mondes ouvriers haïtiens et français, ainsi que des études approfondies sur le système économique haïtien. Il analyse notamment la question de l’itinéraire de l’ouvrier haïtien et une critique constructive du mouvement socialiste axée sur un rejet marxien du « socialisme utopique ». On y trouve également un article autour de la traduction française du Capital de Marx qui a soulevé nombre de débats : Janvier, apôtre de l’industrialisation, a relu les thèses de Marx sur l’« accumulation primitive du capital » au regard de la nature traditionnelle de l’économie haïtienne. Cet ouvrage amorce depuis 1883 la relecture haïtienne de Marx tout en esquissant de pertinentes problématiques sur la société haïtienne. Il mérite d’être lu afin de comprendre le parcours de Marx en Haïti, surtout son trajet politique, débuté sous l’occupation américaine d’Haïti de 1915 à 1934.

L’ouvrage pionnier du marxisme haïtien est l’Analyse schématique 32-34, signé par le comité central du Parti communiste haïtien composé de Jacques Roumain, Christian Beaulieu et Étienne Charlier. Ce manifeste marque la fondation officielle du premier parti communiste haïtien. Il a été écrit dans les années 1931-1932 pendant les séjours de Roumain aux États-Unis. Il trace des voies de lutte contre l’impérialisme américain en s’appuyant sur les travaux de Marx et de Lénine. Ce texte circulait dans les réseaux progressistes bien avant sa publication en 1934. Il discute pour la première fois de la rencontre du nationalisme et du communisme, des questions de couleurs et de classes et surtout de la dépossession des classes populaires engendrée par le capitalisme. Il est considéré comme la première interprétation marxiste de la société haïtienne. Malgré sa nature de manifeste, il s’engage dans une re-conceptualisation du marxisme à partir des besoins de la conjoncture haïtienne. L’hypothèse d’un nationalisme de gauche est argumentée dans ce texte afin de justifier le sens des luttes contre l’occupation américaine d’Haïti de 1915 à 1934. Cet ouvrage peut constituer un outil idéologique des organisations politiques mais il comporte aussi les grands points à développer de la pensée marxiste haïtienne.

Viejo de Maurice Casséus [23] est le premier roman ouvrier haïtien. Publié à Port-au-Prince en 1935, il met en scène un personnage dénommé Mario qui, après avoir travaillé dans les plantations de Cuba, revient en Haïti occupée par les Américains [24]. Mario, cordonnier, est devenu progressivement communiste sous l’effet des exactions des impérialismes en Haïti. Ce roman pose pour la première fois la question de l’idéologie dans les mouvements sociaux. Il interroge sur l’importance de la lecture de Marx dans les pays non occidentaux. Pourquoi lire Marx dans les pays non dominés par le capitalisme ? L’auteur croise cette question avec la thématique de couleurs et la contestation estudiantine. Ce riche roman préfacé par Jean Price-Mars nous livre pour la première fois une étude sur le rôle des ouvriers dans la désoccupation du pays. Price-Mars écrit ceci : « Il (Maurice Casséus) courbe notre curiosité vers les transmutations des consciences nées des vicissitudes des vingt années de l’Occupation Militaire, il nous apitoie sur la désorientation morale des nôtres revenus des promiscuités, des batailles et des affres de l’émigration cubaine [25]. »

Les Jacobins noirs (1938) est la première étude marxiste de la Révolution haïtienne de 1804. Elle a été élaborée par CLR James, historien d’origine trinidadienne. Cette étude utilise le matérialisme historique pour mettre en valeur ces « sujets subalternes » considérés par les historiens comme annexes. Ainsi, l’auteur s’engage dans une remise en question de l’historiographie coloniale qui éclipse les vrais acteurs de cet événement majeur. L’auteur reste marxiste dans l’ouvrage jusqu’aux dernières lignes. Il insiste sur la figure de Toussaint Louverture au détriment de celle de Jean-Jacques Dessalines qualifié à plusieurs reprises de « barbare [26] », ce qui engendre une réception mitigée par la tradition marxiste haïtienne. Cette étude évoque aussi un rapport de proximité entre les révolutions française et haïtienne, d’où l’intérêt de toutes les discussions. Cet ouvrage mérite une lecture approfondie afin de bien cerner l’orientation singulière de l’histoire économique haïtienne.

