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L’idéalisme d’Olivier Bellamy

J’ai toujours apprécié la personnalité et le travail d’Olivier Bellamy. En particulier son art discret de la mise en valeur de ses invités, surtout quand ils n’ont pas grand-chose de définitif à dire sur la musique. J’ai pourtant décidé, il y a un certain temps, de ne plus écouter son émission quotidienne de Radio Classique. Pour la raison - qui surprendra peut-être - que j’avais découvert, en lisant assidûment le blog de l’émission, qu’une forte minorité d’auditeurs était du genre à voter « Bleu Marine » sans tabous, et à exprimer sans retenue leur positionnement d’extrême droite, voire carrément des idées racistes. Avant cela, j’avais échangé quelques courriels avec Bellamy, tantôt en pleine empathie, tantôt dans une humeur courroucée et acidulée. Il m’avait répondu avec beaucoup de courtoisie, ne se rendant pas compte - peut-être par excès de sensibilité - que ses démons (http://www.legrandsoir.info/Musique-classique-et-capitalisme.html) étaient aussi visibles que son nez au milieu de sa figure. Je reviendrai sur ces démons à la fin de cette chronique.

Olivier Bellamy a publié en 2010 un livre sur Martha Argerich (L’Enfant et les sortilèges). Les épanchements d’Argerich sont rares. Elle s’est confiée à lui, tout comme l’on fait quelques autres très grands de la musique classique.

Ici, Bellamy s’« entretient » avec Mozart quelques jours avant la mort du « divin » Salzbourgeois. Ce livre s’inscrit dans une collection où sont précédemment parus un Sade par Noëlle Châtelet, un Descartes par Mazarine Pingeot et un Marx par Henri Pena Ruiz (des textes que je n’ai pas lus pour l’instant). Le journaliste de Radio Classique s’appuie sur la correspondance de Mozart traduite en français en 1928.

Le grand mérite de son travail, pour ceux qui n’ont pas lu la correspondance du compositeur ou qui n’ont pas rouvert depuis bien longtemps, comme c’est mon cas, la somme de Jean et Brigitte Massin ou l’essai très subtil d’André Tubeuf, est de rendre Mozart très présent par la technique d’un dialogue, fabriqué mais crédible. Ainsi Bellamy va à la rencontre de Mozart avec dans son sac « quelques friandises et babioles touristiques achetées à Salzbourg ». A quelques années près, le journaliste aurait pu aller chez Mozart avec des côtelettes car au rez-de-chaussée de la maison natale du « divin » il y avait une grande charcuterie qu’on était obligé de traverser à la fin de la visite. On passait directement de l’émotion des manuscrits et de l’épinette sur laquelle avait joué Wolfgang à l’odeur du boudin !

Mozart n’a plus que quelques jours à vivre et il le sait. Les médecins ont diagnostiqué une « fièvre miliaire aigüe » qui n’est que le symptôme de rhumatismes articulaires, qu’on ne savait pas soigner à l’époque, et d’une endocardite infectieuse dont des compresses à l’eau froide vinaigrée ne pouvaient avoir raison. La nullité de la médecine européenne à l’époque était confondante. Pour soigner la mère de Mozart mourante (du typhus), les médecins parisiens hésitèrent entre des saignées et un lavement avant de lui administrer de la rhubarbe en poudre mêlée à du vin. On est content pour lui que Mozart, par ailleurs « mélancolique », comme on disait à l’époque, ait pu avoir de la mort une image « apaisante », « consolante » : « Je remercie mon Dieu de m’avoir accordé le bonheur de saisir l’occasion d’apprendre à la connaître comme la clé de notre vraie félicité. Je ne vais jamais au lit sans réfléchir que le lendemain peut-être (si jeune que je sois) je ne serais plus là … »

Le Mozart scato n’était pas un mythe (par parenthèse, je ne vois pas très bien où Bellamy trouve qu’Amadeus de Forman fait de Mozart un individu « stupide »). Caca-caca, assurément : « Si vous ne voulez pas de bonne grâce faire la paix, sur mon honneur je lâche un pet ! Nos culs doivent être l’emblème de la paix ! Votre ventre est-il bien libre ? Moi je dois retourner chier. Crotte ! Crotte ! ô délicieux mot ! Motte crotte et frotte crotte ! Mais dites-moi, avez-vous encore pratiqué le spunicuni [léchage d’anus ?] ? »

