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Je hais les inconscients

« On domine d’autant mieux que le dominé en demeure inconscient. Les colonisés et leurs oppresseurs savent que la relation de domination n’est pas seulement fondée sur la suprématie de la force. Passé le temps de la conquête, sonne l’heure du contrôle des esprits. C’est pourquoi, sur le long terme, pour tout empire désirant durer, le grand enjeu consiste à domestiquer les âmes. » (I. Ramonet, « Un délicieux despotisme »)

Je hais les inconscients. Ceux qui se moquent des conséquences de leurs actes, de leurs décisions. Comme ceux, plus nombreux, qui sont dénués de conscience politique, de conscience de classe. Je crois comme Friedrich Hebbel que « vivre signifie être partisan ». Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen de plein exercice, et prendre parti. Être citoyen de plein exercice, c’est ne pas se limiter à la parodie démocratique qui se renouvelle à intervalles réguliers. La façade démocratique cache le secret d’État, comme le secret des affaires : le régime est devenu de connivence, comme le gouvernement est devenu bonne gouvernance.

L’inconscience, c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, l’individualisme, la versatilité, c’est la négation du libre arbitre, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les inconscients.

Je hais ceux qui se mettent en marche à la première injonction et qui sont juste bons à jouer les utilités, ceux qui confondent les notions d’innovation et de progrès, de sécurité et de sûreté, ceux qui se complaisent dans l’agitation brownienne, à croire que le mouvement crée la richesse, ceux qui sont aussi subjugués par les futilités montrées à l’envi qu’ils sont indifférents à l’essentiel mussé sous le boisseau, ceux encore qui ânonnent les mots de la novlangue en se croyant modernes : ils ne font qu’accepter les termes de leur propre sujétion. À mesure que les nuances lexicales régressent, la domination progresse.

Je hais ceux qui se prennent aux rets des apparences, ceux qui n’ont comme unique idéal que celui de parfaire leur inconsistance au soleil, ceux qui méconnaissent l’Histoire du monde et qui se laissent attendrir par des gants de soie couvrant des mains de fer, ceux qui assimilent les réponses toutes faites aux questions qu’ils n’ont même pas posées, ceux qui oublient que le progrès humain est œuvre de chaque instant : au moindre relâchement, comme Sisyphe, l’Humanité retombe.

Je hais cette masse informe et malléable qui se complaît dans la malbouffe, la mal-information, jusqu’à accepter la mal-existence pourvu qu’elle reste connectée, croyant agir sur sa destinée. Pourtant, il suffirait de prendre du temps pour se poser, se poser les questions, établir une hiérarchie des choses : ne pas participer à cette course puérile, stérile, ne pas céder au diktat, au maelström de l’immédiateté. S’apercevoir que ce qui fait le plus défaut en l’humain, c’est paradoxalement l’humain, et que ce qui fait le plus défaut à homo sapiens, c’est la sapience.

Je hais ceux qui sont assez fous pour échanger leur liberté pour un sentiment de sécurité. Ils oublient tous les risques qu’ils prennent à cause de leur inconscience. Ils en oublient tous ces risques pris pour satisfaire des désirs artificiels et éphémères : leur manque criant de volonté est remplacé par le primat du désir. In fine, leur existence sera consommée dans le plus grand mépris des Autres et d’eux-mêmes par voie de conséquence. La consommation porte en elle la mort de l’Humanité, engendre la consomption finale. La consommation, unique objet de leur dévouement, est le puissant dérivatif, qui permet ce glissement progressif vers le délicieux despotisme.

À ce stade, les clients (étymologiquement et logiquement « petits protégés » du « patronus » aux mains invisibles), sont fin prêts : ils ne verront aucun problème à l’avènement de la République de l’arbitraire, du soupçon : soupçon avec un « s » comme le fichier du même nom. République de Marché semble l’oxymore approprié à ce nouvel ordre en marche ! Quand césarisme rime avec capitalisme.