Le roman Gouverneurs de la rosée (1944) de Jacques Roumain reste un des premiers textes à lire pour découvrir le marxisme haïtien. Traduit dans plus d’une vingtaine de langues, ce roman est considéré comme le texte le plus communiste de Roumain. Manuel, le personnage principal, applique ses idées révolutionnaires pour transformer sa réalité. L’amour, la solidarité et la nature sont au cœur de ce roman. Il s’inscrit la tradition littéraire roumanienne axée sur un parti-pris pour le monde populaire, notamment le monde paysan. On peut considérer La montagne ensorcelée (1931), premier roman paysan haïtien, comme les prémisses du Gouverneurs de la rosée. Pour ceux qui ne veulent pas s’engager dans des réflexions conceptuelles, Gouverneurs de la rosée reste le meilleur choix à faire à cause de la facilité de la narration, de la promptitude des mots et de l’éclat des images.

Étincelles, premier recueil de poèmes de René Depestre, débute la période phare de la pensée marxiste haïtienne de 1946 à 1986. Écrit en 1945, ce recueil sera brulé à cause de son orientation communiste. Il est largement influencé par la mort en 1944 de Jacques Roumain auquel le poème « le baiser au leader » est dédié. Les références à Roumain ne manquent pas dans ce recueil dominé par le terme « camarade ». Dans la tradition littéraire haïtienne, Étincelles est le premier recueil de poèmes véritablement communiste où l’espoir libérateur s’exprime à la pointe de vers bien alignés. Son originalité est à chercher au niveau de ses multiples références à Marx et à Lénine, à sa narration prolétarienne et surtout à ses critiques du capitalisme en Haïti. Il est à différencier du recueil un Arc en ciel pour l’Occident chrétien, écrit en 1967 à Cuba, qui insiste beaucoup plus sur le racisme occidental sans interroger les enjeux économiques. Il dépasse aussi le verbe révolutionnaire du recueil Poète à Cuba (1976) dans lequel est traitée la potentialité créatrice de la poésie. Il embrasse plus de convictions communistes que le recueil pessimiste En état de poésie (1980) dans lequel se trouve pour la première fois un poème dédié à Karl Marx. Étincelles s’exprime jusqu’au bout dans le langage marxiste au point de terminer avec cette citation de Karl Marx : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » Ce recueil était à la base des mouvements ayant lieu en Haïti en 1946. Sa lecture permet de voir l’état d’esprit marxiste d’une jeune génération dont les œuvres se feront connaître quelques années plus tard. Le journal « la Ruche » représente le soubassement idéologico-politique de ce texte.

Aperçu sur la formation historique de la nation haïtienne est un texte d’Étienne Charlier [27], docteur en droit. Il a été écrit en 1954, dans le contexte de la célébration des cent cinquante ans de la Révolution haïtienne de 1804. Il est l’introduction à un ouvrage sur la « société haïtienne et le mouvement révolutionnaire de 1946 », qui n’a jamais été publié. L’originalité de cette Introduction se trouve au niveau de son orientation marxiste dans l’analyse de la Révolution de 1804. Après les Jacobins noirs (1938) de CLR James avec lequel il se distingue nettement, cette Introduction de Charlier demeure la première analyse marxiste approfondie de l’histoire d’Haïti. Elle accorde une place importante à Jean-Jacques Dessalines et produit une critique acerbe contre l’historiographie occidentale, ce qui n’est pas l’objectif principal des Jacobins noirs largement concentrés sur Toussaint Louverture et appuyés sur la Révolution française. Celle-ci a souvent été utilisée comme manuel d’histoire car elle embrasse la majeure partie du programme baccalauréat. Elle a soulevé beaucoup de débats, notamment avec Emmanuel Paul des Griots et Pierre Hervé du Parti communiste français. Elle marie la vision marxiste et l’objectivité des faits en ne tombant pas dans une simple vulgarisation idéologique. Emmanuel Paul, l’un de ses critiques, écrit ceci : « Nous trouvons dans son livre un souci d’objectivité et une sérénité non accusés chez d’autres auxquels il ressemble. On peut n’être pas d’accord avec lui, mais on n’est pas toujours choqué par les préjugés et les passions avec lesquels certains historiens défigurent les faits ou les interprètent [28]. »