Mozart était très conscient de sa valeur exceptionnelle. Il avait peut-être un peu tendance à minorer celle de certains de ses collègues, comme Clementi (« un ciarlatano comme tous les Italiens »), qu’admira Beethoven et, plus récemment, Horowitz. Le grand voyageur que fut Mozart, cet Européen avant l’heure trouvait les Français rapias, ce qui ne serait rien, mais également nuls : « De vrais ânes : ils ne peuvent rien faire ; il leur faut avoir recour aux étrangers. Si seulement cette maudite langue française n’était pas si abominable pour la musique ! Il est vrai que c’est le diable qui a fait cette langue ! Et puis les chanteurs et les chanteuses ! On ne devrait pas leur donner ce nom car ils ne chantent pas ; ils crient, ils hurlent, et à plein gosier, du nez et de la gorge. » Pas tendre avec nous, l’aimé de Dieu.

Mozart refusa certains emplois car il exigeait les pleins pouvoirs. Ce qui se comprend car il voulait imposer une musique qui était parfois en avance sur son temps (pensons à ses dernières symphonies), mais aussi parce que de très nombreux musiciens « professionnels » étaient en fait de mauvais amateurs. Dans les orchestres, les chapelles, il revendiquait donc le respect de la hiérarchie, la « subordination » afin d’être « respecté et craint ». Il refusait qu’un maître de cour ose se mêler de son travail. Si bien qu’il n’occupa auprès de l’empereur que le poste subalterne de musicien de la Chambre à qui l’on demandait d’écrire des danses pour les bals de la cour. Il est tout à l’honneur de Mozart de n’avoir « voulu mendier aucun service ». Avec son employée de maison, il fut ce qu’on appellerait aujourd’hui un patron de choc : « Elle se plaint de se coucher tard et de se lever tôt ! Je crois que de onze heures à six heures, on peut assez dormir : cela fait tout de même sept heures ! » Mozart dormait peu, et puis il devait être dans l’air du temps (lire à ce sujet le très utile La vie quotidienne à l’époque de Mozart et de Schubert de Marcel Brion).

On en vient pour finir à l’épilogue de ce livre. Et là , on retrouve Olivier Bellamy tel qu’on le plaint. Cet envoi, ce grand moulinet du bras tombe comme un cheveu dans la soupe. On a l’impression, assurément trompeuse, qu’Olivier n’a rédigé ce dialogue avec Mozart que comme un prétexte à débonder une urgence philosophique. La thèse de cet épilogue est qu’il ne faut pas confondre les idées et le goût, ni surtout les mettre au même niveau. Les idées sentent le caca, le goût sent la rose et le jasmin. Le goût, c’est moi, qui suis forcément beau et gentil (comme Bellamy), les idées, ce sont les autres, qui sont laids et méchants : « Le goût est ce qui nous appartient en propre, tandis que les idées nous traversent et parfois s’attardent comme une greffe qui aurait pris par hasard dans un corps étranger. » Dire que cette analyse relève de l’idéalisme est faible. Non, Olivier, le goût est une construction au même titre que les idées. Le goût ne procède pas d’une essence mystérieuse et charmante tandis que les idées nous seraient « imposées par des chefs de file, des groupes de pression, des cliques ». Comme les idées, le goût peut être de classe, parfaitement idéologique. Il n’est pas besoin d’être un lecteur assidu (que je suis) de Bourdieu pour comprendre cela. Au XIXe siècle, en Russie, la majorité de la casse dirigeante aristocratique (des gens intelligents, cultivés, qui parlaient tous français, cette langue que détestait Mozart - au nom de quoi, je vous le demande ?) estimait que l’oeuvre de Shakespeare valait moins qu’une paire de bottes. S’agissait-il de leur goût, leur « bon plaisir », pour reprendre l’expression d’Olivier, ou d’un parti pris culturel, donc idéologique. Les idées ne sont pas « la partie totalitaire de nous-même », ou alors il faut fuir Bellamy qui, dans les deux pages de cet épilogue, en a exprimé quinze.