L’inconscience est plus que le poids mort de l’histoire, c’est le soutien, c’est la complice d’un système oppresseur. C’est aussi le boulet de plomb pour le progrès social, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime, les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque.

L’inconscience œuvre puissamment dans l’histoire. Elle œuvre passivement, mais elle œuvre. Elle est la fatalité ; elle est ce sur quoi on ne peut pas compter ; elle est ce qui bouleverse les programmes, ce qui renverse les plans les mieux établis ; elle est la matière brute, rebelle à l’intelligence qu’elle étouffe. Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut faire naître, n’est pas tant dû à l’initiative de quelques uns qui œuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme des inconscients. Ce qui se produit ou ne se produit pas, ne l’est pas tant parce que quelques uns veulent que cela se produise, mais parce que la masse des hommes abdique, laisse faire, laisse s’accumuler les nœuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer des lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule une mutinerie pourra renverser. La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’aucun contrôle ne surveille, tissent la toile de la vie collective, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Les destins d’une époque sont manipulés selon des visions étriquées, des buts immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Mais les faits qui ont mûri débouchent sur quelque chose ; mais la toile tissée dans l’ombre arrive à son accomplissement : et alors il semble que ce soit la fatalité qui emporte tous et tout sur son passage, il semble que l’histoire ne soit rien d’autre qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre dont nous tous serions les victimes, celui qui l’a voulu et celui qui ne l’a pas voulu, celui qui savait et celui qui ne savait pas, comme celui qui ne voulait pas savoir, celui qui avait agi et celui qui avait été agi, car inconscient. Et ce dernier se met en colère, il voudrait se soustraire aux conséquences, il voudrait qu’il apparaisse clairement qu’il n’a pas voulu lui, qu’il n’est pas responsable. Certains pleurnichent pitoyablement, d’autres jurent avec obscénité, mais personne ou presque ne se demande : et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il arrivé ce qui est arrivé ? Mais personne ou presque ne se sent coupable de son inconscience, de sa passivité, de son inaction, de ne pas avoir donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal, combattaient, et se proposaient de procurer un tel bien.

La plupart d’entre eux, au contraire, devant les faits accomplis, préfèrent parler d’idéaux qui s’effondrent, de programmes qui s’écroulent définitivement et autres plaisanteries du même genre. Ils s’affranchissent de toute responsabilité.

Je hais les inconscients aussi parce que leurs pleurnicheries d’éternels innocents me fatiguent. Je demande à chacun d’eux de rendre compte de la façon dont il a rempli le devoir que la vie lui a donné et lui donne chaque jour, de ce qu’il a fait et spécialement de ce qu’il n’a pas fait, comme de ce qu’il a laissé faire. Et je sens que je peux être inexorable, que je n’ai pas à gaspiller ma pitié, que je n’ai pas à partager mes larmes. Je suis partisan, je vis, je sens dans les consciences affirmées de mon bord battre déjà l’activité de la cité future que mon bord est en train de construire. Et en elle la chaîne sociale ne pèse pas sur quelques uns, en elle chaque chose qui se produit n’est pas due au hasard, à la fatalité, mais elle est l’œuvre intelligente des citoyens. Il n’y a en elle personne pour rester à la fenêtre à regarder alors que quelques-uns se sacrifient, disparaissent dans le sacrifice ; et celui qui reste à la fenêtre, à guetter, veut profiter du peu de bien que procure l’activité de peu de gens et passe sa déception en s’en prenant à celui qui s’est sacrifié, à celui qui a disparu parce qu’il n’a pas réussi ce qu’il s’était donné pour but.

Je vis, je suis partisan. C’est pourquoi je hais qui ne prend pas parti. Je hais les inconscients.

Existence sans conscience n’est que ruine de l’Humanité.

Antonio Gramsci, 11 février 1917 (« Je hais les indifférents »)
« Personne », 11 messidor an 225

»» http://dormirajamais.org/gramsci/
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