Compère général soleil est le roman prolétarien par excellence de Jacques Stephen Alexis. Publié en 1955 à Paris par les éditions Gallimard, ce roman met en scène un jeune nègre vivant dans des conditions inhumaines qui se révoltent contre les tenants du système. Il évoque les exploitations de l’impérialisme américain en Haïti. La force du roman réside dans la description du côté militant des personnages principaux : Alexis suit minutieusement le devenir communiste de Hilarius Hilarion. Ce roman s’apparente à la trame narrative de Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain. D’ailleurs le personnage Roumel est pensé à partir de la vie de Roumain. Ce premier roman d’Alexis montre tout le génie juvénile de l’auteur. Sa lecture est vivement recommandée, d’autant plus qu’il a été traduit en créole en 2018 par Edenne Roc.

Le marxisme, seul guide possible de la révolution haïtienne est un manifeste signé par Jacques Stephen Alexis pour marquer la fondation du Parti d’Entente Populaire (PEP). Il est considéré par le chercheur Gérard Pierre-Charles comme le « document socio-économique et politique le plus avancé dans l’histoire des idées en Haïti [29]. » Écrit en 1959 et publié pour la première fois plusieurs années après la mort d’Alexis [30], ce texte s’intitule aussi le Manifeste Programme de la Seconde Indépendance. L’objectif de ce texte est de penser de nouvelles voies de libération de la société haïtienne calquées sur les idéaux radicaux de la Révolution de 1804. Il ne faudrait pas s’arrêter au titre qui n’a rien à voir avec une vision orthodoxe du marxisme : dans le texte, il est plutôt question de « marxisme vivant et créateur ». L’auteur invite, pour la première fois, à traduire le marxisme dans le langage haïtien : il développe ce qu’il appelle « les tâches pratiques de la réalisation marxiste de la philosophie dans notre pays. » Cette formule se démarque de toute démarche dogmatique axée sur une application stricte du marxisme en Haïti. Alexis invite à relire Marx avec des lunettes haïtiennes afin qu’il soit au service des problèmes haïtiens. Après les efforts de Roumain dans ses polémiques avec le Père Foisset, c’est le seul texte du marxisme haïtien qui comporte une invitation argumentée de lecture des œuvres d’Hegel pour bien comprendre Marx. Il est le seul texte de cette tradition marxiste qui s’engage dans un débat argumenté sur la signification du projet marxien de « dépassement de la philosophie ». Alexis devient, à partir de ce texte, le premier lecteur haïtien des Manuscrits de 1844 (Marx), le premier théoricien de l’aliénation haïtienne et l’héritier direct du croisement entre marxisme et ethnologie. Dans ce texte, les ouvrages classiques de Marx sont tous lus : Préface à la contribution de la critique de l’économie politique ; Manifeste du Parti communiste ; Thèses sur Feuerbach ; Manuscrits de 1844 et Critique de la philosophie du Droit de Hegel. C’est le deuxième Manifeste politique (après l’Analyse schématique 32-34) dans l’histoire du pays, ils ont tous opté pour l’innovation conceptuelle au regard de la réalité haïtienne.

L’économie haïtienne et sa voie de développement est un ouvrage de Gérard Pierre-Charles, économiste et sociologue. Il a été publié à Paris en 1967. A ce moment-là, l’auteur était professeur à l’Université Nationale Autonome de Mexico. Cet ouvrage est l’une des premières analyses marxistes de l’économie haïtienne. Il a décortiqué tous les grands secteurs de cette économie. Les premiers chapitres évoquent son évolution historique et sa structure productive. Ils traitent ensuite du commerce et du secteur public. L’ouvrage se termine sur une critique des théories occidentales du développement qui seraient, précise Pierre-Charles, « partie intégrante de la doctrine du néolibéralisme [31] ». L’auteur prône une voie non capitaliste de développement pour Haïti, pays semi-féodal, à économie arriérée. Ce riche ouvrage remonte depuis l’époque coloniale pour trouver les sources des « crises générales de l’économie haïtienne ».