Non, Olivier, les idées ne sont pas « nauséabondes ». Ce qui sent mauvais, comme l’expliquait fort bien mon vieil ami Orwell, ce sont les orthodoxies, les dogmes parce qu’elles et ils sont terroristes. Il faut prendre le problème de la liberté par l’autre bout : les orthodoxies ne nous empêchent pas de parler, elles nous obligent à parler, comme disait Barthes. C’est ce que réalise quotidiennement et fort bien l’idéologie dominante dans laquelle vous baignez à Radio Classique et ailleurs (et dont je suis, moi comme les autres, imprégné) : ce discours unique du « libéralisme », du capitalisme financier (http://www.legrandsoir.info/subir-les-mots-du-capitalisme-financier.html), des banquiers de Goldman-Sachs qui imposent leur politique aux élus des peuples.

Vous êtes, Olivier, obsédé par le totalitarisme, ce qui est à votre honneur, mais qui n’est point - reconnaissez-le - un combat d’avant-garde. Mais le totalitarisme n’est plus là où vous croyez qu’il est. Tenez : cela fait quarante-cinq ans que j’ai en poche la carte du même syndicat. Je m’y suis toujours senti infiniment plus libre que vous à Radio Classique ou que Tartempion, cadre supérieur chez Vivendi ou Areva (http://www.legrandsoir.info/Syndicat.html). Et puis surtout, calmos !. Cessez de considérer l’Autre avec fébrilité, de tout votre être physiologique. Cet Autre n’est pas un « cyclope » parce qu’il a des idées différentes des vôtres. Le courant dominant, que vous servez volens nolens, est tout aussi idéologique que celui de l’Autre qui vous effraie.

Mais revenons à la création artistique. Pas plus que Dante, Rimbaud, Goethe ou Michel-Ange, Mozart n’a surgi d’un lieu mystérieux où les gens fins et délicats avaient du gusto. La plus merveilleuse des créations artistiques (et la pire aussi) s’élabore dans des circonstances historiques et sociétales données, à partir d’un contexte conceptuel bien précis et facile à cerner. « Mozart nous réunit », dites-vous. D’accord, mais à une condition : c’est qu’en amont on ait " appris " Mozart. Avec notre cerveau, pas seulement avec nos fibres. Il y a une trentaine d’années, j’enseignais la littérature anglaise à de bons étudiants de maîtrise ivoiriens. N’étant pas plus mauvais pédagogue qu’un autre, je réussis à faire passer tout ce que je voulais transmettre. A deux exceptions près. Jamais je ne pus leur faire comprendre que le fantôme d’Hamlet était une construction, du discours, un artefact, une idée (absolument pas « nauséabonde »). Pour la raison toute bête que, dans cette partie du monde, les fantômes n’ont pas la même substance que pour nous et qu’ils n’occupent pas la même place dans la cosmogonie. Et puis je butai sur une oeuvre qui nous « réunit », le David. Je leur expliquai pourquoi, pour nous Européens, cette sculpture représentait le commencement et la fin de tout notre art. Mon explication, mais surtout la statue, les laissèrent … de marbre. « Bon sang, mais c’est bien sûr », pensai-je ! Pourquoi faudrait-il que ces Ivoiriens aient la même notion du Beau que moi ? Pourquoi faudrait-il qu’ils aient la même représentation de l’espace, des volumes, des couleurs, du rôle de la sculpture ? Décidément, lorsque Picasso avait eu l’« idée » de s’inspirer sans vergogne de l’art africain, il n’avait pas perdu son temps, ni le nôtre. Il avait « associé des sensations », comme vous dites, parce que, justement, il avait « opposé » ou juxtaposé des concepts.

Allez, Olivier. Sans rancune.

Olivier Bellamy. Entretien avec Wolfgang A. Mozart. Paris, Plon, 2012.

http://bernard-gensane.over-blog.com/

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