Haïti, féodalisme ou capitalisme ? jouit d’un statut particulier dans ce Guide. Ce texte était avant tout un article qui se transforme en livre classique, en raison de sa pertinence conceptuelle et de son approfondissement argumenté. Ce texte a été publié aux États-Unis en 1973 sous le pseudonyme suivant : Jean-Jacques Doubout (Michel Hector). La force de ce texte réside au niveau de sa thèse principale : la Révolution haïtienne de 1804 n’est ni antiféodale ni anticapitaliste mais plutôt antiesclavagiste. Ainsi, il remet en question un ensemble d’études marxisantes de l’époque qui inscrivent les luttes de Saint-Domingue dans une démarche anticapitaliste. Il engage implicitement une critique constructive des œuvres de C.L.R. James (Les Jacobins noirs, 1938) et d’Éric Williams (Capitalisme et esclavage, 1944). Hector change les termes des débats sur la formation sociale haïtienne en se tournant vers certaines figures du « dépendantisme latino-américain ». Il est l’un des premiers à argumenter la thèse « semi-coloniale-semi-féodale » dans le cas d’Haïti tout en gardant la nature antiesclavagiste de la Révolution de 1804. Il fonde son argumentaire dans le Capital de Marx (le livre 3). Ce texte d’Hector reste à mes yeux une réflexion philosophique sur l’histoire d’Haïti. En ce sens, Hector est l’un des premiers philosophes haïtiens de l’histoire au regard de la nature de ses interrogations.

Radiographie d’une dictature est un livre du chercheur en sciences sociales Gérard Pierre-Charles. Il a été publié à Montréal en 1973 par les « Éditions Nouvelle optique ». Cet ouvrage se fait remarquer par la formation économique haïtienne pour comprendre la dictature de Duvalier. L’auteur assimile le « niveau rachitique » de l’économie agricole haïtienne aux formes absolutistes du pouvoir. On y trouve aussi une présence accrue du matérialisme historique pour comprendre la nature de la formation sociale haïtienne. C’est le seul ouvrage dans lequel le duvaliérisme subit un traitement marxiste à l’aune des facteurs économiques liés à la production et à la distribution des richesses. Le paradigme proposé par Pierre-Charles pour cerner les régimes totalitaires reste encore pertinent pour saisir les crises récurrentes de l’État contemporain. La lecture de cet ouvrage de Pierre-Charles vous permettra aussi de découvrir la critique de l’auteur à l’égard de Marx en s’appuyant sur l’idéal radical de la Révolution haïtienne de 1804. Il écrit ceci dans l’introduction : « Quand les esclaves de Saint-Domingue ne purent supporter davantage la vie bestiale que leur imposaient la terreur et le fouet du colon blanc, ils prirent les armes contre les toutes puissantes armées napoléoniennes, réalisant la première révolution victorieuse d’esclaves dans l’histoire de l’humanité, Karl Marx, le fondateur du communisme scientifique, n’était pas encore né [32]. » Plus loin, il confirme l’orientation marxiste de ses analyses :

« Ces lois du matérialisme historique énoncées par Marx, dans sa Critique de l’économie politique, aident à la compréhension scientifique de la problématique haïtienne. Comme instrument de recherche d’une causalité cachée derrière la brume idéologique engendrée par le régime et le développement socioculturel qui lui est propre, elles permettent de dégager les traits fondamentaux de la formation sociale haïtienne, à l’abri des interprétations obscures et de l’agnosticisme qui résultent souvent de l’observation subjective des sociologues, journalistes ou techniciens étrangers et, naturellement de beaucoup d’intellectuels haïtiens [33]. »

Ernst Bloch, écrit en 1974 par Laënnec Hurbon, est un ouvrage dérivé d’une thèse de doctorat en sociologie. Hurbon insiste sur la question de l’utopie chez le philosophe marxiste allemand tout en observant la réalité haïtienne. Hurbon exploite chez Bloch, lecteur des Manuscrits de 1844 de Karl Marx, sa lutte contre le marxisme orthodoxe et voit en lui un moyen de sortir de la tradition épistémologique occidentale. Il estime que Bloch « replace le marxisme sur le terrain de l’énergie utopique [34] ». Bloch a eu la sympathie de Hurbon pour avoir tenté de concilier le marxisme et le christianisme. Un an avant, Gérard Pierre-Charles articule le vaudou à la culture populaire, l’un des fondements de la dictature de Duvalier. Dans la Culture et dictature en Haïti (1979), Hurbon critique cette théorie de l’articulation des modes de production tout en la situant dans la crise de la culture occidentale. Ce débat entre Hurbon et Pierre-Charles était très prometteur pour le marxisme haïtien dont les grandes thèses sont anticolonialistes. Ernst Bloch est un ouvrage philosophique qui analyse le fait religieux haïtien à la lumière du marxisme hétérodoxe de Bloch. L’importance de cet ouvrage se trouve au niveau du rapprochement avec Haïti du marxisme occidental et aussi dans son interaction avec les travaux des marxistes haïtiens. Souvent, il vaut mieux se placer en marge du marxisme pour saisir les véritables enjeux de ces controverses.

Pour la révolution pour la poésie est, à mon avis, le texte le plus marxiste de René Depestre. Publié à Montréal en 1974, il est un ensemble d’articles écrits par l’auteur pendant ses périodes d’engagement communiste. Cet ouvrage est l’un des plus riches de la pensée marxiste haïtienne en raison de ses efforts de conceptualisation. Il est le texte qui comporte le plus de références au concept d’aliénation avec une critique de sa lecture marxienne. L’auteur critique le « travail aliéné » de Marx et propose de le compléter avec la catégorie de « zombification ». Il est le seul texte dans lequel Depestre affirme directement son amour pour le socialisme, surtout sa version remaniée par Fidel Castro et Che Guevara. Dans ce texte, il y a une critique intelligente des marxismes européens et un rapprochement pour les figures communistes anticoloniales : Aimé Césaire et Ho Chin Minh. Il est le premier essai de Depestre chez qui la poésie est l’arme de la révolution socialiste. Il écrit ceci dans cet ouvrage : « Le socialisme est la seule force historique qui soit capable de conduire nos peuples respectifs vers le centre incandescent d’eux-mêmes, pour la reconversion et la mutation de leur histoire socioculturelle [35]. »
Structures économiques et luttes nationales populaires en Haïti est l’un des texte-piliers de la pensée marxiste haïtienne. Cet ouvrage signé par Yves Montas (Jean Luc) a été publié en 1976 à Montréal dans la collection « Ruptures/initiatives » dirigée par l’auteur. Cet ouvrage comporte des références constantes à Antonio Gramsci et une analyse approfondie du Capital (livre 1) de Marx et de l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine. Ce texte de Montas est l’ouvrage marxiste le plus complet en terme de système de pensée car il touche les classes sociales, l’État, le capitalisme, la révolution, la culture. D’autant plus qu’on y trouve un programme politique bien détaillé dénommé « notre révolution socialiste ». Il comporte une théorie sur ce que peut être un « socialisme haïtien ». Il embrasse pour la première fois la problématique majeure de la diffusion du marxisme en Haïti qui, selon lui, n’arrive pas à se transformer en « marxisme haïtien » en raison de l’origine bourgeoise et libérale des fondateurs. L’originalité de sa démarche se trouve dans sa transposition sur le plan épistémologique le débat de la réception du marxisme en Haïti. Il s’appuie sur certains travaux d’Althusser pour fonder la « connaissance sensible et dialectique » en Haïti. Cet excellent ouvrage écrit sur plus de dix ans peut être lu en fonction de la nécessité de la conjoncture.

Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti (1978) est une étude de Micheline Labelle, anthropologue et sociologue canadienne. Ce travail analyse au prisme de l’idéologie coloriste les renouvellements des classes sociales en Haïti. Selon elle, cette idéologie coloriste constitue un « sous-produit du racisme impérialiste et témoigne de la dépendance qui affecte Haïti sur le plan économique et politique en premier lieu [36] ». L’auteure s’appuie sur une enquête réalisée en Haïti, notamment dans le département de l’ouest, en 1971-1972. Elle reprend certaines thèses marxistes (notamment l’ouvrage l’Idéologie allemande de Karl Marx) pour effectuer ses analyses influencées par les courants latino-américains du dépendantisme. Le premier chapitre de l’ouvrage s’intitule : « Haïti, un modèle de dépendance ». C’est l’un des premiers travaux scientifiques sur les classes sociales en Haïti. Labelle précise dans l’introduction :

« Sans entrer dans les débats théoriques sur la nature de la formation sociale haïtienne depuis l’époque coloniale et approfondir la spécificité de son insertion dans le système de domination économique et politique qu’est l’impérialisme étranger, on peut, avec les observateurs inspirés des diverses écoles de la « dépendance », caractérisée l’économie haïtienne comme désarticulée, distordue, satellisée de l’extérieur [37]. »

Une négritude socialiste est l’ouvrage principal de Claude Souffrant, sociologue haïtien. Publié en France chez l’Harmattan en 1978, cette étude interprète le marxisme haïtien comme mariage réussi entre socialisme et négritude, tout en précisant qu’une rupture entre ces deux courants émergera plus tard. L’auteur argumente l’existence d’un « marxisme nationaliste, indigéniste et negritudiniste » chez les communistes haïtiens, tels que Jacques Roumain, René Depestre et Jacques Stephen Alexis. - « Ce marxisme a donc eu le flair d’éviter le piège du réductionnisme. Le piège de la réduction du facteur racial au seul facteur économique et de sa dissolution dans un universalisme abstrait [38]. » - Souffrant saisit dans cet ouvrage ce qui fait la force de ce marxisme noir hétérogène ancré dans la question coloniale. Cet ouvrage a le mérite de soulever le coté progressiste socialiste de la négritude qui n’est pas, comme pensaient certains intellectuels, une réplique raciste ou comme un « racisme anti-raciste » (Jean-Paul Sartre). En dehors de la conviction idéologico-politique de l’auteur, cet ouvrage apporte de véritables éclairages dans la compréhension des œuvres des marxistes haïtiens.

Syndicalisme et socialisme en Haïti est une étude de l’historien Michel Hector [39], spécialiste des mouvements sociaux. Cet ouvrage retrace avec rectitude le mouvement syndical haïtien ; publié en 1989, il est le prolongement de tous les travaux d’Hector sur les mouvements sociaux en Haïti. Il est aussi à comprendre de concert avec : l’ouvrage une tranche de la lutte contre l’occupation américaine publié en espagnol en 1984 et traduit en français en 2018. Syndicalisme et socialisme en Haïti peut être compris comme un approfondissement des thèses de l’auteur sur le mouvement socialiste en Haïti. Il est le meilleur ouvrage pour saisir les grands moments du « socialisme haïtien » conceptualisé par Yves Montas [40] sans en faire l’histoire. Cet ouvrage a été couronné par la « Société Haïtienne d’histoire et de géographie ». Sa lecture reste enrichissante et peut être un guide pour de jeunes militants en perte de repères idéologiques et de courage politique.

J’aimerais conclure. Tout d’abord, par un premier point concernant les grandes problématiques qui dominent la pensée marxiste haïtienne : la nature de la formation sociale haïtienne et l’aliénation. Ce sont les clés de lecture de ce Guide qui entend vous initier à ce corpus militant de la tradition intellectuelle haïtienne. Tous les marxistes haïtiens cherchent en effet à interroger le mode de production dominant de la société afin d’élaborer leurs réflexions. La question de l’aliénation se trouve prise entre l’histoire coloniale haïtienne et les thèses marxiennes liées au capitalisme industriel européen. Ensuite, un deuxième point concerne les années 1970 qui sont une période productive pour le marxisme haïtien. C’est le moment de durcissement du courant dépendantiste haïtien [41], avec une référence à l’Amérique latine. Ce Guide insiste sur ces deux points pour exposer les grandes lignes du marxisme haïtien. Malgré qu’une bonne partie de ces textes aient été publiés à l’étranger, je recommande vivement aux étudiants et intellectuels haïtiens de les consulter afin de mettre en valeur ces figures haïtiennes de réputation internationale. Les militants des organisations doivent aussi s’en servir afin d’être bien armés contre l’idéologie dominante.

Jean-Jacques Cadet [42]

Notes
[1] Je pars de l’idée que le marxisme n’est ni une philosophie, ni une économie, ni une politique et ni une sociologie mais plutôt les quatre ensemble. D’où l’idée de pensée à son propos.
[2] Gérard Pierre-Charles a passé vingt-six ans au Mexique et a été professeur à l’UNAM (CNRS, niveau III). Il a reçu le Prix Casa de las Americas pour son livre Cuba a la hora del Caribe (1980). Décédé à Cuba en 2004, l’Université de la Havane a ouvert une chaire à son nom. René Depestre a vécu pendant vingt ans à Cuba et quelques années au Chili et au Brésil.
[3] Quant à l’historien Michel Hector, il a enseigné à l’Université autonome de Puebla.
[4] Jacques Stephen Alexis a fréquenté le Collège Stanislas de Paris et l’hôpital Necker/les enfants malades pour sa spécialisation en neurologie.
[5] La situation de René Depestre est riche car il a vécu près de vingt ans à Cuba et réside depuis les années 1980 en France après avoir vécu dans plusieurs pays en Europe. Il a évoqué dans Bonjour et adieu à la négritude (1980) José Carlos Mariategui comme l’un des « grands esprits de l’Amérique Latine ».
[6] Voir l’ouvrage de Glodel Mezilas qui fait une excellente recension des courants latino-américains en incluant certains penseurs haïtiens : Généalogie de la théorie sociale en Amerique latine.
[7] Michael Lowy reste l’un des plus grands specialistes des marxismes non-occidentaux. La lecture de ses travaux a grandement inspiré cet article. Nous lui devons des remerciements.
[8] Michael Löwy, Le marxisme en Amérique latine de 1909 à nos jours. Anthologie, Paris, Maspero, 1980.
[9] Dans le Dictionnaire critique du marxisme (PUF, 1982), le « mariateguisme » est défini comme un courant singulier du néomarxisme.
[10] Yves Dorestal, Jacques Roumain (1907-1944) : un communiste haïtien, Port-au-Prince, C3 éditions, 2015.
[11] Louis-Joseph Janvier, La République d’Haïti et ses visiteurs (1840-1882), Un peuple noir devant les peuples blancs. Réponse à M. Victor Cochinat (de la Petite Presse) et quelques d’autres écrivains, Paris, 1883. (Version Gallica).
[12] Raymond Aron institue la période des années 1880-1890 comme le premier moment des débats sur l’œuvre de Marx. Cette période est marquée par la publication par Engels des livres II et III du Capital. Il était nécessaire de savoir quelles grandes idées ont traversé les trois livres du Capital. C’est un riche débat auquel Janvier n’était pas indifférent. Voir Le marxisme de Marx [1955], Raymond Aron, éditions de Fallois, 2002, page 557 à 563.
[13] Gérald Bloncourt et Michel Löwy, Messagers de la tempête, Paris, Le temps des cerises, 2007, page 26.
[14] Jeffery R. Webber, « [Guide de lecture] Marxisme et Amérique latine », revue Période, 02 novembre 2017.
[15] Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1976.
[16] Voir l’ouvrage de Malcom Ferdinand, Une Ecologie décoloniale (Seuil, 2019).
[17] L’une des personnalités de la Révolution haïtienne qui était présente au Congrès Bois-Caïman de 1791.
[18] Journal fondé par la féministe haïtienne Yvonne Hakim Rimpel assassinée par le régime Duvalier.
[19] Voir à ce propos le roman L’Espace d’un cillement dont le personnage principal est une femme, « la Nina ».
[20] Dans Structures économiques et lutte nationale populaire en Haïti (1976), Yves Montas parle plutôt de « diffusion du marxisme en Haïti » et refuse l’existence d’un marxisme haïtien. Je ne partage pas ses arguments fondés sur la couleur de peau des premiers marxistes haïtiens et, dit-il, leur origine libérale.
[21] Revue en ligne de théorie marxiste.
[22] Titre complet : La République d’Haïti et ses visiteurs (1840-1882), un peuple noir devant les peuples blancs. Réponse à M. Victor Conchinat (de la Petite Presse) et quelques autres écrivains. Paris, 1883, 630 pages. Cet ouvrage a été d’abord publié à Paris chez Marpon et Flammarion et ensuite à Port-au-Prince chez Fardin. Il a été médaillé à Exposition universelle d’Anvers. Un an plus tard, Janvier publie à Paris L’Égalité des races (1884). La République d’Haïti et ses visiteurs est l’un des meilleurs textes sur les ouvriers haïtiens.
[23] Maurice Casséus, Viejo, Port-au-Prince, éditions La Presse, 1935.
[24] Pour un compte rendu détaillé de ce roman, voir l’article « Viejo, un roman prolétarien de l’occupation » de Jean-Jacques Cadet, dans la revue Legs et Littérature, Identités, races et couleurs, no 11, 2018.
[25] Maurice Casséus, Viejo, Préface, Ibid, page IX.
[26] CLR James, Les Jacobins noirs [1938], Paris, éditions Caribéennes, 1983, page 337.
[27] Étienne Charlier (1904-1960) est un marxiste à lire non seulement pour son intérêt pour le matérialisme historique mais aussi pour son attention pour le féminisme. Il était le seul marxiste dans les années 1940 à présenter beaucoup de conférences sur Cécile Fatima, une des figures haïtienne du congrès Bois-Caïman en 1791. Dans les rapports du Parti socialiste populaire (PSP) dont il était le secrétaire général entre 1947 à1950, il prônait systématiquement la libération des femmes.
[28] Paul Emmanuel C., Questions d’Histoire, Imprimerie de l’État Port-au-Prince, 1955.
[29] Gérard Pierre-Charles, Présence de Jacques Stephen Alexis, Introduction. Port-au-Prince, Cresfed, 1980.
[30] Dans un numéro de Cresfed en 1980 consacré à Jacques Stephen Alexis.
[31] Gérard Pierre-Charles, L’économie haïtienne et sa voie de développement, Paris, éditions Maisonneuve, 1967.
[32] Gérard Pierre-Charles, Radiographie d’une dictature : Haïti et Duvalier, Montréal, Éditions Nouvelle optique, 1973, page XXVIII.
[33] Gérard Pierre-Charles, Radiographie d’une dictature : Haïti et Duvalier, Ibid, page 120.
[34] Laënnec Hurbon, Ernst Bloch, Paris, éditions du Cerf, 1974, page 24.
[35] René Depestre, Pour la révolution pour la poésie, Montréal, Léméac, 1974, page 125.
[36] Micheline Labelle, Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti, Montréal, 1978, page 22
[37] Micheline Labelle, Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti, Ibid, page 27.
[38] Claude Souffrant, Une négritude socialiste, Paris, L’Harmattan, 1978, page 142.
[39] Mort le 5 juillet 2019.
[40] Jean Luc, Structures économiques et lutte nationale populaire en Haïti, Ibid.
[41] En 1978 ont été publiés l’ouvrage de Benoit Joachim (Les racines du sous-développement en Haïti) et celui de Micheline Labelle (Idéologie de couleur et classes sociales en Haïti). On peut ajouter celui de Michel Hector, de Gérard Pierre-Charles, de René Depestre et de Jean Luc. C’est une décennie marxiste de riches productions.
[42] Jean-Jacques Cadet, docteur en philosophie de l’université Paris 8 (LLCP), s’intéresse aux pensées marxistes, à la philosophie sociale, aux études postcoloniales et à la geophilosophie. Actuellement, il enseigne la philosophie de Marx à l’École Normale Supérieure (Port-au-Prince) et travaille sur le rapport entre marxisme et ethnologie dans le cadre d’un contrat postdoctoral avec LADIREP « Langages, Discours et Représentations » (UEH). Il a notamment publié : « Le nationalisme de classe chez Jacques Roumain, transition vers le marxisme », paru dans Le devoir d’insoumission (2016), sous la direction de Roberson Edouard et Fritz Calixte aux Presses de l’Université Laval ; « Viejo, un roman prolétaire de l’occupation », revue Legs et Littérature, 11ème numéro, 2018 ; « La traducción del marxismo en Haití. El modelo de Jacques Roumain », La Revista Latinoamericana del Colegio Internacional de Filosofía, numéro 5, diciembre 2018 ; « De la colonie philosophique à la philosophie de la colonie. Sortir de la philosophie coloniale. », Le National, 10 octobre 2019.


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